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Nestor Potkine
Tranches de jambon et logique anti-gravitaire
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Personne ne contestera l’utilité des ascenseurs. En tout cas, personne au-dessus de 50 ans. Encore que les pinailleurs murmureront que nous n’aurions pas besoin d’ascenseurs si nous n’avions pas eu l’idée bizarre d’assembler, dans des villes, des millions d’êtres humains sur une étendue qui, il y a dix mille ans, nourrissait trois familles au plus. Ne défendons pas le néolithique, cet article veut traiter du vol de temps. Pas l’envol du temps en lui-même, non, le vol du temps par les machines qui prétendent nous en faire gagner. (Les lectrices subtiles, et philosophes, auront déjà remarqué qu’il s’agit ici d’une variation sur le thème « ne pas perdre sa vie à la gagner »).

Donc, les ascenseurs.

Les ascenseurs embêtent beaucoup les architectes, et plus encore les mégalomanes. (Les lectrices subtiles, et psychologues, savent qu’être l’un n’empêche pas d’être l’autre. Et vice-versa). Parce que les ascenseurs sont l’une des principales limites, sinon la seule, à l’élévation indéfinie des gratte-ciels. Prenez le temps de suivre le raisonnement. Il y a une vitesse qu’un ascenseur ne peut pas dépasser ; celle à partir de laquelle le changement de pression atmosphérique fait mal aux oreilles, voire vous perce le tympan. Or, à partir d’une certaine hauteur, mettons deux cents étages (quatre fois la Tour Montparnasse), cela signifie un temps de trajet en ascenseur d’une intolérable lenteur. Quelque chose d’aussi insupportable que, allez, ne chipotons pas, deux minutes. Et encore, si l’on a pris la précaution de créer des ascenseurs qui ne vont QUE aux, mettons, les cinq derniers étages. Ce qui, pour un bâtiment de deux cents étages, oblige à édifier des dizaines de puits d’ascenseurs côte à côte. Bref, contrairement à la logique anti-gravitaire, après un certain nombre d’étages, plus on construira haut, plus il faudra construire large !

Les lectrices subtiles, et logiciennes, objecteront ici que le point faible du raisonnement se situe à la limite d’intolérabilité du trajet en ascenseur. Que nenni. Les papes de l’ascenseur, de la compagnie Otis, ont mis le temps à déterminer ce seuil d’intolérabilité. Ils ont filmé les foules attendant à la porte de leurs machines, ils les ont interviewées, et ont trouvé toutes sortes de façons de mesurer le temps, réel, d’attente et de trajet et le temps subjectivement évalué par les attendeurs et les ascensés. Deux minutes, temps réel, n’est jamais traduit en deux minutes, mais, toujours, au moins en dix, voire en quinze minutes de temps subjectif !

Les lectrices subtiles, et syndicalistes, se demanderont en outre pourquoi est passé le temps des liftiers, ces malheureux qui passaient le leur à démarrer les ascenseurs ? Parce que les riches ont oublié qu’il faut que les gens puissent gagner de l’argent avant de pouvoir le dépenser (je digresse, là) ? Oui, bien sûr. Mais aussi parce que les ingénieurs d’Otis ont compris que les liftiers sont des êtres humains. Donc que les liftiers attendent les vieux, les vieilles, les unijambistes, les chargées de paquets et les pousseuses de poussettes et les pervers qui ne parcourent les magasins que pour tuer le temps. Que les liftiers laissent le temps d’arriver à tous ces gens qui prennent leur temps. En d’autres termes, que les liftiers ralentissent les ascenseurs.

Les lectrices subtiles, et diplômées en électrotechnique (section automatismes), ont maintenant déjà deviné l’un des cauchemars des ingénieurs d’Otis : la pause portière. Pardon ? Oui, le temps accordé à la porte avant qu’elle ne se ferme, lorsque l’un des passagers de l’ascenseur a poussé le bouton qui la commande. La détermination de la pause portière engendre d’effroyables dilemmes éthiques : qui faut-il privilégier ? Le gagnant qui est entré dans l’ascenseur à temps, qui n’a pas de temps à perdre et qui veut rester dans les temps pour continuer à être un gagnant ? Ou le loser qui perd du temps, mais qui pourrait bien être, de temps en temps, un copropriétaire décidé à se venger, en son temps (à la prochaine assemblée), de la compagnie Otis qui l’a tant de fois humilié ?

Sans compter qu’une pause portière par trop infinitésimale implique un porte rapide, donc puissante, donc coupante. Mauvais pour l’image, les portes d’ascenseur qui transforment les mères pousseuses en tranches de jambon.

Certaines lectrices moins subtiles, mais vite indignées, objecteront peut-être qu’il est indigne de consacrer tant de temps à un sujet aussi éphémère que les ascenseurs. Les lectrices les plus subtiles leur répondront que, si l’on prend le temps d’y réfléchir, on constate que les ascenseurs offrent un excellent exemple des mille manières, détournées ou non, qu’ont capitalisme et industrialisme de… comment dire ?
De nous dresser.

Nestor Potkine, qui approuve l’adage danois : Ting Tager Tid. Les Choses Prennent du Temps.




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