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Agora : un anticléricalisme qui remonte à bien loin
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Bien qu’il respecte fort peu les canons du genre (pas le moindre tremblement de terre ou d’éruption volcanique), le péplum de Alejandro Amenabar fait désormais partie des plus gros succès ibériques de tous les temps : Agora a été en tête du box-office espagnol pendant les 4 premières semaines d’exploitation tout en engrangeant plus de 17M € de recettes. Le pari commercial est d’ores et déjà gagné. Quelques fois le box-office du cinéma s’avère riche d’enseignements. Après les grandes manifs anti-avortement qui ont permis à la calotte de faire montre de sa force en Espagne, le succès extraordinaire du dernier film d’Amenabar atteste de l’existence de l’autre Espagne, celle chère à nos cœurs.

En effet, le propos du cinéaste est d’une clarté… biblique. Le film de Alejandro Amenabar se déroule dans Alexandrie à l’articulation entre le IVe et le Ve siècle, au moment de la prise du pouvoir effectif sur l’Agora (comme métaphore de l’échange et du débat public dans la Cité) par les chrétiens. Au cœur de la fiction, Amenabar et son scénariste Mateo Gil ont placé Hipatie, une philosophe néo-platonicienne, professeur de mathématiques et d’astronomie et surtout libre-penseuse. Elle exerce un magister moral et intellectuel sur ses étudiants et au-delà sur toute la ville. Un de ses élèves qui devint évêque de Ptolémaïs et qui joue un rôle important dans le film, Synésios de Cyrène témoigne de cette fascination lorsqu’il lui écrit : "C’est pour vous seule que je négligerais ma patrie ; et si jamais je puis la quitter, ce ne sera que pour aller auprès de vous".

Hipatie dispense ses enseignements dans le Serapeum qui est à la fois le Temple de Sérapis, un dieu gréco-égyptien, et la célèbre Bibliothèque d’Alexandrie. Devenue mythique au fil du temps, la fameuse bibliothèque, lorsque commence le récit, a déjà subi bien des avanies liées aux luttes et aux guerres menées pour s’assurer le contrôle d’Alexandrie. Mais ses ennemis les plus déterminés se recrutent parmi ceux qui considèrent que tout le savoir du monde est contenu dans un seul livre. Symboliquement, la bibliothèque fut, entre autres, mise à sac lors d’une révolte des juifs en 115, à nouveau par les chrétiens en 391 (épisode montré dans le film) et enfin en 642, l’émir Amr ibn Al-’As demanda au calife Omar ce qu’il devait faire des précieux parchemins (les rouleaux avaient disparu depuis longtemps) de la Bibliothèque qui lui répondit : " … quant aux livres : si leur contenu est conforme au livre d’Allah, nous pouvons nous en passer, du fait que, dans ce cas, le livre d’Allah est plus que suffisant. Si, en revanche, ils contiennent quelque chose de non conforme aux préceptes du livre d’Allah, il n’est aucunement nécessaire de les conserver. Procède donc à leur destruction." Réponse considérée comme apocryphe aujourd’hui mais qui résume tellement bien le point de vue des religions révélées qu’elle a pu passer pour vrai pendant des siècles…

Si le film suit une trame narrative qui se conforme aux rares récits historiques dont nous disposons, la mise en images permet au cinéaste de développer un point de vue très contemporain. Des ponctuations prennent le point de vue de Sirius au sens propre - des plans de la Méditerranée pris de l’espace dans lesquels on distingue bien le delta du Nil - font effectivement fonction de liens entre les grands moments du film et font échapper le récit à son confinement géographique et historique. Le choix de l’anglais, le casting - Hipatie est interprétée par une londonienne, Rachel Weisz et son père Theon d’Alexandrie par le parisien, Michael Lonsdale, parfaitement bilingue au demeurant mais plus que jamais distancié – et bien sûr l’importance du budget (plus de 70M$) disent la volonté de s’inscrire dans une perspective de cinéma-monde : la diffusion est envisagée, en amont, à l’échelle de la planète conformément au statut de réalisateur international acquis très rapidement par Amenabar.

Dans la même perspective, la "romance" remplit une fonction narrative classique : séduire les spectateurs. Hipathie est donc aimée par un de ses élèves, Oreste (Oscar Isaac), qui deviendra préfet d’Alexandrie et qui n’hésite pas à déclarer sa flamme en public - par la suite, les chrétiens accuseront Hipathie d’avoir ensorcelé Oreste, il faut donc que sa passion soit connue de tous - et, en secret, par son esclave Davus (Max Minghella) qui, libéré par sa maîtresse et converti au christianisme, rejoint l’ordre des Nitrians, les moines fanatiques qui constituent le bras armé du pouvoir chrétien.

Enfin, Amenabar n’hésite pas à utiliser toutes les potentialités du typage voire du stéréotypage. Comme les spectateurs formatés par les télévisions gardent à l’esprit les dangers du terrorisme islamiste, les moines fanatiques arborent des "gueules" de salafistes. Synésios de Cyrène, l’évêque de Ptolémaïs tente de défendre son ancien professeur tout en demeurant dans l’orthodoxie : mission impossible ! Interprété par Rupert Evans, un britannique, il est tout de blanc vêtu. En revanche, Cyrille, l’évêque qui dirige le pogrom des juifs et commandite le meurtre d’Hipathie, porte un habit tout noir et la barbe drue et ses yeux sont tellement sombres qu’on peut se demander s’il ne les a pas soulignés avec du khôl à la manière des islamistes radicaux ; il est interprété par Sami Samir, un Egyptien… De même, le rôle d’Ammonius, le leader charismatique des Nitrians revient à Ashraf Barhom, un Arabe israélien né en Galilée.

Le récit s’organise ensuite en deux parties nettement séparées par une ellipse temporelle : 391 et le nouveau sac de la Bibliothèque, 415 et la mise à mort d’Hipathie. Ces deux épisodes correspondent à la prise de pouvoir des chrétiens sur la ville. Dans le premier, ils éliminent les païens, les chassent du temple de Sérapis et mettent à sac la Bibliothèque et la salle de cours d’Hipathie : le savoir étant assimilé au paganisme. Amenabar ne manque pas de montrer la destruction des idoles et celle des rouleaux de papyrus précieusement conservés par les païens. Lorsque le spectateur entre à nouveau dans le Serapeum après sa prise par les chrétiens, les colonnes sont amputées de leurs représentations divines – à la manière des Bouddhas de la vallée de Bâmiyân en 2001 détruites par les talibans qui ne faisaient comme leurs prédécesseurs chrétiens qu’obéir à la lettre du 2e commandement du décalogue – et les salles désertées de la Bibliothèque servent d’enclos pour les chèvres. Dans le second épisode, la purification "religieuse" s’accomplit en chassant les juifs d’Alexandrie et surtout en assassinant Hipathie, la dernière païenne, la dernière femme libre, la dernière scientifique : soit trois bonnes raisons de l’anéantir. Sa mise à mort dans des conditions atroces pendant le carême [ce n’est pas dit dans le film alors que les premiers commentateurs de ses événements ne manquent pas de le noter] marque l’achèvement du contrôle par les nouveaux maîtres de la ville et, partant, du monde "civilisé". Désormais l’ordre chrétien règne sans partage sur Alexandrie et ses zélateurs peuvent s’en réjouir comme l’attestent les propos de Jean, évêque de Nicée qui écrit deux siècles plus tard : "En ces temps apparut une femme philosophe, une païenne nommée Hypatie, et elle se consacrait à plein temps à la théurgie, aux astrolabes et aux instruments de musique, et elle ensorcela beaucoup de gens par ses dons sataniques. Et le gouverneur de la cité l’honorait excessivement ; en effet, elle l’avait ensorcelé par sa magie. Et il cessa d’aller à l’église comme c’était son habitude.... Une multitude de croyants s’assembla guidée par Pierre le magistrat – lequel était sous tous aspects un parfait croyant en Jésus-Christ – et ils entreprirent de trouver cette femme païenne qui avait ensorcelé le peuple de la cité et le préfet par ses sortilèges. Et quand ils apprirent où elle était, ils la trouvèrent assise et l’ayant arrachée à son siège, ils la traînèrent jusqu’à la grande église appelée Césarion. On était dans les jours de jeûne. Et ils déchirèrent ses vêtements et la firent traîner (derrière un char) dans les rues de la ville jusqu’à ce qu’elle mourût. Et ils la transportèrent à un endroit nommé Cinaron où ils brûlèrent son corps. Et tous les gens autour du patriarche Cyrille l’appelèrent « le nouveau Théophile », car il avait détruit les derniers restes d’idolâtrie dans la cité."

Et de manières radicales ! Depuis, le jugement n’a pas été révisé et, sanctifié, Saint Cyrille figure toujours dans "l’Église triomphante" chère aux catholiques à côté de Saint Dominique, le fondateur de l’inquisition… Avec Agora, Amenabar lie le basculement du monde dans l’obscurantisme du Moyen Age à l’avènement du christianisme. Une leçon pour aujourd’hui évidemment !

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