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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Derrière le “Coup d’État” de l’État profond
Richard Greeman
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La démission forcée du conseiller à la sécurité nationale de Trump, le général Michael Flynn, est-elle le signe manifeste d’une tentative de coup d’État par l’« État profond », comme l’affirment certains anti-impérialistes américains ? Les services de la sécurité nationale (CIA, FBI, NSA entre autres) auraient-ils volontairement saboté Flynn en divulguant des informations indiquant que le général avait caché ses nombreuses communications privées, et non autorisées, avec des diplomates russes depuis et pendant la campagne électorale ?

Pendant sa conférence de presse le Président a défendu son brave général tout en acceptant tristement sa démission. Mais afin de détourner l’attention de l’évidence de la complicité entre son gouvernement et celui de M. Poutine, Trump, furieux, a juré de poursuivre les « criminels » responsables des fuites au sein des services de renseignement. La star de la téléréalité joue bien cette petite comédie. En même temps, les médias pro-Trump, dont Breitbart News – le site d’extrême droite créé par Steve Bannon, l’éminence grise idéologique de Trump – évoquent « une tentative de coup d’État par l’État profond. »

Ce qui est remarquable dans cette mascarade, c’est que des médias de gauche reprennent la ligne idéologique de Bannon et Cie. Selon la théorie du complot du « coup d’État » version gauche anti-impérialiste, la communauté du renseignement étatsunienne souhaiterait faire entrer les États-Unis et la Russie dans un conflit menant à la Troisième Guerre Mondiale. La paix mondiale serait, heureusement, sauvée par la collaboration entre Trump et Poutine, les héros de cette fable. Encore, toute critique de cette collaboration est taxé de « McCarthyiste ». Selon le respecté hébdomadaire de gauche The Nation « Quelle que soit leur motivation, les attaques contre Trump, qui provoquent déjà des appels pour sa destitution, posent de graves menaces à la sécurité Etatsunienne et international et à la démocracie américaine même »..

Ce scénario imaginaire a de toute évidence été concocté par les services expérimentés de la propagande russe aux ordres de Poutine, ancien membre du KGB, et il est propagé par les gauchistes occidentaux, dont des nostalgiques de l’Union Soviétique de Staline. Leur haine justifiée de « notre propre » impérialisme américain les fait se transformer en « anti-impérialistes à sens unique », victimes d’une fausse logique véhiculée pendant la guerre froide selon laquelle « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». Logique qui nous oblige fatalement à choisir d’aimer un de nos ennemis.

Nos ennemis de classe se disputent entre eux : tant mieux !

Aujourd’hui, la réalité est qu’il y a un conflit interne au sein du gouvernement capitaliste américain entre deux de nos ennemis les plus dangereux : 1) la Maison Blanche de Trump, incompétente, d’extrême droite, régie par une idéologie d’extrême droite et 2) une « communauté du renseignement » composée d’espions impérialistes professionnels sophistiqués, d’assassins et de fomenteurs de coups d’État. Le gang de Trump représente le populisme du capitalisme de copinage nationaliste, et il est prêt à passer des marchés avec des régimes similaires, de Poutine au meurtrier Duterte (le favori de Trump). La CIA représente le bien établi consensus de Washington, basé sur la mondialisation néolibérale (l’internationalisme capitaliste).

Les conflits d’intérêts et les bagarres bureaucratiques au sein d’un régime –démocratique ou autre – sont courants mais ne ressemblent en rien aux coups d’État de l’État profond. Ceux-ci éclatent comme résolution d’une crise profonde et s’accompagnent d’un véritable coup de force. On se rappelle le violent coup d’État au Chili en 1973 quand l’armée du général Pinochet (avec l’aide de la CIA) renversa le président élu socialiste ; on pense au coup d’État en Égypte (suivi d’arrestations en masse) lorsque l’armée du général El-Sissi prit le pouvoir après la destitution de l’arrestation de Mohammed Morsi, président élu sur le programme des Frères Musulmans. Ainsi, cet incident mineur aux États-Unis témoigne plutôt de l’incompétence de Trump et de sa clique d’idéologues inexpérimentés au gouvernement. Par exemple, c’est Mike Flynn, grande gueule islamophobe, bon officier sur le terrain mais pas du tout rompu au secret diplomatique, qui a mis les pieds dans le plat en négociant solo avec les russes.

Un stalinisme « Zombie »

Le plus étonnant c’est qu’une fraction de la gauche anti-impérialiste adhère au récit de Breitbart News. La version « à gauche » de la théorie de tentative de coup d’État contre Trump est fondée sur les restes de propagande de la guerre froide, qui dépeignait la Russie comme le parti de la paix et de la « coexistence pacifique », réchauffée à l’occasion. Durant la guerre froide, la Russie prétendait au moins être « Communiste » et de nombreux gauchistes prirent sa défense face à l’impérialisme américain, courageusement mais naïvement. Pour le faire, il fallait qu’ils ignorent l’existence du Goulag et la répression violente par la Patrie socialiste des révoltes ouvrières de l’Allemagne (1953), de Hongrie (1956) et de Tchécoslovaquie (1968).

Voilà pour le passé. La Fédération Russe d’aujourd’hui, sous Poutine, est une dictature réactionnaire qui affiche fièrement son ambition impérialiste : rétablir la grande Russie des Romanovs et de Staline. Il s’agit d’un régime capitaliste mafieux qui a aboli tous les avantages sociaux assurés autrefois par le régime soviétique – n’en conservant que le système répressif stalinien (l’État profond). Ceux à gauche qui la défendent font figure de « Zombies staliniens. ».

Au cas où vous auriez des doutes sur la nature de « l’ennemi de notre ennemi », prenez ceci en considération. M. Poutine témoigne depuis longtemps son soutien à l’élection de Marine Le Pen en France et des partis proto-fascistes en Autriche, aux Pays-Bas et ailleurs. Il est donc parfaitement normal que la Russie de Poutine ait fait tout son possible pour que Trump soit élu (tout comme les États-Unis interfèrent dans les élections, ex. Ukraine). Qui se ressemble, s’assemble. Normal aussi qu’ils négocient des marchés de voleurs (quitte à se poignarder dans le dos).

Quant aux tactiques de propagande employées, le coup de la fausse info (Fake News) et l’ingérence d’un État dans la politique interne d’un autre (le « hacking » des Démocrates), elles sont connues depuis toujours. Non seulement de la part des « services » russes mais aussi des Nazis et des fascistes italiens qui ont littéralement acheté une grande partie de la presse parisienne avant la 2e guerre. Comment ces tactiques vont-elles jouer avec les élections de 2017 en France ? Comment va réagir Alain Badiou et « cette gauche qui s’est toujours couchée devant », pour reprendre un titre de l’écologiste Fabrice Nicolino ? C’est à voir.

Le capitalisme régresse

Nous entrons depuis un moment dans un monde aux impérialismes multiples, comparables à ceux de la fin du 19e siècle. Dans ce monde nouveau, les rivalités (et alliances opportunistes) entre des États nationalistes du type « capitalisme de copinage » supplantent la domination du capital international régulé par le FMI, l’OMC, la Banque Mondiale et divers traités multinationaux comme l’ALENA. Ce Nouvel Ordre Mondial post-1989, jadis connu à gauche comme « l’Empire », s’effondre.

Dans le Nouveau Désordre Mondial d’aujourd’hui, c’est « chacun pour soi » (et « l’Amérique d’abord »). Le renouveau de la guerre froide n’est pas à l’ordre du jour. L’OTAN existe à peine. En revanche, nous vivons une guerre mondiale permanente, comme en témoignent les conflits locaux de l’Ukraine au Moyen Orient où de multiples impérialismes rivaux, régionaux et supranationaux interviennent pour défendre leurs intérêts. Quant à nous autres, civils, tous ces États sont nos ennemis – États-Unis, Fédération Russe, Syrie, Turquie, Iran, Arabie saoudite, Israël (ainsi que des proto-États comme Daech) . Tous sont des ennemis des 99%, des ennemis des femmes et des droits humains ; des États racistes qui répriment leurs groupes minoritaires internes, des États terroristes qui massacrent des civils. Des ennemis de l’humanité. Comment des gauchistes peuvent-ils les présenter comme nos « amis » ?

Les gauchistes malavisés qui propagent ces théories, qui se contredisent elles-mêmes, pour soutenir la Russie et ses alliés ressemblent à ce que les Staliniens appelaient les « idiots utiles ». Au nom d’un anti-impérialisme à sens unique, ils défendent des dictatures sanglantes et ignorent les vérités simples des droits humains et de la solidarité.

Dans ma vie de militant, j’ai souvent vu cette idéologie de l’anti-impérialisme à sens unique provoquer des divisions au sein des mouvements contre la bombe atomique, la guerre du Vietnam, et plus tard contre la guerre en Irak. Cette idéologie risque de diviser la résistance anti-Trump aux États-Unis alors que nous vivons un moment unique et crucial de développement spontané de l’unité populaire entre mouvements sociaux autrefois divisés par la politique de l’identité. On l’a vu autour de la Marche des femmes et puis dans la contestation de masse de l’exclusion des immigrés musulmans, les plus vulnérables d’entre nous.

Des signes favorables

Et pour terminer cette analyse de cette comédie de coup d’État, une bonne nouvelle. La lutte interne entre Trump et la « communauté du renseignement » n’est pas le signe d’un coup d’État mais celle d’une division au sein des classes dirigeantes, une désunion bienvenue qui révèle leurs faiblesses et reflète la force grandissante du mouvement de résistance populaire. Cette division offre aux résistants de nouvelles perspectives : par exemple, nous sommes désormais visibles et même écoutés par les médias. Rappelons que dans les années 60, une division similaire au sein des dirigeants sous la pression des mouvements contre la guerre du Vietnam et la ségrégation raciale nous a permis de faire bouger pas mal de choses.

Autre signe favorable dans ce moment de désespoir. Le mouvement actuel de résistance auto-organisé semble enfin réussir à unifier les femmes, les noirs, les minorités, les travailleurs à bas salaires et la communauté LGBT autour du vieux principe Wobblie selon lequel « une attaque contre un est une attaque contre tous ». Le réseau « Pas notre président » a également trouvé des alliés au sein de la bureaucratie fédérale et parmi des électeurs Démocrates locaux qui profitent du congé législatif pour descendre en masse assaillir leurs représentants. (A l’inverse, la direction nationale du parti démocrate vient de rejeter le candidat réformiste issu de la tendance Sanders).

On ne sait pas encore où pourra mener ce mouvement, ni s’il survivra. Le pire à craindre est que Trump, impopulaire, provoque un incident pour s’imposer en déclarant un état d’urgence – suivant l’exemple de Bush qui a profité des attaques du 11 septembre 2001 pour imposer des lois liberticides et des guerres injustifiées déjà planifiées.

En attendant, il faut profiter de la division entre nos ennemis pour avancer la cause des 99% et refuser de choisir entre la peste et le choléra.




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