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Christiane Passevant
Amos Gitai : interview (2)
Rétrospective au Festival du cinéma méditerranéen (2006)
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Christiane Passevant : Le dernier film de la trilogie, News from Home/News from House, a une fin ouverte, comme les deux précédents, et cela laisse l’impression d’une suite à venir d’une nouvelle trilogie puisque le film aborde le problème fondamental de cet homme privé de permis de construire.

Amos Gitaï : Je ne sais pas. C’est bien qu’il y ait un décalage important de temps entre chaque chapitre. Pendant le dernier conflit avec le Liban, j’étais dans ma ville natale de Haïfa qui a été bombardée et des gens m’appelaient de partout en disant : « on est sûr que tu es dehors avec ta caméra  ». Mais non. Je n’ai pas toujours envie de filmer. Un tournage est quelque chose qui exige de la réflexion, pas de la précipitation. Le décalage dans le temps est essentiel pour cette trilogie métaphore/microcosme de House. Il faut chaque fois laisser du temps. Donc je ne sais pas si je ferai une suite.

Deux des trilogies documentaires sont à présent achevées - Wadi et House. Et chaque fois la question se pose : est-ce qu’il sortira quelque chose d’intéressant d’un nouveau chapitre ? Je ne peux pas dire que cela soit angoissant, mais en disant « voilà je vais faire un nouveau chapitre de House », je ne peux éviter la question : est-ce que le film sera aussi fort que les précédents ?

Dans ces deux trilogies, j’ai chaque fois été étonné par la qualité humaine des personnes qui, sorties de leur enclave, ont une vision très large de cette région et de son histoire. D’une certaine manière, elles représentent mon conseil des sages. On est souvent déçu par le niveau des hommes politiques de la région, mais dans ces films, les intervenant-e-s - d’origine différentes - font preuve d’une grande sagesse populaire et sont très émouvant-e-s.
Pour chaque projet de film - qu’il s’agisse de documentaire ou de fiction - se pose la question des héros. Il faut la confronter et la résoudre formellement, thématiquement.
Pour revenir à ces trilogies documentaires, j’étais content de revisiter les lieux, de revoir les personnes, mais je me suis toujours demandé ce que cela produirait comme film.

Larry Portis : Vous montrez le fils du tailleur de pierres palestinien (personnage important de la trilogie) à la fin du troisième volet de House (News from Home/ News from House), cela répond-il à une chronologie du tournage ou bien le montage de cette séquence a-t-il été décidé ensuite ?

Amos Gitaï : Le montage de ce dernier chapitre, News from Home/ News from House, a été le plus long de ce que j’ai fait jusqu’alors. Il a duré six ou sept mois. Je cherchais une structure à la fois souple et qui me laisse faire des allers-retours dans le temps, une structure qui paraisse logique et cohérente. Les choses qui semblent les plus simples sont souvent les plus compliquées. Le film n’est pas monté dans la chronologie du tournage, mais dans une continuité géographique. Il commence à Jérusalem, va en Jordanie et revient à Jérusalem. C’est une sorte de boucle avec la dernière séquence et la sortie vers la vallée du Jourdain.

Je crois que la réalité du Moyen-Orient et que le rapport israélo-palestinien sont toujours tellement contradictoires qu’il faut toujours être à l’écoute.

Lorsque j’ai commencé les repérages (c’est une anecdote), je me souviens de la personne qui m’a parlé du village de Walaja où habite l’ancien tailleur de pierres. J’avais appelé la Natural Conservative Authority en Israël pour avoir quelqu’un qui connaisse le village palestinien. J’ai pris rendez-vous et, en arrivant, j’ai vu un homme avec une longue barbe, une kipa et des sandales bibliques et j’ai tout de suite pensé : « je sais ce qu’il va me dire  ». Mais pas du tout, il était contre la construction du mur à cet endroit et il voulait préserver le village, car il y a un ancien système d’irrigation datant de plusieurs siècles [1]. Tout en gardant ses opinions politiques, il avait une réelle connaissance de la région et il la respectait. Encore une fois, il faut rester à l’écoute sans avoir de préjugés rapides et faciles. Il faut laisser les gens être submergés par leurs contradictions et, d’une manière ou d’une autre, la vérité, les vérités vont apparaître. Il est inutile de se compromettre dans un manichéisme qui est déjà trop présent.

Fabrice Barbarit : Quelle a été votre réaction en retrouvant sur le chantier un ouvrier de la famille du tailleur de pierres ?

Amos Gitaï : C’est le côté génial du documentaire. Il y a comme ça des bijoux, des cadeaux que la réalité réserve et compose elle-même. Si on est sensible et à l’écoute, cela arrive et l’on en bénéficie. Si on applique la force avec une idée préconçue, on rate pas mal de choses. Cela demande une attitude duelle ; il faut à la fois un concept et l’idée du film, et aussi savoir comment le tourner. Ce qui non seulement suppose connaître pas mal de choses, avoir plusieurs types d’information sur l’histoire de la région et sur la géopolitique, mais aussi être disponible au moment du tournage et rester ouvert pour éviter toute forme de pré simulation. La réalité est toujours beaucoup plus riche, par exemple le nom de la rue où se trouve la maison, « Dor Dor Ve Dorshav  » (« chaque génération a ses maîtres  »), est authentique, je n’y suis pour rien.
Derrière la réalité, le contexte est tellement riche qu’il faut tenter de le déchiffrer, d’interpréter et d’écouter les coïncidences.

Larry Portis : Juliano Mer Khamis a joué dans plusieurs de vos films et j’ai remarqué le nom de Spartakus Khamis dans un de vos génériques. Êtes-vous lié à la famille Mer Khamis et avez-vous connu Arna Mer Khamis ?

Amos Gitaï : Je connais très bien Juliano Mer Khamis qui a joué dans quatre de mes films de fiction, depuis mon premier long métrage, Esther [2], qui est l’adaptation d’un texte biblique. J’ai tourné à Jénine dans le camp de réfugié-e-s, quand Arna était encore en vie. Juliano a utilisé une partie de ces images dans le théâtre du camp de réfugié-e-s [3]. J’ai fréquenté Arna pendant une vingtaine d’années. Je l’ai rencontré par Juliano et je suis allé chez elle à Allenby Street. C’était une femme magnifique, avec une très forte personnalité [4].

Notes :

[1Dans une note d’intention sur le dernier chapitre de la trilogie de la maison, Amos Gitaï précise : « Récemment, le projet gouvernemental du mur a séparé deux villages en Cisjordanie, Batir et Walaja, de leurs terres arables. Le mur passe entre les maisons et les champs créant une large cicatrice dans le paysage, bloquant l’accès aux villages et détruisant le système d’irrigation utilisé depuis des centaines d’années. Le tailleur de pierres de mon film est originaire de Walaja. » Site Pierre grise distribution.

[2Juliano Mer Khamis est comédien et réalisateur. En tant que comédien, il a tourné dans quatre films d’Amos Gitaï, Esther (1985) ; Yom Yom (1998, second film - sur Haïfa - de la trilogie des villes) ; Kippour (2000), sur la guerre de 1973 ; et Kedma (2002), sur l’arrivée des rescapé-e-s de l’holocauste en Palestine, après la fin de la Seconde Guerre mondiale et avant 1948.

[3Amos Gitaï a également réalisé un documentaire, Théâtre pour la vie (1994, 26mn), sur le théâtre de Jénine détruit en 2002 durant le saccage de la ville. « Il n’y a pas de paix sans liberté » disait Arna. En février 2006, Juliano Mer Khamis, suite à la mobilisation provoquée par son film - Les Enfants d’Arna -, reprend le projet de sa mère et remonte le Freedom Theatre, le Théâtre de la Liberté de Jénine (http://www.thefreedomtheatre.org).

[4Née en 1929 en Palestine, jeune héroïne du Palmach en 1948, Arna Mer Khamis s’opposera jusqu’à sa mort, en 1995, à toute forme d’oppression, qu’elle soit coloniale, étatique, idéologique ou patriarcale. Les idées et les actions d’Arna sont un symbole de lutte et de détermination.




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