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Charles Reeve
Sauver le capitalisme, une critique marxiste du keynésianisme
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En 1969, alors que le capitalisme traversait une période de prospérité, parut aux États-Unis Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte. Fruit d’une longue réflexion commencée lors de la crise de 1929, poursuivie dans les années de l’après guerre, cet ouvrage de Paul Mattick argumentait que les formes nouvelles d’intervention de l’État dans l’économie n’étaient q’une solution provisoire aux problèmes du capitalisme et allaient, à terme, créer de nouvelles contradictions.
Publié en France trois ans plus tard, ce livre vient d’être réédité [1].

Né en Allemagne en 1904, dans une famille ouvrière, Paul Mattick vit son enfance à Berlin. Encore gamin, il rejoint en 1918 l’organisation de jeunesse de la Ligue spartakiste et participe à la révolution aux côtés des tendances extrémistes. Elu au conseil ouvrier des apprentis, chez Siemens, il devient membre du KAPD — Parti communiste ouvrier allemand [non-parlementariste]. D’esprit indépendant et révolté, faisant preuve d’une inépuisable énergie, doué d’une vive intelligence, Mattick participe aux grèves et aux affrontements de rue insurrectionnels, fait partie de groupes ouvriers expropriateurs qui mènent des actions au milieu des années vingt. Arrêté plusieurs fois, il manque d’être exécuté à plusieurs reprises par les sbires de la République de Weimar. Encore très jeune, il commence à écrire pour la presse révolutionnaire, se lie avec les secteurs artistiques radicaux proches du mouvement dadaïste tout en travaillant en usine, vivant de façon précaire, tandis que la répression s’accentue contre les milieux radicaux. En 1926, alors que le mouvement révolutionnaire est exsangue, que la montée du national-socialisme et la mise au pas des forces communistes par Moscou traduit la victoire de la contre-révolution, Mattick émigre aux États-Unis.

Métallurgiste dans la région de Chicago, Mattick milite chez les syndicalistes révolutionnaires nord-américains, les IWW, ainsi que dans des petits groupes de communistes hétérodoxes alors foisonnants. Très actif dans le mouvement des chômeurs qui prend son essor au début de la crise de 1929, surtout dans la région de Chicago, Mattick continue d’écrire et édite les revues du courant communiste de conseils nord-américain, Living Marxism et New Essays, où écrivent aussi Pannekoek, Korsch et autres partisans des courants anti-bolcheviques. Après la guerre, il se retire dans le Vermont, pour vivre ensuite à Boston. Cette période d’isolement prendra fin avec le renouveau d’intérêt pour les idées du communisme anti-autoritaire, à la fin des années 1960. Mattick fera alors plusieurs séjours en Europe, invité par des groupes issus du mouvement étudiant. Il meurt à Boston en 1981, laissant une vaste œuvre. Il dira un jour que, pour lui, « la révolution fut une grande aventure », la passion de sa vie.

Ce fut au cours de son expérience à Chicago, dans les débats au sein des comités de chômeurs et des groupes radicaux, que Mattick s’intéressa
aux théories de la crise. Il découvrit alors l’œuvre de Henryk Grossmann, économiste marxiste polonais, peu orthodoxe, lié à l’Ecole de Francfort [2]. Revenant sur la théorie de l’accumulation de Marx, Grossmann avait rompu avec la thèse dominante chez les théoriciens socialistes qui ramenait les limites de l’accumulation capitaliste au problème de la réalisation de la plus-value — la thèse de la sous-consommation. Pour Grossmann, la crise s’explique, au contraire, par « la loi de la chute tendancielle du taux de profit », le problème de la rentabilité du capital trouvant ses racines dans les contradictions de la production de plus-value, sur le terrain de l’exploitation. La théorie de la valeur-travail de Marx, le rapport capital-travail, sont ainsi remis au centre de l’analyse du processus d’accumulation capitaliste. De cette approche innovatrice, Mattick et ses amis des comités des chômeurs tirent des implications pratiques. Les conséquences sociales du ralentissement de l’accumulation s’imposaient, au quotidien, rendant possible la prise de conscience de la nature déséquilibrée du système, de ses limites, et la conséquente subversion du capitalisme par un mouvement indépendant des travailleurs. L’activité auto-émancipatrice pouvait se démarquer du réformisme social-démocrate et de l’avant-gardisme bolchevique, courants où la conscience élaborée par l’organisation révolutionnaire jouait un rôle déterminant.

Après la deuxième guerre mondiale, l’essor du capitalisme fut présenté comme le succès du keynésianisme. Mattick vit en Keynes un penseur bourgeois radical, critique des théories classiques et libérales, de l’idée de la capacité régulatrice « naturelle » du marché. Il concédait que l’intervention de l’Etat avait transformé le capitalisme et prolongé son existence. Mais, rappelait Mattick, ce furent la guerre et ses énormes destructions qui rétablirent la rentabilité du capital et relancèrent la machine économique et non les politiques keynésiennes. Mattick va ainsi s’attacher à confronter « la théorie et la pratique keynésiennes à une critique marxiste », argumentant que la théorie de la valeur-travail restait une méthode d’analyse valable après l’intervention de l’État dans l’économie.

Une convergence s’opéra entre la gauche keynésienne et les courants modernistes du marxisme mettant l’accent sur la relance par la consommation induite par les dépenses d’État. Critiquant la thèse de la sous-consommation, Mattick rechercha dans les contradictions des rapports sociaux d’exploitation les causes de la crise de rentabilité du capital privé, en insistant sur l’idée que l’intervention de l’État, favorisant
la consommation, ne modifiait nullement les déséquilibres du système.

Keynes reconnaissait lui-même, à sa façon, que cette intervention était la conséquence des problèmes de l’accumulation. Contre les défenseurs du libéralisme, Mattick démontra que ce n’était pas l’accroissement de l’intervention de l’État qui était la cause des problèmes du capitalisme privé mais, au contraire, que c’étaient les difficultés dans la production de profit dans le secteur privé qui justifiaient l’interventionnisme.
Pour lui, les limites de l’économie mixte étaient inhérentes à l’accroissement de cette intervention, c’est-à-dire à l’augmentation de la production sociale induite par des fonds publics. Ces fonds, prélevés sur les profits du secteur privé, ou financés par la dette, pèsent sur la rentabilité totale du capital. La production induite par les commandes
d’État n’étant pas directement productrice de nouveaux profits mais une redistribution des profits totaux au bénéfice de secteurs capitalistes.

Cette théorie semble avoir trouvé une confirmation dans les faits illustrés par l’évolution du capitalisme moderne. L’intervention de l’État s’est
élargie à tous les secteurs. Indispensable à l’économie dite mixte,
à la « fausse prospérité », elle est le seul moyen de maintenir l’emploi
et l’équilibre social à un niveau minimum, ce dont Keynes était fort préoccupé. Seulement, l’idée keynésienne selon laquelle les déficits de l’État en période de récession seraient absorbés par la relance privée
de la production de profit ne s’est jamais confirmée. Depuis la deuxième guerre mondiale, la relance s’est accompagnée d’un accroissement de la dette publique. Et Mattick de souligner que « les conditions qui rendaient cette solution efficace sont en voie de disparition ». Certes, les crises montrent que Keynes avait raison de dire que le jeu du marché menace la survie du capitalisme. Elles montrent aussi que l’interventionnisme ne joue pas sur les fondements de la rentabilité du capital, comme le prouve le niveau atteint par la dette souveraine, qui a fini par bloquer le fonctionnement financier du système. On a là la preuve de l’épuisement
du projet keynésien. Comme on le voit aujourd’hui, à l’occasion du G 20 de Toronto, les classes dirigeantes se retrouvent coincées entre la réduction du déficit et l’aggravation de la récession et du chômage.

Que la récession se creuse et nous nous retrouverons dans une phase nouvelle du capitalisme. La carte keynésienne ne pourra plus être rejouée et l’effondrement de la production placera le système devant des risques sociaux énormes. L’idée de Mattick, selon laquelle le keynésianisme ne fut qu’une énième tentative de la classe capitaliste de sauver provisoirement son système d’exploitation se trouvera encore confortée.

Le déséquilibre et la force destructrice du système d’économie mixte, devenu planétaire, se profilent à l’horizon. Son renversement par la reconstruction collective d’un mode nouveau de reproduction de la vie apparaît, une fois de plus, moins comme un choix idéologique que comme une nécessité pratique. C’est cette problématique qui a animé Paul Mattick toute sa vie et qu’on retrouve dans Marx et Keynes.

Notes :

[1Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte,tel Gallimard, 2010, 432 p, 9,5 euros. Des œuvres de Paul Mattick est disponible en français, notamment Le marxisme hier, aujourd’hui et demain, Spartacus, Paris, 1983. Nombreux de ses textes sont accessibles en ligne.

[2De Henryk Grossmann, Marx, L’économie politique classique et le problème de la dynamique, Champ Libre, Paris 1975.

P.S. :

Une version plus courte de ce texte est publié dans la revue Offensive (Septembre 2010, n° 27), avec un excellent dossier sur la précarité.



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