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Le Temps dure longtemps (Gelecek Uzun Sürer) de Özcan Alper (2011)
Mato-Topé
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Elégie pour une (autre) guerre sans nom

D’évidence, Le Temps dure longtemps répond à une nécessité impérieuse. Dans ses notes d’intention, Özcan Alper déclare : "A travers cette guerre sans nom qui se poursuit depuis les trente dernières années, au cours de laquelle 17 500 assassinats politiques ont été commis sous le nom de "cas non résolus", je tiens à regarder la Turquie d’aujourd’hui en face." Cette volonté d’interroger le présent de son pays dans son rapport au passé doit permettre de proposer un futur dans lequel les habitants de la Turquie pourraient se retrouver. Car, si le vivre ensemble passe par une histoire partagée, celle-ci ne se conçoit pas sans un futur à construire dans lequel une collectivité puisse se projeter… En outre si "le futur dure éternellement" (titre original du film), c’est qu’il reste à construire et pour le faire dans le sens d’une communauté réconciliée, il faut commencer par assumer le passé.

Deux séquences encadrent le film qui peuvent être lues comme symboliques ou oniriques. Le film débute sur un cheval qui galope dans la steppe avant d’être abattu : images à la limite du soutenable. Dans la dernière séquence du film, un cheval s’échappe vers les grands espaces : une belle conclusion en forme d’ouverture. Car si le futur dure éternellement, c’est aussi parce qu’il n’est jamais écrit. Au cours du récit, on apprendra que ces deux séquences renvoient à un épisode tragique mais bien réel de la guerre du Kurdistan. Une guerre forcément sans nom puisqu’elle oppose une armée régulière à des combattants (résistants/terroristes selon les points de vue) évoluant au sein d’une population civile dans ce que les spécialistes de polémologie nomment un conflit asymétrique. Dans ces guerres, nul n’échappe à la fureur guerrière : les femmes, les enfants, et même les animaux. On pense bien sûr aux poneys des Cheyennes massacrés par le 7e de Cavalerie à la Washita River le 27 novembre 1868 au cours des guerres indiennes qui marquent précisément le début des conflits asymétriques avec notamment la guerre dite de recolonisation conduite par les Mexicains contre les Apaches.

Cette guerre du Kurdistan dure effectivement depuis trop longtemps. En fait, elle naît avec le règlement catastrophique de la première guerre mondiale commencée elle, comme chacun sait, à Sarajevo avec l’assassinat le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, l’héritier de l’empire austro-hongrois et son épouse par un jeune nationaliste serbe, Gavrilo Princip. Ce simple rappel pour souligner encore et encore que la grande boucherie de 14-18 marque l’aboutissement du printemps des peuples salué par tous les progressistes du XIXe. Mais ce printemps qui n’a connu comme seule matérialisation que l’Etat-Nation se révélera être une terrible impasse et pas simplement dans les Balkans.

Signé le 10 août 1920, le traité de Sèvres démembre l’Empire ottoman et prévoit la création d’un "territoire autonome des Kurdes" englobant le sud-est de l’Anatolie. Ces dispositions ne furent jamais appliquées et les Kurdes furent intégrés dans quatre Etats différents qui, dans leur logique de construction nationale, n’eurent de cesse de réduire l’irrédentisme des populations kurdes devenues des minorités au sein de différents espaces politiques œuvrant chacun à leur unité respective. Depuis, les Kurdes luttent pour la reconnaissance de leurs droits à disposer d’eux-mêmes même si malheureusement, cette volonté passe par la constitution d’une nouvelle entité étatique. Dès lors, cette quête se heurte aux Etats constitués qui défendent l’intégrité territoriale de la mère patrie. L’antienne est connue. Comme presque la moitié du Kurdistan se trouve en Turquie, l’Etat turc est leur principal ennemi. Mais, les Kurdes ont eu également maille à partir avec Saddam Hussein qui ne fut pas le premier pour autant à utiliser des gaz toxiques puisque les Anglais l’avaient fait bien avant lui dès 1925… Depuis 1984, le PKK mène la lutte au nom du peuple kurde et cette lutte est sans merci : les "17 500 assassinats politiques" l’attestent suffisamment.

Pour Le temps dure longtemps, Özcan Alper a choisi le cinéma de la poésie pour rendre compte de l’impact de cette guerre sur les êtres humains. Il met ses pas dans ceux d’une jeune femme turque d’Istanbul, Sumru (Gaye Gürsel), qui effectue des recherches pour la rédaction de son master d’ethnomusicologie dans le sud-est de la Turquie. Elle s’installe à Diyarbakir, "la capitale" du Kurdistan turc pour recueillir les élégies anatoliennes, chants composés pour les morts de la région. Evidemment toutes constituent autant de témoignages sur les horreurs de cette guerre. Ce travail scientifique porte en lui une dimension politique : Sumru effectue un travail de mémoire en donnant la parole aux victimes de cette guerre sans nom. En filmant la recherche de Sumru, Özcan Alper effectue en parallèle un travail de captation identique. Il n’oublie pas qu’il a été documentariste et mêle fiction et documentaire : le partage est difficile à faire. Le temps dure longtemps fixe les élégies qui sont l’expression de la mémoire de la guerre et les donne à voir et à entendre. Pour autant, à aucun moment, Özcan Alper ne quitte son point de vue de cinéaste. Le temps dure longtemps n’est pas un pamphlet encore moins un tract ; bien au contraire, Özcan Alper parvient à donner à son film la forme d’une émouvante élégie cinématographique.

Sumru est aidée dans sa quête par Ahmet qui vend des DVD faute de mieux. Car Ahmet est un réalisateur de documentaires qui partage avec Özcan Alper (c’est son double) la même exigence esthétique apprise auprès des plus grands dont bien sûr Yilmaz Güney. Alper a sûrement lu Eisenstein et retenu sa leçon majeure : "Une véritable unité de la forme et du contenu exige aussi l’unité dans la perfection qualitative des deux." Simplement, on peut soutenir que Le temps dure longtemps répond à cette exigence et que ce film marque la naissance d’un grand cinéaste turc. Il n’est pas le premier et la vitalité créatrice de ce cinéma constitue en soi un message d’espoir.

Les citations sont nombreuses sans n’être jamais pesantes. Le recours à Theo Angelopoulos et à son Regard d’Ulysse sont porteurs d’un sens à la fois esthétique et politique. Au cœur du Regard d’Ulysse, Angelopoulos a placé en effet Sarajevo : sans didactisme, Özcan Alper trace là un parallèle entre les malheurs de la balkanisation et ceux endurés par les Kurdes. L’effondrement des vieux empires, "prisons des peuples", a engendré bien des souffrances : déplacements de populations, nettoyages ethniques, minorités écrasées, etc. Car construire un Etat revient toujours à bâtir des frontières entre les hommes et, par conséquent, à dresser implacablement les hommes contre les hommes.

Dans ses promenades dans Diyarbakir, Sumru rencontre un vieil Arménien qui vit dans une église en ruine. Un plan en plongée sur Ahmet et Sumru dans la carcasse de cet édifice désaffecté suggère que les Arméniens ont été les premières victimes de la gestation nationale de l’Etat turc. Mais plus important, sachant que les Kurdes ont participé au génocide, Özcan Alper dit simplement en montrant ce vieil homme dans son église que les bourreaux peuvent devenir à leur tour victimes et inversement : c’est une des leçons les plus impitoyables de l’histoire de la région. La relation d’empathie que Sumru établit d’emblée avec ce vieil Arménien pose l’équivalence des souffrances. Sumru travaille sur toutes les élégies et dans toutes les langues et se refuse à établir des hiérarchies.

Pour ne pas la perdre – le traitement de cette relation amoureuse inaboutie est d’une grand finesse -, et on le comprend tant Sumru est une belle et droite personne, Ahmet finira par accompagner Sumru dans la dernière étape de son voyage. Ils quittent la ville pour les montagnes où la guerre manifestement continue : barrages militaires, vols des hélicoptères qui évoquent toujours l’apocalypse , etc. Pour finalement arriver dans un cimetière où la neige recouvre les tombes : c’est le but du voyage que l’on présentait depuis le début du film. Sumru y retrouve la tombe de son amant kurde qui l’avait quittée, au tout début du film, pour s’engager dans la lutte armée. Sumru peut laisser éclater son chagrin et commencer son deuil : le cheval lui s’échappe vers un horizon, vers un futur qui ne serait plus barré par l’hypothèque du nationalisme mortifère ? A moins qu’il ne montre à Sumru le chemin car cette jeune femme doit continuer à vivre.

Mato-Topé

Sortie dans les salles le 18 avril 2012
Distributeur : Arizona films - http://www.arizonafilms.net.




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