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Pièces et Main d’oeuvre
IBM et la société de contrainte
Grenoble, le 14 mai 2010
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Un matin, dans Le Monde, une pleine page d’IBM "pour une planète plus intelligente". Puis de
multiples placards au fil des mois, des journaux et magazines, développent ce slogan en longs textes
programmatiques par thèmes - la ville, les transports, l’entreprise, la santé, etc.- et vous vous rendez
à l’évidence : IBM fait campagne pour un projet techno-étatique global.
Si vous avez quelques réflexes, un peu de curiosité, de sensibilité à la question, vous tâchez de
comprendre ; vous remontez la trace d’International Business Machines. Éventuellement vous
redécouvrez une vérité énoncée en 1943, lorsque IBM collaborait de toute son ardeur et de toute son
expertise à la "solution finale" : "L’ensemble des citoyens du monde est sous la coupe d’un monstre
international." Mais encore ?
IBM, à l’origine de l’essor des nanotechnologies grâce à l’invention, en 1972, du microscope à effet
tunnel dans ses laboratoires de Zürich, travaille maintenant à la numérisation du monde grâce aux
puces, capteurs et connexions rendus possibles par ces mêmes nanotechnologies. Un projet de
pilotage du monde-machine (cybernétique), qui complète celui de l’homme-machine sous implants
électroniques. Bref IBM travaille à la société de contrainte.
Si la police est l’organisation rationnelle de l’ordre public, et la guerre un acte de violence pour
imposer notre volonté à autrui, cette rationalisation et cette violence fusionnent et culminent dans la
technologie, par d’autres moyens. Le nanomonde, ou techno-totalitarisme, est l’une de ces vérités qui
ne peuvent se regarder en face. Peut-être parce que ceux qui s’estiment au fait, militants,
journalistes, scientifiques, croient aussi n’y rien pouvoir ; et donc ils parlent d’autre chose pour
s’étourdir, faire diversion et sauver la face.
Habitant Grenoble, nous n’avons pas ce loisir. C’est ici, en ce moment, que le Musée Dauphinois
présente une exposition luxueuse et retorse, à la gloire de Vaucanson et de l’homme-machine,
"augmenté". C’est ici qu’IBM s’est implanté en 1967, dans les locaux de l’Institut de Mathématiques
Appliquées (IMAG) et s’acoquine aujourd’hui avec le Commissariat à l’Énergie Atomique, dans le
plan Nano 2012. C’est Michel Destot, maire de Grenoble, ancien ingénieur au CEA, qui contribue au
projet d’IBM de "planète intelligente" et fait l’apologie de la cité-machine de Singapour.
Ce papier était en cours de rédaction quand nous avons appris l’arrestation en Suisse de trois
anarchistes accusés d’avoir voulu faire sauter un laboratoire d’IBM, à Zürich. Nous ignorons leurs
motifs et le détail des accusations, mais une chose reste sûre à nos yeux : quels qu’ils soient, ces
révoltés ne se sont pas trompé de cible.

En 1954 la société International Business
Machines France chercha un terme français pour
"computer" son appareil électronique de traitement
de l’information. Sur la suggestion d’un professeur
de la Sorbonne, elle adopta "ordinateur". Un
vocable religieux issu du latin ordinator,
s’appliquant notamment à Dieu, "celui qui met de
l’ordre dans le monde" (dictionnaire Littré).
Un demi-siècle plus tard, le patron d’IBM Europe,
un certain Maisonrouge, vantait le réseau Internet :
"Deux immenses ordinateurs sont installés : l’un
aux Etats-Unis (…), l’autre en Europe (…) ; on met
finalement ces deux ordinateurs en communication
par câble transatlantique. La première question posée est la suivante : "Dieu existe-t-il ?" Et la
réponse est : "Oui, maintenant"." 1
Chez IBM, la rhétorique religieuse qui affleure
régulièrement dans le discours d’autopromotion
n’est pas un signe culturel américain, mais une
proclamation de puissance : la technologie ne
donne pas seulement du pouvoir, elle donne un
pouvoir sans égal. Seule la métaphore divine donne
une idée de la puissance informatique. Seul un
ordinator pouvait transformer si vite le monde entier, lui imposer un nouveau langage universel,
accélérer et perfectionner la gestion rationnelle de
l’ordre public – la police des populations.
En 2010, IBM a toujours des raisons de se prendre
pour Dieu – à tout le moins pour l’église.

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