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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Jacob Rogozinski
La philosophie dans le caniveau
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Le pamphlet de M. Onfray, Le crépuscule d’une idole, suscite l’émoi des psychanalystes. Il y a pourtant une discipline à laquelle ce livre cause un tort bien plus grave qu’à la psychanalyse : c’est la philosophie. Car M. Onfray se dit philosophe, et c’est à ce titre que ses diatribes anti-freudiennes sont reçues, célébrées ou contestées. Ce nom de philosophe, le mérite-t-il ? Lui-même s’en prend aux anti-philosophes du XVIII° siècle qui s’opposaient aux penseurs des Lumières "en recourant à l’attaque ad hominem, en ridiculisant l’adversaire, en déformant ses thèses, en disqualifiant le débat pour lui substituer la calomnie, la médisance, l’insinuation" (p. 475).

En lisant son livre, l’on s’aperçoit que cette description lui convient parfaitement. Le fondateur de la psychanalyse y est en effet stigmatisé sans relâche comme un "Rastignac viennois", un Diafoirius pervers, "phallocrate misogyne et homophobe", cupide, onaniste, incestueux, nihiliste, crypto-fasciste et même… antisémite (sic : p. 233). Sans doute espère-t-il, en déversant ces tombereaux d’injures, conforter sa position de penseur "iconoclaste". Mais d’où lui vient cette rage de dénoncer l’"homosexualité refoulée" de Freud, ses addictions au tabac ou à la cocaïne, son penchant pour l’adultère et la masturbation ?

Quelle surprise, tout de même, de découvrir une si forte dose de moraline réactionnaire chez un auteur qui se prétend nietzschéen et libertaire… Lorsqu’il accuse Freud "de nier la différence de nature entre la santé mentale et la maladie mentale", de justifier "la folie, la perversion, la psychose" en excusant ainsi a priori les criminels nazis (p. 564), ne sait-il pas que c’est au nom de cette différence "de nature" que l’on a légitimé les grands renfermements des temps modernes et les persécutions des prétendus "anormaux" ? M. Onfray, quant à lui, semble tout à fait normal et fier de sa robuste santé mentale : à la camisole, le "pervers" Freud et ses semblables ! À vrai dire, son indignation est bien commode : elle le dispense de la tâche pénible de lire, de réfléchir sur des concepts. Rien ne nous est épargné des catarrhes de Freud, de ses coliques, de toute "l’odyssée de ses intestins" ; nous saurons tout sur les poches trouées de ses pantalons, indice évident de ses pratiques masturbatoires, sur ses éjaculations précoces ou ses escapades avec sa belle-sœur. Mais aucune de ses théories n’est sérieusement discutée : pourquoi se donner cette peine, alors qu’il s’agit de fantasmagories issues d’un cerveau malade ? Tel est l’unique argument du livre, ressassé sur des centaines de pages : le pauvre Sigmund souffrait d’une attirance incestueuse pour sa mère. Du coup, il s’est mis à "voir de l’inceste partout" : il a "extrapolé" sa pathologie pour en tirer une théorie faussement universelle, et voilà la clef du "prétendu complexe d’Œdipe" et de toute la psychanalyse.

Il manque cependant une prémisse à cette éblouissante démonstration : pour prouver que Freud a eu tort de généraliser son cas, M. Onfray devrait démontrer qu’une telle pathologie ne se rencontre jamais ailleurs, qu’aucun autre enfant n’a jamais désiré sa mère. Sans cela, son réquisitoire s’effondre… Mais notre homme ne s’embarrasse pas de telles subtilités : la psychanalyse "concerne Freud et personne d’autre" ; il s’agit d’une confession autobiographique présentée frauduleusement comme une science. De la Science, M. Onfray se fait en effet une haute idée, quoique assez sommaire : le Savant est ce héros qui étreint la "matière du monde" (?) dans son laboratoire et ne se remet jamais en cause. Puisqu’il a remplacé le laboratoire par le divan, qu’il avance en "tâtonnant, cherchant, se trompant", en remettant en question ses hypothèses précédentes - voilà bien le signe d’un incurable "scepticisme" nihiliste ! - Freud n’est pas un Savant. Il est donc un philosophe qui s’ignore.

Or, Nietzsche nous l’a appris, toute philosophie n’est que la confession de son auteur. CQFD. L’on n’aura pas la cruauté d’appliquer cette maxime à l’abondante production de M. Onfray : se pourrait-il que son "athéologie" ne soit que l’expression de son ressentiment envers ces prêtres pédophiles qui lui ont gâché son enfance ? que ses affabulations anti-freudiennes ne concernent que ses propres fantasmes et personne d’autre ?... Rappelons seulement que ces idoles auxquelles Nietzsche s’attaquait étaient d’abord des idées : jamais l’auteur du Zarathoustra n’aurait perdu son temps à fouiller dans les poubelles pour découvrir des preuves des défaillances sexuelles de Rousseau ou de la constipation de Kant. Ces ragots de tabloïds ne prouvent rien : même si Freud avait réellement été ce Docteur Mabuse qu’Onfray nous décrit, la validité de ses théories n’en serait en rien compromise.

C’est ce que savaient tous les philosophes qui, de Sartre à Deleuze, de Ricœur à Henry et Derrida, se sont confrontés patiemment, rigoureusement, aux thèses de Freud : ils les ont abordées sur le plan des concepts, le seul qui convienne à la philosophie. Heureuse époque où il ne suffisait pas de rédiger un biopic un peu trash pour être salué comme un "philosophe" ! Les temps ont bien changé : ces dernières années, nous avons vu déferler tant de médiocres pamphlets et d’essais sans pensée,
vite écrits, vite lus, vite oubliés, que l’opinion a fini par prendre cette philosophie-spectacle pour la seule philosophie authentique. Le livre d’Onfray ne fait pas exception à la règle, et l’empressement avec lequel on le célèbre atteste de la misère de l’époque. "À ce dont l’esprit se contente, l’on mesure sa perte" : la France de Nicolas-le-petit a trouvé un penseur à sa mesure.

P.S. :

Texte paru dans Lignes en 2009.



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