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Nemo Potkine
Diogène est une femme noire
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Ce titre n’est même pas une plaisanterie. Née le 1er avril, ce qui n’est pas, non plus, une plaisanterie, Robin Whitlaw était bien une femme noire. Artiste conceptuelle, sa vie, son humour et son action évoquent Diogène, le philosophe grec : Alexandre le Grand offrit à Diogène « ce que tu veux, fût-ce la moitié de mon empire », le philosophe se contenta de répondre
« Ote-toi de mon soleil ». Accusé de s’être masturbé sur la place publique, Diogène rétorqua « Ah, s’il suffisait aux pauvres de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim ! ».

Il se promenait en plein midi une lanterne allumée à la main d’un air soucieux, répétant « je cherche un homme, je cherche un homme ». Décidé à n’être jamais l’esclave de possessions, il ne possédait que la grande amphore où il dormait, une tunique, un bâton et une écuelle, mais brisa l’écuelle le jour où il vit un homme boire dans sa main. Diogène fut un jour kidnappé et vendu comme esclave. Un acheteur lui demanda ce qu’il savait faire. Diogène lâcha, « Commander ».

Sans doute inspirée par cette histoire, Robin Whitlaw, femme noire au pays de l’esclavage, se mit donc en vente en 1967 dans une galerie d’art de New York.

Mais comme maître.

Ralph Rugoff, auteur du merveilleux livre Circus Americanus, d’où toutes ces informations sur Whitlaw sont tirées, raconte qu’en 1968, pendant que les Etats-Unis sombraient dans la guerre du Vietnam, grande pourvoyeuse de Soldats Inconnus comme toutes les guerres, Robin Whitlaw créa une œuvre appelée Monument to the Unknown Artist.

Cette œuvre, de difficile réalisation, consista à substituer les commentaires de Whitlaw aux commentaires officiels des audioguides du Museum of Modern Art. Ses commentaires à elle signalaient l’absence à peu près complète d’œuvres dues à des Noirs ou à des femmes (ou à des femmes noires !), une absence d’autant plus surprenante qu’après tout le nu féminin est de loin le thème le plus fréquent de la peinture occidentale. Elle recommandait d’apprécier la tactilité des œuvres.

Il faut savoir que cette tactilité constitue la suprême vertu d’une peinture, selon un grand critique d’art appelé Bernard Berenson. Comme, avec raison, la critique loue Jackson Pollock d’avoir rendu l’action de son corps présente dans ses tableaux « drippés » (peints sans que le pinceau touche la toile, la peinture gouttant du pinceau tenu bien au-dessus), Whitlaw encourageait le spectateur à toucher Number One, un grand tableau de Pollock. On s’aperçut de la supercherie lorsque plusieurs visiteurs, dûment arrêtés et chapitrés pour avoir touché le Pollock, répondirent avec indignation qu’ils s’étaient contentés d’obéir aux injonctions « du musée » !

Nous survivons dans une société à la fois si indifférente et si écrasante qu’elle n’offre que deux solutions pour croire exister : la richesse et la notoriété. Le désir de survie par le renom est, pour les artistes plus encore que pour les autres Occidentaux, un motif essentiel de l’action. Hélas, comme pour les autres Occidentaux, c’est un motif suspect, qui cherche une solution individuelle, égoïste, à une souffrance générale. Andy Warhol s’amusait des « quinze minutes de célébrité » qu’il promettait avec mépris à chacun, mais il chercha quand même par tous les moyens à décrocher, lui, une éternité de célébrité. Whitlaw décida, elle, de devenir une artiste invisible. Comme étaient d’ailleurs déjà invisibles, d’une certaine façon, les femmes et les Noirs. Fine mouche, elle participa par exemple à nombre de manifestations en tenant bien haut une pancarte. Sans que rien soit écrit dessus.

Mais il n’est pas toujours facile de demeurer invisible et le magazine Life publia une photo de Whitlaw brandissant sa pancarte nue.
Elle eut plus de succès en la matière avec son In-Visibility Project. Qui comportait, entre autres, l’idée d’envoyer des invitations à des expositions.
Clandestines.

Et une fois que celles-ci avaient cessé !

En 1984, l’ « appropriationnist art », un style où les artistes pillent sans vergogne les œuvres d’autres artistes vivait ses heures de gloire. Whitlaw fut arrêtée par la police. Pour cambriolage. Du galeriste qui représentait la plupart des appropriationnistes.

Whitlaw plaida, bien sûr, que si le vol était le fond de l’art des appropriationnistes, son cambriolage relevait lui aussi, dès lors, plus du pinceau que de la pince-monseigneur. Le galiériste, avec bon sens et bonne grâce, retira sa plainte.

La suite logique de la position de Whitlaw exigeait sa propre disparition. Jusqu’à présent, on n’a plus entendu parler de Robin Whitlaw, à ceci près que Ralph Rugoff signale qu’une étrange stèle, dans le célèbre cimetière de Forest Lawn, ne porte qu’un code-barre.



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