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Il est minuit, Paris s’éveille, Yves Jeuland

En diffusant le 25 décembre en début de soirée, Il est minuit, Paris s’éveille d’Yves Jeuland, Arte a offert un beau et intelligent cadeau de Noël à ses spectateurs tout en démontrant qu’il est encore possible de faire de la télévision pour tout les publics qui allie, avec bonheur, sensibilité, émotion et réflexion.

Pendant une heure trente - il ne s’est pas laissé enfermer dans le format télé habituel de 52mn -, Yves Jeuland redonne vie à l’époque des cabarets de la rive gauche, de l’immédiat après-guerre aux années 60. Pour ce faire, il utilise des archives, bien souvent inédites et les monte en les entrecoupant d’interviews avec quelques témoins privilégiés qui ont vécu cette époque unique comme Jean Rochefort, Juliette Gréco ou encore Serge Lama ou Paul Tourenne, le survivant des Frères Jacques (Georges Bellec est décédé le 13 décembre 2012) qui demeure à Montréal. Cette facture classique est totalement au service du propos et le montage d’une précision chirurgicale. On imagine facilement le travail colossal qu’il a fallu abattre pour retrouver, visionner ces heures d’émission de télévision et finalement choisir les extraits les plus pertinents tout en donnant à l’ensemble à la fois une unité fluide et convaincante.

Grand conteur, Henri Gougaud fait fonction de fil conducteur avec sa faconde et son chaud accent du midi. Il semble tellement en connivence avec Yves Jeuland, qu’on peut le considérer comme son porte-parole. D’autant que Gougaud est de Carcassonne comme Jeuland qui s’autorise même un clin d’œil : à un moment, un plan d’archive cadre l’Hôtel de Carcassonne. Quand Gougaud parle de Georges Brassens, ses mots simples sont d’une grande justesse : « C’était un homme qui chantait comme il aurait chanté par amitié, sans affèterie, sans accessoire, sans chichi ; il chantait comme il était. » Comme Brassens, Gougaud a été très proche du mouvement anarchiste dans sa jeunesse : il a même débuté sur scène pour un gala en faveur du Monde Libertaire

Un montage au cordeau

Rocheford évoque une chanson et cherche son interprète et, coupe franche, le montage enchaîne sur Germaine Montero qui chante La fille de Londres. Sourire, les paroles sont bien loin des réminiscences de Rocheford et la mémoire est bien faillible. Mais l’important n’est-il pas dans l’émotion qui perdure ? Retour sur Rocheford qui continue à chantonner puis évoque Mac-Orlan et note : « C’est formidable, ça n’avait pas de sens, une proposition au rêve, une gaieté qui n’était pas totalement rigolote. Il y avait toujours en arrière plan la guerre, alors il y avait comme ça des chansons qui étaient habitées, drolatiques, incongrues, mais habitées par des choses. » Pour illustrer à nouveau son propos, il cite Comme un petit coquelicot et Mouloudji enchaîne sa chanson. A peine le spectateur a-t-il eu le temps de jouir de la perfection de la diction de Mouloudji que Jeuland donne la parole à Aznavour qui exprime ce que lui spectateur est en train de ressentir et ressent la connivence que Jeuland a réussi à établir avec lui : « St Germain des Prés, c’était la simplicité même, le dépouillement, pas de bijou, pas de montre, rien qui se voit, c’est le texte qui doit être vu avant toute chose ». Le spectateur d’aujourd’hui mesure la différence avec nos temps où la possession d’une montre peut être signe de réussite ! Et Gougaud de rajouter : « si la chanson est belle, elle doit tenir debout toute seule ».

Le film est entièrement construit sur ce principe d’une évidence formidable. Cora Vaucaire chante Un bal chez Temporel. Le spectateur est encore sous le charme de cette interprétation exceptionnelle que Serge Lama conclue en qualifiant parfaitement cette immense interprète : « la diseuse, à la sobriété exceptionnelle ! » En en ne retenant que des propos à la fois pertinents et humbles – les intervenants sont entièrement acquis au sujet et ne cherchent, à aucun moment, à se mettre en avant – le montage d’Yves Jeuland leur rend un hommage indirect : Lama, par exemple, n’a jamais paru aussi sympathique… Les exemples pourraient être multipliés : il n’y a pas un plan inutile ou déplacé dans tout le film jusqu’aux clins d’œil à Yves Montand que Jeuland admire mais qui ne pouvait pas figurer directement dans le film car il n’a pas participé directement à cette aventure.

La précision d’horloger n’interdit pas cependant l’émotion bien au contraire. A de très nombreuses reprises, le film provoque frissons et larmes. Pour les larmes, je retiendrai Barbara, en pensant à sa douloureuse histoire, chantant Nantes et son père : « Pourtant, j’étais au rendez-vous / Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup / Mais il ne m’a jamais revue / Il avait déjà disparu… » Pour les frissons, Francesca Solleville qui interprète Le condamné à mort de Jean Genêt à La Contrescarpe devant un public attentif et conquis.

Puis c’est la guerre d’Algérie. L’insouciance et les fortes convictions de la libération laissent place à l’inquiétude des guerres coloniales et particulièrement celle d’Algérie qui va faire appel au contingent. Pour clore la période, Juliette Gréco chante Il n’y a plus d’après pendant que les plus grands chanteurs de l’époque passent devant la tombe de Boris Vian : on peut y lire un très mauvais présage.

Avec la guerre d’Algérie, arrive l’ère du transistor et des Yé-Yé. Deux ou trois extraits en couleur (La télé ne passe à la couleur que le 1er octobre 1967 mais l’effet de sens est percutant) suffisent à stigmatiser l’époque : la vulgarité de ces couleurs criardes exprime bien le passage à l’ère des produits de l’industrie culturelle. "L’esprit anar" est remplacé par le marketing et la communication, Denise Glaser par Michel Drucker et "La volonté de changer le monde" de l’après-guerre (comme le dit Jean Rochefort au tout début du film) se perd dans l’hystérie de la consommation. Ce « moment d’échange, de découvertes, de liberté » (Juliette Gréco) s’achève avec l’essor de la maison de campagne et le règne de la soirée devant la télé ; le projet collectif se dilue dans l’atomisation.

Un imbécile arrogant de l’époque aurait soutenu que « Françoise Hardy, c’est une Anne Sylvestre mais qui swingue ». Peut-être mais un swing à l’eau tiède et sans contenu. Et on peut être sûr qu’Anne Sylvestre n’a jamais rien trouvé de convenable dans les propos de Jean-Marie Le Pen. Henri Gougaud résume c’est « le passage de l’art au commerce ».

Ne reste plus qu’à conclure. Avec un brin d’ironie, Paul Tourenne termine sur la mémoire qui joue des tours, un de ses petits défauts alors que tout le film est construit sur des mémoires. Raccord son sur les premières notes d’une chanson avant d’envoyer le générique de fin. A chaque apparition de Cora Vaucaire, j’éprouvais une petite déception personnelle à la limite de la frustration : j’attendais ma chanson préférée que je considère comme une des plus belles du patrimoine. Et puis pour dérouler le générique, Yves Jeuland a choisi Cora Vaucaire et Trois petites notes de musique… Il me fait plaisir moi spectateur qu’il ne connaît pas – toujours cette forme de connivence qu’il sait établir avec ses spectateurs : du grand art ! - mais surtout il achève son film à la perfection :

Trois petites notes de musique
Qui vous font la nique
Du fond des souvenirs
Lèvent un cruel rideau de scène
Sur mille et une peines
Qui n’veulent pas mourir


Il est minuit, Paris s’éveille a été proposé en film de clôture du Festival du Film d’Histoire de Pessac en novembre 2012 qui s’était ouvert avec No de Pablo Larrain (sortie début mars). Dans cette fiction très bien ficelée, consacrée au référendum qui a mis fin à la dictature de Pinochet, René, le héros (Gael García Berna) s’oppose, à la fois, à son mentor, le patron de sa boîte de marketing qui dirige la campagne du "SI" et à ses commanditaires qui ne comprennent pas sa stratégie. Pourtant, René a vu juste car il connaît les clients qui achètent les produits dont il fait la promotion à travers un média déjà dominant : la télévision. Aussi, n’hésite-t-il pas à dépoussiérer la campagne de toute référence idéologique afin de rendre le "NO" sexy et cela contre l’avis de la vieille garde qui croit encore aux capacités mobilisatrices des valeurs bien archaïques du socialisme. La victoire historique du "NO" devient celle de sa méthode et donc du marketing qui ne pouvait que l’emporter puisque, si René faisait campagne pour le "NO", son boss militait pour le "SI". Elle consacre surtout le passage dans la modernité, soit le temps déraisonnable du règne de la médiacratie où la forme importe plus que le contenu, où l’arrangement musical l’emporte sur les paroles qu’il n’est plus nécessaire, par conséquent, de bien comprendre.

Belle cohérence de la programmation ! Ces deux films, le documentaire comme la fiction, traitent du même sujet : l’avènement de la communication de masse et de la prise de pouvoir des directeurs de com et des responsables de marketing. Quand le cinéma nous confronte à notre temps et nous donne à penser, il sait encore faire œuvre utile !

Mato-Topé



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