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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Henri Simon
Chambre 467
décembre 2011
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Dans cette atmosphère laiteuse mais pure et dure, indéfinissable, ses yeux grands ouverts semblaient voir ce que tous autres sens lui renvoyaient sans qu’il puisse ressentir celui qui, par une plus grande intensité, aurait pu le faire sortir de cette brume confortable.

Il ne percevait rien d’autre que cette présence incolore, inodore, sans saveur, sans aucun relief, totalement détachée d’un temps passé, comme s’il n’y avait pas eu de passé et comme s’il n’y aurait pas de futur. Une sorte de stabilité totale immuable, qui ne serait venue de nulle part et qui ne s’écoulerait vers rien.

Quelque chose pourtant évoluait puisque, bien que ne sachant pas d’où, il émergeait de quelque part il ne savait trop quoi, puisqu’il avait la sensation d’un ailleurs. Cette chose qui avait pourtant un passé, portait en elle un déroulement, contredisant cette sensation globale, la repoussant et en définissant en quelque sorte les limites.

C’est alors que surgirent, par une sorte d’enchaînement, des questions : depuis quand était-il là ? Quel était ce monde imprécis dans lequel il baignait ? Quel était cet autre monde dont il venait ? Un bref moment, il eut le sentiment que son corps flottait immobile sur une mer étale étendue à l’infini, sans qu’on puisse y voir ou un rivage que l’on aurait quitté ou bien où l’on pourrait aborder, ni l’émergence de quelque récif. Un récif auquel il aurait pu s’accrocher. Pas pour échapper à une tempête inexistante, mais pour tenter de retrouver quelque aspérité qui aurait ouvert une porte oubliée hors de cette infinie inexorable monotonie. Mais ce n’était même pas cela. Son corps ne flottait pas sur un océan pacifique, mais baignait dans une totalité dans laquelle aucun de ses sens ne transmettait autre chose qu’une passive neutralité. Aucun signe d’une douleur, d’une joie, d’une tristesse, d’une nostalgie qui aurait été cette main secourable lui permettant de franchir le rideau brumeux, opaque et immuable, de cet état où il n’éprouvait rien – littéralement rien – où rien n’allait et ne venait. Pourtant quelque chose s’était produit puisqu’il pouvait commencer à percevoir, comme de l’extérieur, les circonstances de cette neutralité, comme hors de ce système dans lequel il avait été placé. Cette dernière impression amorça une sorte de glissement vers une certaine perception du lieu où il se trouvait mais aussi dans le sentiment de vouloir en connaître plus à ce sujet.

Ce fut à ce même moment où il ouvrit les yeux, ce qui ne l’avait même pas effleuré jusqu’alors, que surgit de presque nulle part ce besoin de savoir où il était présentement.

D’abord, il ne se rendit compte que d’une sorte de case plutôt étroite, toute en longueur, qui se terminait apparemment vers l’extérieur par une vitre couvrant tout ce côté, à l’opposé de ce qui était derrière lui et qu’il ne pouvait voir, certainement une quelconque ouverture d’accès… Cette case pouvait effectivement passer pour une sorte de chambre. Hormis ces sobres dispositions architecturales, tout ce qu’il pouvait voir des murs et du plafond de sa position couchée immobile ou plutôt immobilisée, était d’une nudité totale : il n’y avait aucun décor, aucun dispositif de surveillance ou de contrôle, rien qui pouvait déceler une intrusion quelconque dans cet univers clos et d’une uniformité totale. Il n’en éprouvait pas moins le sentiment étrange que tout ici était soigneusement mesuré et contrôlé et que, si nécessaire, des interventions pouvaient modifier les conditions dans lesquelles il était ainsi placé. Il ne pouvait accrocher aucun détail matériel quelconque dont la matérialité aurait pu le rattacher à un fait du passé, qui aurait peut-être tiré du magma des souvenirs un élément, une clé vers un élargissement de ce champ limité de connaissance auquel il était borné.

Était-ce voulu ? Cela faisait-il partie d’un système qui pouvait éliminer toute perception tout en maintenant la totalité des forces vitales dans une sorte de léthargie temporaire que l’on pouvait faire cesser à tout moment, en restituant dans l’instant toutes les capacités physiques et mentales du corps ainsi mis en hibernation. Plus il essayait d’accrocher de simples détails matériels qui ne se seraient situés pourtant qu’au niveau de vagues généralités, plus il prenait conscience que ces détails convergeaient effectivement vers une généralité qu’il ne pouvait pas encore discerner clairement.

Alors qu’il soulevait légèrement sa tête, il s’aperçut qu’une sorte de longue tunique blanche habillait son corps ; une tunique faite d’un tissu si léger qu’il n’en sentait même pas le contact ou les plis, mais qui pouvait avoir une fonction spécifique concernant les autres éléments de perception, et faisant partie de tout un système collectant et analysant ces éléments, pour déterminer les interventions possibles en fonction des critères fixés pour ce conditionnement physiologique et mental. Ce n’était pas une notion bien claire mais une sorte d’orientation de son esprit, comme une sorte d’axe de recherche qui se mettait en place à ce moment ; une sorte de courant qui sans doute prenait des chemins tracés dans un passé inaccessible.

Qu’était aussi cette sorte de matelas sur lequel il reposait ? Un matelas si doux qu’il lui semblait que son corps flottait dans une sorte de lévitation. Ce n’était pas une impression qu’il aurait éprouvée, mais pourtant il reposait bien sur quelque chose. Il ne faisait aucun doute non plus qu’il y eût un socle sur lequel était posé ce supposé matelas car, en tournant la tête, il avait pu se rendre compte qu’il était à une certaine distance au-dessus du sol. Ce socle devait lui aussi contenir une collection de sensors et d’acteurs, tout un réseau complexe dissimulé derrière des parois lisses de sorte que rien n’apparaissait qui puisse trahir sa fonction.

Les murs étaient bien sûr nus, absolument nus, d’une blancheur immuable. Tout comme sans doute le socle du matelas, le sol et ce qu’il voyait du plafond. Ils exsudaient lumière et chaleur car il n’y avait trace nulle part d’appareils dispensant cette atmosphère parfaitement adaptée à son corps, et qui sait d’autres éléments qui composaient ce qu’il commençait à percevoir comme un cauchemar total… Il n’avait pas le sentiment, en dehors de cette neutralité de bien-être qui lui était ainsi dispensée, de percevoir autre chose que lumière et chaleur, autre chose qui aurait pu lui être en quelque sorte injectée de l’extérieur, par exemple, une odeur, un goût, un toucher…

La pensée lui vint que les murs, derrière leur apparence de perfection insipide, observaient et enregistraient tous ses paramètres de vie et tous ses mouvements, comprenaient et lui renvoyaient en temps réel toutes les régulations qui faisaient qu’à aucun moment il pouvait se sentir bien ou mal mais seulement quiet. Mais, là aussi, rien ne prenait forme dans cette orientation de ses mouvements de pensée qui semblaient plus relever d’une simple imagination que d’une réflexion suivie.

Il aurait pu bien sûr tenter de se poser quelques questions concrètes sur ce qui pouvait lui rester de la conscience de ce fonctionnement physiologique de ce corps dont il percevait si peu les données sensorielles habituelles. Mais, à son insu, cette constatation de baigner, sans savoir comment cela s’opérait, dans une interaction d’observations internes et d’apports externes, lui avait ouvert en quelque sorte une fenêtre sur son passé. Il se souvint qu’il s’était trouvé associé, il ne savait trop quand, à des expériences destinées à mettre le corps humain dans un tel état de veille qu’il n’avait plus besoin dans un temps que d’une sorte de maintenance. Il n’avait vu dans ces travaux de recherche, au départ, qu’une approche scientifique destinée à trouver des améliorations dans un tas de maladies anciennes ou nouvelles, notamment celles que l’on qualifiait d’orphelines.

Il croyait alors fermement à cette notion de progrès économique et social illimité vers une société parfaite gérée par des gens compétents, ce qui était la pensée dominante et peu contestée de son époque. Si cela impliquait un professionnalisme poussé de tout un chacun, cela ne le gênait nullement car il pensait alors que chaque individu et la société tout entière en tireraient profit et stabilité.

Ce ne fut pas tant ces recherches en elles-mêmes qui le conduisirent à tenter de voir quelle était la dimension réelle et le sens de ces recherches, qu’il pensait limitées à un domaine strictement médical ou au mieux de préservation de l’espèce humaine. Pourtant, à certains détails apparemment insignifiants, il avait commencé à douter quelque peu des affirmations officielles sur leur finalité car il ne comprenait pas le pourquoi de ces détails. Cela n’avait pas pourtant ébranlé les convictions qu’il avait professées jusqu’alors, enfermé dans le carcan de son progressisme bon aloi qui faisait pour ainsi dire la substance du Système dans lequel il était inclus, et dont il était lui-même comme tant d’autres la justification idéologique… Néanmoins quelque chose s’était insinué dans cette muraille qui permettrait à d’autres faits identiques de venir élargir cette fissure en une véritable brèche dans ses certitudes.

Ce fut purement par hasard, à l’occasion de quelque vagabondage documentaire, qu’il était tombé sur des recherches d’urbanisme et d’architecture apparemment bien éloignées de ses études prétendument médicales concernant le corps humain. Ces documents, regardés d’abord d’un œil distrait, couvraient un champ si vaste, qu’il comprit rapidement qu’elles englobaient ses propres activités et leur donnaient un sens global bien au-delà de ce qu’il n’aurait pu jamais imaginer.

Tout y était dit là sans ambages. Elles procédaient d’un caractère historique pour bien cerner ce qui avait été, depuis la naissance et le développement du Système, un problème fondamental récurrent mais auquel il n’avait jamais mis en place, pour un tas de raisons, que des solutions individuelles ou dans des cadres limités, contraignant de plus à l’entretien d’un énorme appareil dispensant une répression et des contrôles tous azimuts. Par euphémisme on l’appelait souvent « le problème du logement » ou celui de la « mobilité de la force de travail ». Jusqu’alors, le Système avait fait fausse route pour une bonne part parce qu’il ne disposait pas des instruments nécessaires pour résoudre les problèmes. Mais, en fait aussi parce qu’il ne pouvait envisager autre chose, vu l’état d’avancement de l’ensemble des techniques. Mais, aujourd’hui, tout semblait permis : il suffisait de regrouper tout un ensemble de recherches dans des domaines très divers pour permettre de répondre aux problèmes que l’on traitait auparavant séparément, c’est-à-dire sans les relier à leur finalité globale originelle. Le problème n’était plus du tout : « comment contenir ces populations dans les secteurs géographiques où la nécessité économique les faisait se concentrer, en leur donnant une certaine liberté nécessaire à leur survie, limitée par un contrôle idéologique et policier soigneusement dosé selon ce que pouvaient requérir les besoins globaux du Système ». Le problème devenait beaucoup plus vaste mais en même temps plus simple car il permettait de résoudre et même d’éliminer tous ces problèmes annexes qui empoisonnaient la vie harmonieuse du Système, coûtaient horriblement cher et devaient constamment être remis en question dans une dialectique action-répression engagée entre le Système et l’ensemble des porteurs de cette force de travail.

Dans le passé, lors de la montée en puissance du Système, ce problème essentiel – comment avoir une force de travail immédiatement disponible – s’était toujours posé mais il n’avait pu être résolu, seulement temporairement, qu’en fonction de l’avancement du Système, des structures correspondant à cet avancement, des techniques de production et des idéologies qui recouvraient le tout. On pouvait dire que tout avait été successivement ou concomitamment expérimenté mais toujours d’une manière parcellaire répondant à des intérêts particuliers sur un espace géographique ou industriel limité, mais jamais à une échelle globale, c’est-à-dire englobant toutes les activités mondiales communes à toutes les divisions géographiques et professionnelles.

On était ainsi passé des dortoirs dans le lieu de production aux unités de travail russes ou chinoises, prolongement des visions utopistes style phalanstère, aux cités jardins attenantes à l’usine alors qu’on recherchait une main-d’œuvre stable utilisable tout au long de la vie, et à laquelle on imposait toutes les conditions propres au renouvellement de la force de travail. Mais tout avait évolué dans les pays les plus avancés. On avait commencé à développer des cités non identifiées pour une entreprise, situées géographiquement de manière à pouvoir approvisionner en force de travail divers lieux de production, des réservoirs où il était possible de puiser suivant les besoins. Ces réservoirs avaient fini par se spécialiser en quelque sorte, non pas en fonction d’une entreprise mais en fonction de la qualification et du niveau social des porteurs de la force de travail. Cela avait toujours existé avec des quartiers populaires, petits bourgeois ou riches, mais cela avait pris une plus grande dimension, et on avait assisté notamment à la création à la périphérie des villes, dont le cœur était de plus en plus reconquis parce que l’on appelait les « nouvelles classes moyennes », de sortes de ghettos de « précaires » allant des bidonvilles sauvages à des multitudes de tours d’HLM. Toute relativité gardée, et sous des formes extrêmement différenciées, on n’était pas loin pourtant de ces hôtels pour prolos japonais qui n’étaient qu’une simple case toute en longueur dans laquelle on ne pouvait faire rien d’autres que se reposer ou dormir.

Finalement, c’est en réfléchissant à cet historique qu’il avait pris conscience de ce projet grandiose dont la prétention était de résoudre définitivement et en faisant d’une pierre deux coups, d’une part l’approvisionnement régulier et immédiat d’une force de travail totalement flexible et d’autre part le problème quasi insoluble que posait jusqu’alors, sous des formes à la fois historiques et concomitantes, l’obligation économique d’accumuler des concentrations de porteurs de la force de travail, source quasi éternelle de troubles sociaux et de nécessités répressives coûteuses autant qu’inefficaces. Le problème avait même pris récemment une autre dimension par l’accroissement de la population mondiale, les mutations technologiques dans un surinvestissement qui fabriquait à tour de bras des « inutiles » stockés dans les ghettos de précaires ou les bidonvilles du tiers-monde. De tous côtés, aussi bien dans la force de travail utilisée que chez ceux qui restaient ainsi « en disponibilité », des contestations surgissaient de ces concentrations petites ou grandes sur des questions touchant essentiellement la survie, contestations qui pouvaient atteindre des formes inédites ou des formes violentes, qui, même si elles ne s’exprimaient pas ouvertement comme telles, étaient des transgressions et des atteintes à la stabilité nécessaire de l’ensemble économique. Le Système vivait en fait, dans la hantise que tous ces mouvements spécifiques, isolés et localisés, puissent se rejoindre à une échelle telle que les moyens de répression s’avéreraient inefficaces ou devraient se situer à un niveau inégalé, dont l’utilisation risquerait de déclencher des situations aussi dangereuses qu’imprévisibles pour le Système.

En un éclair, il revit et même revécut certains de ces grands mouvements qui, depuis près de deux siècles, avaient secoué d’une manière récurrente des masses sortant des lieux de production où ils étaient consignés, tentant de changer le cours de leur vie, ne mettant peut-être pas le Système en péril mais le contraignant à répondre aux problèmes surgis de son propre fonctionnement. Cette récurrence de problèmes identiques, même s’ils s’inscrivaient dans une dynamique, était le talon d’Achille du Système et jusqu’alors il n’avait jamais été résolu – temporairement – que par la force. Défilèrent devant ses yeux tout un mélange d’images, celles réelles de grandes manifestations, de ces déferlements de masses d’exploités qu’il avait pu voir ou auxquelles il avait même participé se superposant à d’autres de fictions cinématographiques qui l’avaient enthousiasmé. Tout cela foisonnait sous les formes ou dimensions diverses qui s’étaient accrochées à sa mémoire. Cela coulait comme un fleuve entre l’imaginaire et le réel.

Ce fut alors que perça une question qu’il ne s’était pas vraiment posée jusqu’alors avec cette précision. Pourquoi était-il arrivé là où il reposait actuellement ? Avait-il pris conscience de la réalité de ce projet – d’une unicité non avouée et reléguée dans les hautes sphères dirigeantes – dont il avait découvert par hasard deux des têtes – le médical à visage humain de contrôle total des fonctions du corps et l’architectural de stockage d’êtres conditionnés (et il y en avait certainement d’autres) ? En avait-il parlé à d’autres ou même tenté d’organiser une sorte de résistance ? Au point d’être mis à l’écart et d’être un des « bénéficiaires » de ce projet total et totalitaire beaucoup plus en avance qu’il ne le pensait ? Ou bien avait-il participé à une plus ou moins grande manifestation ou toute autre action des opposants à ce projet ? D’une manière ou d’une autre, il aurait été arrêté et « conditionné » pour être mis dans la case où il se trouvait. Mais cela ne concernait-il que ces opposants qu’il fallait ainsi neutraliser, ou bien n’était-ce qu’une petite partie du vaste projet qu’il avait entrevu ? Le Système aurait ainsi atteint son but de stocker, en éliminant tous les risques, tous ces porteurs de force de travail, qu’ils soient réels ou potentiels, de manière à avoir à sa disposition à tout moment l’être humain capable d’accomplir une fonction précise pour le temps nécessaire et le remettre ensuite dans sa case – à disposition.

Il ne pouvait exclure l’une ou l’autre de ces hypothèses mais ce pouvait être tout autant les deux à la fois. Si ce projet pharaonique à l’échelle mondiale (ce n’était pas à exclure car tous les États du Système avaient un même intérêt à résoudre le même problème) ce serait effectivement une véritable révolution : la pérennité du Système serait assurée puisque toutes les relations sociales seraient contrôlées par la seule mise en œuvre de ces techniques polyvalentes extrêmement sophistiquées. Et de plus des économies énormes de tous côtés, notamment avec la suppression de toutes organisations de contrôle social tant matérielles qu’idéologiques, mais aussi dans les possibilités d’une planification rationnelle totale. Plus aucun risque d’aucune sorte puisque tout écart tant individuel que collectif serait non seulement neutralisé mais éliminé. Plus besoin de flics, de prisons, de psy, de services sociaux, d’aides diverses et même de médecins et d’hôpitaux : une reconstruction sociale totale, véritablement révolutionnaire. Tout le coût des recherches ayant conduit à cette organisation nouvelle, tout comme son coût présent de fonctionnement serait largement compensé. À y regarder de près, ce n’était pas si nouveau que cela, ce n’était que l’aboutissement d’une multitude de vaines tentatives remontant à la nuit des temps, éphémères, localisées, inadaptées, rapidement obsolètes, visant toutes pourtant à cette « objectivisation » de la force de travail, réduisant ses porteurs, les êtres humains, à une simple matière première disponible à volonté en qualité et quantité.

Cette flexibilité totale avait toujours été et était toujours, au-delà des questions globales concernant le maintien de l’ordre social, la préoccupation majeure de tous les « utilisateurs » de la force de travail, réduire les « utilisés » à l’état d’une matière première comme une autre. Leur rêve c’était d’avoir à disposition immédiate une force de travail ayant la qualification requise à des conditions optimum, permettant de faire face à tous les aléas prévisibles ou pas à tous les échelons divers de l’organisation globale du Système. Là aussi les errements du Système avaient conduit à une compétition sans limites et à une multitude de conflits entre les États. Ce progressisme effréné avait-il conduit finalement à la mise en place d’un Système d’où ces problèmes destructeurs avaient été éliminés ?

C’était dans ce cas la mise en hibernation et en stockage de millions de « producteurs utiles » étiquetés en fonction de leur professionnalisme antérieur mais aussi de leur conditionnement (en fait de leur résistance physique et mentale) et pouvant être « opérationnels » quelque temps, et même être « perfectionnés » ou « recyclés » en fonction de l’avancement des techniques, pour être remis dans leur case de stockage dûment labellisés. Peu importait finalement leur passé. Leur « remise en activité », dans les quelques minutes de leur « sortie de boîte » pouvait se situer à tel endroit défini pour une utilisation individuelle ou collective de telle façon que, même s’ils se trouvaient en grand nombre, des résistances éventuelles ne pouvaient se potentialiser. À tout moment ce « travailleur » pouvait être retiré du circuit et remis dans sa case, éventuellement après un nouveau conditionnement.

Le Système pourrait même se payer le luxe, pour ceux qui seraient en « fin de parcours », que l’on aurait trop « utilisés », de les mettre dans des mouroirs dorés où ils pourraient même ressasser leurs révoltes passées sans trop savoir comment ils avaient été conduits là.

Tout cela se bousculait dans sa tête dans une sorte de galimatias d’où sourdait quand même une sorte d’angoisse surtout par rapport à lui-même. Ses errements dans son passé diffus et dans ces élucubrations à partir de ce qu’il pouvait percevoir le conduisirent à vouloir en savoir plus sur ce que signifiait réellement sa présence en ce lieu, et quel était ce lieu. Sans trop savoir pourquoi, presque instinctivement, il tenta de soulever sa tête pour essayer de voir ce qu’il y avait derrière cette large baie vitrée qui, en fait, constituait la totalité du mur ouvrant vers l’extérieur. Un instant même il se demanda comment il pouvait le faire dans cette couche si douce mais qui ne comportait aucun point matériel solide qui aurait pu constituer un point d’appui. Mais le fait est qu’il y réussit.

Un bref regard, produit de cet effort qu’il jugea presque surhumain, lui suffit pour fixer une image, qu’il put détailler à loisir, une fois sa tête retombée. Une image aussi surprenante qu’inconnue, mais tout autant presque attendue car elle confirmait les pires appréhensions qui avaient traversé d’une manière fulgurante son esprit quelque peu dérangé quelques instants auparavant. Il était manifestement en haut d’une sorte de tour, d’une de ces innombrables tours, des centaines, des milliers peut-être, qui s’érigeaient comme une vaste collerette sur le bord d’une sorte de grande cuvette où des milliers de lumières scintillantes fixes ou mobiles dessinaient les contours d’une grande cité. Ces tours étaient manifestement ces lieux de stockage auxquels il venait de penser, de stockage de force de travail disponible à tout moment pour les tâches diversifiées que la cité pouvait requérir. Et il était l’un des « pensionnaires » de ces réservoirs.

Le Système avait donc réussi dans le projet dont il n’avait dans son passé deviné – par hasard – que la cohérence et les grandes lignes ; et il s’était trouvé pris, pour une raison quelconque, peu importait, dans ce réseau de stockage dont il ne voyait aucun moyen de s’évader. Tout était totalement sous contrôle, échappant à toute volonté individuelle, du moins avec cette image qui restait gravée devant ses yeux. C’était la totalité que le Système avait construite.

Mais vint alors la pensée que, dans cette perfection, ce qu’il vivait présentement – consciemment – (même si cette conscience était incohérente et vague) était parfaitement incongru. Cela ne pouvait s’expliquer que s’il y avait quelque part une faille puisqu’il était là à réfléchir à partir de bribes de son passé et à tenter de les recoller pour interpréter les sensations qu’il trouvait dans le milieu où il se trouvait plongé. Qu’est ce qui pouvait lui laisser accès à une telle évasion sinon un bug quelconque dans tout le système de contrôle, de surveillance et d’ordres rectificatifs ? Son intellect et son imagination, et même quelque effort physique, pouvaient donc se trouver en action indépendamment de tout ce conditionnement. Il se mit alors à quelque peu délirer.

Puisque cela lui arrivait, il n’était certainement pas le seul à sortir ainsi du linceul technique dans lequel il était enfermé. Et si d’autres, des milliers, des millions peut-être, se trouvaient ainsi pouvoir réfléchir sur leur repos forcé, à vouloir se mouvoir, pourquoi ne verrait-on pas ces foules d’esclaves sortir de leurs réserves et converger vers les centres névralgiques de cette ville dont il avait deviné les contours. Il vit ainsi des millions de ces fantômes en chemise blanche déferler sur les pentes de la cuvette qu’il avait entrevue. Peut-être même que dans la folie de sa confiance absolue dans la technique, le Système avait totalement supprimé toute force de protection des centres vitaux, toute police ou autre instrument de répression d’une révolte qui ne pourrait plus exister ; cela était devenu non seulement coûteux mais totalement inutile et obsolète. Plus rien ne s’opposerait à ce que l’ordre du Système soit balayé et à ce que tout autre chose soit reconstruit. Cela lui en donnait le vertige.

La grande masse de ceux qui se mettaient ainsi en marche à travers cette faille du Système n’était peut-être qu’une multitude amibienne, mais la quantité se muait en qualité et tout s’organisait. Soudain il ressentit une sorte de pincement, comme si une porte se refermait. Quelque part, automatisme ou pas, quelqu’un ou quelque mécanisme avait déclenché un « contre », un « rectificatif ». Contre lui seul ou contre ces milliers d’autres ? Comment savoir ? Comment réagir pour échapper à ce qu’il pensait être une « remise en ordre » avec, peut-être, une élimination pour avoir été « corrompu » ?

Une sourde angoisse s’empara alors de lui et lui commanda impérativement de faire l’impossible ; de tenter quoi que ce soit pour sortir sans attendre de ce qu’il pressentait ainsi. Dans un ultime effort pour se ressaisir contre ce qu’il ressentait confusément comme une avance insidieuse, il réussit à porter une de ses mains sur la tablette qui se trouvait près de sa couche et à laquelle il n’avait guère prêté attention jusqu’alors. Il sentit sous ses doigts un petit objet dur qu’il parvint à saisir et à ramener à lui. Aussi étrange que cela lui parut, il reconnut pourtant un téléphone portable. Présence totalement incongrue. Qui avait bien pu laisser cet instrument – peut être d’un autre âge – en tout cas bien inutile dans sa case de prisonnier constamment sous contrôle ? Un oubli d’un opérateur quelconque de maintenance ou bien un piège pour prévenir tout bug et tentative d’évasion comme ce qu’il vivait ?

Peu importait après tout. Foin des questions. Foin de ce qui pouvait arriver. Puisqu’il tenait en mains cet instrument, autant l’utiliser pour tenter un contact avec l’extérieur. Il verrait bien. Cela devenait d’autant plus urgent qu’il sentait toujours la progression de cette remise en place vers la normalité du conditionnement, et que sous peu il serait sans doute dans l’incapacité de se mouvoir quelque peu et peut-être même de parler. Il ne savait pas trop qui appeler, mais il fallait faire quelque chose, tenter le tout pour le tout.

Un numéro lui revint à l’esprit, sans doute parce qu’il l’utilisait fréquemment autrefois : 01 42 80 11 116. Avec bien du mal, il parvint à le composer. Cela sonnait quelque part. Quelqu’un décrocha et il entendit une voix de femme, une voix qu’il ne connaissait pas. Avaient-ils tout changé ? Peu importait. Il fut tellement surpris qu’il ne pût que balbutier : « Je suis en danger, il faut m’aider. C’est urgent. » La voix lui répondit, un peu moqueuse, un peu gouailleuse « Mon pote va te faire soigner. Pour moi, je retourne me coucher. Salut. » Et la voix raccrocha.

Il ne savait plus que faire. Cela marchait bien sûr mais peut-être bien différemment. Mais pourquoi ne pas réessayer. Il pouvait tout aussi bien s’être trompé de numéro. Il tenta de nouveau, désespérément : 01 42 80 11 16 ; On décrocha de nouveau après plusieurs sonneries. Mais il reconnut immédiatement la voix : une voix douce et aimée. C’était bien elle et il se précipita dans ses propos balbutiants : « Je suis en danger. Je suis prisonnier. Il faut venir me délivrer. Vite, je suis menacé. » Il ne savait pas dire autre chose ; Mais la voix répondit calmement, rassurante : « Mais non tu n’es pas en danger. Tu es à l’hôpital. Tu viens de subir une opération d’urgence. Tout s’est bien passé. Reste calme, repose-toi. Essaie de dormir. Je viendrai te voir dans la journée. Je t’embrasse. »

Ce fut tout. Tous ces efforts lui avaient tant coûté qu’il en était tout épuisé. Rasséréné, il sombra dans le sommeil et l’oubli.

Jusqu’à un autre réveil où tout serait autre.



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