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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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I. Immigration, racisme et conditions carcérales… Eduart
Entretien avec Angeliki Antoniou (1)
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Christiane Passevant : Vos nombreux entretiens avec Eduart ont-ils été une base de la construction du scénario et du personnage principal du film ?

Angeliki Antoniou : Les entretiens ont été une aide considérable pour écrire le scénario. Mais, en même temps, ils ont représenté un problème : j’avais, en fait, trop de matière. Il fallait décider de ce que je gardais et de ce que j’abandonnais.
J’ai écrit quatorze versions différentes du scénario pour lequel deux dramaturges m’ont aidé, un États-Unien, Lewis Cole, et un Anglais, Jan Fleischer, de même qu’un écrivain serbe, Srdjan Koljevic. Ce qui a donné plus de cohérence au projet et a évité tout risque d’égarement au détriment de l’histoire. De la réalité, j’ai conservé le statut du père, qui est militaire, le fait que mon caractère principal soit voleur, déjà en Albanie, et qu’il ait tué. Le fait essentiel, son retour en Grèce pour se constituer prisonnier, est aussi inspiré de la réalité.
J’ai écarté l’idée de créer un personnage féminin lié à Eduart malgré le fait qu’il faille toujours une histoire d’amour dans les films états-uniens. L’un des dramaturges consultants voulait un personnage femme, mais l’autre n’était pas du même avis. Dans la réalité, Eduart n’avait pas de copine. D’ailleurs, aurait-il tué s’il avait eu ce type de relation ? Ce personnage fictif l’aurait attendu, il n’aurait pas été seul et l’histoire aurait été différente.

C. P. : Le personnage de la sœur, Natacha, est important dans le film. Existe-t-elle dans la réalité ou est-elle une création du film ?

Angeliki Antoniou : Elle existe réellement et est handicapée. Dans la vie, Eduart a trois sœurs, l’une est professeure et l’autre a inspiré la scène où Natacha lui apporte la Bible en prison, ce dont il se moque. Sa sœur préférée, celle qui est handicapée, l’a beaucoup aidé. Je me suis en fait inspirée des trois sœurs, surtout de celle dont il est très proche, pour construire le personnage de Natacha. J’ai évidemment changé les noms.

Larry Portis : Le film est d’une certaine manière psychologique et moraliste. Qu’avez-vous voulu dire exactement ? Est-ce un film sur la culpabilité et la rédemption ?

Angeliki Antoniou : Je n’ai pas pensé le film ainsi et je n’ai pas voulu délivrer de message. Pour moi, le film montre un être humain qui redevient humain. Je pense que les êtres humains peuvent changer, surtout les jeunes, dans certaines circonstances. S’ils peuvent s’ouvrir, accepter une aide, l’amour, ils peuvent sans doute changer. Eduart évoque évidemment le personnage de Raskolnikov dans Crime et châtiment de Dostoïevski.
Aujourd’hui, je crois que beaucoup de personnes sont coupables sans se sentir coupables. Elles tentent de trouver des moyens d’éviter tout sentiment de culpabilité en consommant, en ayant des relations sexuelles, en jouant, en misant et en se payant de bons avocats pour éviter les problèmes… Les politiciens et les responsables politiques des gouvernements tuent des gens et ne se sentent pas coupables pour autant. Dans le contexte actuel, ce geste d’Eduart acquiert donc une importance symbolique. C’est pourquoi j’ai réalisé ce film. Prendre conscience d’un crime passé et décider de l’assumer est rare. Connaissez-vous d’autres cas similaires ?

L. P. : C’est peu fréquent. Comment le personnage a-t-il perdu son humanité ?

Angeliki Antoniou : Son environnement en est la cause. Il est devenu comme un animal, dormant ici et là, mentant sans cesse, volant sa mère. À Athènes, il a vécu de larcins et il réagit instinctivement, sans aucun principe. Il retrouve son humanité quand il est à nouveau responsable, qu’il développe des sentiments à l’égard du médecin, de ses codétenus. Il veut alors se laver de cette culpabilité. Je pense qu’alors il redevient humain et veut payer pour son crime.

L. P. : Pensez-vous que, dans la société actuelle, les personnes manquent plus fréquemment d’humanité qu’auparavant ?

Angeliki Antoniou : Certainement. Les gens veulent vivre vite, ils se moquent des autres, de ce qui arrive à leurs voisins… Je pense que ce qui est lié aux sentiments, à l’empathie, à la solidarité, a disparu. L’économie libérale favorise cette situation d’indifférence. À Athènes, il y a vingt ans, les relations familiales étaient différentes. Aujourd’hui, personne ne veut des personnes âgées, ou des malades, ou des pauvres. Le fossé se creuse entre les riches et les pauvres. La vie est plus dure qu’autrefois. Le film veut aussi montrer la confrontation entre la vieille et la nouvelle Europe. C’est une réflexion sur ce problème. Beaucoup de personnes sont attirées par l’Europe, mais elles sont rejetées, traitées comme du bétail. C’est très dur pour elles qui viennent avec des espoirs et, finalement, elles réagissent avec agressivité à ce qu’elles subissent.



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