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Rencontre avec Serge Utgé-Royo
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Christiane Passevant
 : Beaucoup espèrent une suite aux Contrechants de [ta] mémoire. Toutes ces chansons que tu pourrais chanter, détourner, adapter... À quand un autre Contrechant et la suite de ton roman, Noir coquelicot ?


Serge Utgé-Royo :
Il y a déjà trente-trois chansons sur le double CD des Contrechants, mais il existe encore de nombreuses chansons dans ma mémoire. J’ai même fait un petit tri, arbitraire puisque c’est le mien. J’ai éliminé certaines chansons car elles ne tenaient pas le coup musicalement. C’est un point important parce que les jeunes peuvent ainsi récupérer de la mémoire chantée. Et ce n’est pas en produisant des chants, comme au XVIIIe siècle, avec des voix de baryton, à l’ancienne, qu’on peut les intéresser. Ils sourient, mais ça ne passe pas et ils n’écoutent pas les textes. Si ceux et celles qui ont enregistré magnifiquement Le Temps des cerises l’avaient fait comme à l’époque de la Commune avec des voix de ténors, ça ne marcherait pas aujourd’hui. Je me suis attaché à une forme moderne pour que les chansons puissent se jouer maintenant. Trois ou quatre chansons ont été réorchestrées pour des raisons musicales, parce qu’il était important d’évoquer les événements dont elles témoignent.

CP : Vive la récupération et le détournement des paroles comme des musiques.


Serge Utgé-Royo :
D’autant qu’on ne trahit personne. Je cite toujours les auteur-e-s. Sur le livret du double CD des Contrechants, j’ai écrit des petites notices historiques qui sont des clés pour les jeunes (et les autres aussi).

CP : Si l’on prend des chansons révolutionnaires étatsuniennes chantées par Paul Robeson [1], sa voix est très belle, mais elle est très marquée par son époque. Je ne sais pas si ces interprétations inspirent la même émotion aujourd’hui, les mélodies n’ont pas le même effet.


Serge Utgé-Royo :
J’aime beaucoup Paul Robeson et je le replace dans son époque qui est très importante pour les États-Unis et la mémoire sociale.

CP : Je ne suis pas sûre que les jeunes générations y soient aussi sensibles. Je crains qu’elles ne passent à côté des textes en raison de la forme musicale de l’époque. L’oreille doit être entraînée pour entendre, replacer une voix, une interprétation dans son contexte et l’apprécier. Tu arrives à faire passer des chansons, hors des limites de leur époque et à nous les restituer au présent.

Serge Utgé-Royo : Pourtant des jeunes, y compris des anars, disent que mes interprétations sont dépassées. Cela me trouble et, en même temps, je pense qu’il est regrettable de se couper de chansons à cause du style. Les chansons peuvent s’interpréter en rap, en rock, même si je le fais autrement, et il faut écouter les textes. Il est normal que je sois un jour repoussé dans l’oubli de l’interprétation. Les temps changent, les modes aussi, c’est inéluctable.

CP : Quand tu écoutes Brassens, tu as l’impression que cela a vieilli ?

Serge Utgé-Royo : Non, mais cela fait partie de ma génération. Je découvre encore dans ses textes des trouvailles d’écriture, sur les césures par exemple. Brassens était un tâcheron qui écrivait et réécrivait ses textes. C’est un orfèvre de la parole et de l’écriture. On écoute ses chansons, puis ses textes, puis ses textes à tiroirs, puis un style, etc. Dans vingt ans, on découvrira beaucoup moins Brassens dont on parlera dans des bouquins, ou dans des anthologies enregistrées.

CP : Et Ferré au niveau de ses orchestrations ?


Serge Utgé-Royo : Léo Ferré est passé à un stade plus moderne puisqu’il a joué avec des orchestres. C’était le grand regret de Brassens de ne pas avoir joué avec un orchestre, il l’a dit dans des entretiens. Une formation de jazz a joué ses compositions, mais il n’a rien enregistré lui-même avec un orchestre. Il craignait de bousculer son public en jouant avec une contrebasse électrique, un piano, un orgue. Or, il composait souvent à l’orgue et transposait ensuite pour la guitare.

CP : Les chansons qu’il interprétait avec le violoncelle sont magnifiques [2]. On est touché par le style de musique, par les chansons. Ce n’est pas une question de mode, c’est universel. Et tu fais partie de ces chanteurs et chanteuses qui ont une dimension universelle. J’ai fait écouter tes chansons à des personnes qui ne comprennent pas les langues que tu chantes et qui n’ont pas l’oreille accoutumée aux musiques européennes, pourtant elles ont été touchées par la voix, les intonations, les mélodies... Comment tu expliques ça ?

Serge Utgé-Royo : Parce que la voix touche. Quand j’étais enfant, nous avions la radio, et parfois il y avait La Callas. Alors mon père s’arrêtait et me disait « écoute ça  », un peu comme s’il me disait « tu dois entendre ça  ». Je ne comprenais rien car elle chantait dans une langue que j’ignorais, mais j’étais touché, ému, j’avais la chair de poule parce que la voix touche des cordes sensibles chez tous les individus. La voix est notre premier instrument à tous, même pour les jeunes d’aujourd’hui qui écoutent des voix qui ne chantent pas, dans le rap, par exemple : dans le rap, on scande, on déclame.

J’ai eu une aventure dans un lycée de la région de Nancy. Je donnais un concert devant quatre cents enfants, jusqu’à 16-17 ans, qui avaient étudié mes textes sans les avoir jamais entendus. Évidemment, ce n’était pas leur style de musique, mais cela a bien marché. À un moment, des mômes ont réclamé du rap, mais j’ai dit que le rap ce n’était pas de la chanson. Et là : tollé général ! Pourtant, je n’avais pas vilipendé le rap, je disais seulement que le rap est de la déclamation et un autre style d’interprétation.

CP : C’est leur expression et toute réserve est ressentie comme une critique.


Serge Utgé-Royo :
C’est leur expression certes, mais ce n’est pas de la chanson.

CP : J’aurais aimé entendre une de tes chansons interprétée par un jeune rappeur.


Serge Utgé-Royo :
Un môme est un soir monté sur scène. Il perturbait le spectacle et je lui ai dit que ce n’était pas facile de chanter alors que des gens parlent. J’ai arrêté le concert et je l’ai invité à chanter à ma place. Cela s’est passé il y a un certain temps, près d’Amiens. Il est monté sur scène, habillé comme un clone de Renaud, et il était un peu, comme on dit chez les mâles, « escouillé  ». Je l’ai encouragé et il a chanté une chanson de Renaud, un peu faux, mais il est allé jusqu’au bout, sans musique, et je l’ai applaudi avec le public. Il est retourné s’asseoir et je lui ai demandé de me laisser chanter mes chansons jusqu’au bout, sans être perturbé. Il surveillait ensuite ses copains. J’avais réussi à faire un kapo !


Christiane Passevant : C’est un peu méchant et ironique même si nous en rions.

Serge Utgé-Royo : Il faut reconnaître l’expression de tous et c’est pourquoi je dis : « écoutez-moi. Ne m’applaudissez pas si vous n’aimez pas, mais laissez-moi chanter et on en discutera.  » Parler avec ce jeune, cela a marché, et à Nancy aussi.


Christiane Passevant : As-tu entendu un ou une interprète dire une de tes chansons en rap
 ?


Cristine Hudin :
En rock avec le groupe des Patates rats qui a repris Juillet 1936 [3].

Serge Utgé-Royo : René Binamé a également repris Juillet 1936 en le détruisant complètement, mais la démarche me touche beaucoup, même si le résultat me bouscule : ce n’est pas ma culture. Mais j’aime que les chansons soient prises, détruites et refaites.

Christiane Passevant : Toujours la récupération. L’interprète la fait sienne et la chanson continue sa vie.


Cristine Hudin :
À tel point que des personnes pensent que cette chanson fait partie des chansons de la révolution espagnole.

Serge Utgé-Royo : Pour Juillet 1936, j’ai lu avec étonnement dans Le Monde Libertaire : « comme dit cette vieille chanson de la guerre civile, “Des ouvriers, des ouvrières détruisent une prison, d’abord...” ». Je ne suis pas mort quand même ! Cristine a fait savoir à l’auteur de ces lignes que c’était une de mes chansons et que j’étais encore en vie, « Mais il s’est inspiré d’une chanson de la guerre civile » a-t-il répondu, « et d’ailleurs, il a enregistré la version originale en espagnol sur un autre disque ! ». Mais non, pas du tout : j’ai enregistré ma traduction espagnole de ma première chanson française... Je ne sais d’ailleurs toujours pas de quelle chanson on pense que je me suis inspiré. C’est intéressant, l’histoire des chansons dans l’imaginaire...


Christiane Passevant : cela veut dire qu’elle traduisait bien l’ambiance de cette époque.


Serge Utgé-Royo :
Oui, mais c’est un regard d’aujourd’hui sur la guerre civile.

CP : Je ne connais pas la chanson La ballade électorale. Qui l’a écrite ?

Serge Utgé-Royo : C’est un texte de Maurice Laisant qui était un grand frère pour moi. J’ai eu la chance de connaître des anarchistes, lettré-e-s, qui m’ont éduqué, dit et raconté beaucoup de choses, qui m’ont critiqué, enrichi, qui m’ont mis debout et m’ont fait avancer ; May Picqueray, Jeanne Humbert, Maurice Laisant. Maurice a écrit un livre important, La Pillule ou la bombe, sur la nécessité de juguler le flot des naissances.

C’était aussi le combat de Jeanne Humbert qui disait dans les années 1930 : « Pour que la femme soit vraiment libre, il faut qu’elle arrête d’enfanter comme une lapine et ne plus rester dans le clapier familial à faire une douzaine d’enfants.  » Il n’y avait guère de possibilité d’épanouissement pour une femme, à l’époque, en dehors de la maternité. Les femmes étaient des ventres. Jeanne Humbert a payé ses idées de sa liberté, son compagnon aussi (Eugène Humbert). Il était alors interdit, par la loi de 1920, de faire de la « propagande » pour l’avortement ou la contraception. Il fallait repeupler la France et produire de la chair à canon pour la prochaine guerre.

J’ai mis deux textes de Maurice Laisant en musique, La Rose et le camembert - une histoire d’amour particulière - et La Ballade électorale qui est une chanson typiquement anarchiste, écrite dans les années 1950 ou 1960. Un jour, je lui ai demandé ce texte pour le mettre en musique et il était ravi : « Prends-le, mon grand !  » m’a-t-il dit. C’est une chanson jubilatoire sur la carte d’électeur et les terribles illusions que l’on met dans les bulletins de vote. On est en plein dedans en ce moment. J’ai composé sur son texte une tarentelle très joyeuse.


CP : C’est aussi un tango ?

Serge Utgé-Royo : Les deux.

Notes :

[1Comédien et chanteur américain-africain (1898-1976), fils d’un ancien esclave rebelle, Très engagé dans la lutte pour les doits civiques des Noirs aux Etats-Unis, Paul Robeson a aussi dénoncé la chasse aux sorcières dans les années 1950. Chants de révolte aux USA (La Rose blindée, Vol 16).

[2Par exemple, Dans l’eau de la claire fontaine.

[3Pardon, si vous avez mal à l’Espagne... date de 1976. Perdoname, Hermano viejo... est la version espagnole. Les deux versions sont de Serge Utgé-Royo.



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