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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
"La Philosophie de l’argent" (1)
(Première partie)
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L’argent s’est attiré les commentaires de bien des penseurs, Marx et Adam Smith en particulier. On connaît moins les 600 pages de l’œuvre parue en 1900 de Georg Simmel, un sociologue allemand, La Philosophie de l’argent (Quadriges, PUF).
Or ce livre analyse l’argent de manière extraordinairement révélatrice. Nous avons tenté d’en concentrer les idées les plus utiles, d’un point de vue anarchiste, dans ce texte.

Importante précision ; Georg Simmel n’était pas anarchiste.

LA NATURE DE L’ARGENT

La vie sociale est faite de séries

Pour comprendre l’argent, il faut comprendre la structure des actions humaines. Car les sociétés humaines sont faites d’actions humaines emboîtées les unes dans les autres.
Plus précisément, de séries téléologiques emboîtées les unes dans les autres.

« Séries téléologiques » ? Une série « téléologique » est une série d’actions accomplies les unes après les autres, ou jointes les unes aux autres, et travaillant toutes, directement ou indirectement, à un but (« télos ») final.

Pensez à l’accumulation stupéfiante d’actions humaines qui vous permet de lire ces lettres tracées sur le papier ou l’écran. Vous d’abord : votre vie, résultat de millions de séries téléologiques pour vous nourrir, vous chauffer, vous habiller, vous loger ; d’où viennent votre appartement, votre immeuble, le béton de votre immeuble, le fil de la moquette, le verre de l’ampoule ? Mais vous-même, le corps que vous êtes, combien de vies précédentes, depuis Homo Erectus il y a deux millions d’années, ont-elles été nécessaires pour aboutir à vous ?

Et ces lettres dont je parle, de combien de séries d’action descendent-elles, au moment où elles brillent sur l’écran d’ordinateur (construit à partir de combien de composants complexes) ? Au moment où vous les découvrez sur la page blanche, elle-même fruit de combien de séries ? Et le langage ! Le français, fils du latin, lui-même fils de… Et l’alphabet, et la ponctuation, et la mise en page, et les polices de caractères ! Et les idées mêmes, quelles longues, longues chaînes ont abouti aux notions de société, de langage, de série, de texte, de réflexion sur la société et les changements qu’il faut y apporter ? Constamment, nécessairement, l’être humain, animal social, commence, reçoit et combine des séries téléologiques, souvent immenses, dont l’origine est souvent perdue dans la nuit des temps, et dont l’arrêt définitif est impossible à imaginer.

Combiner les séries multiplie leur efficacité

Un être humain entièrement seul meurt vite. La quasi-totalité des êtres humains ne survit que parce que les êtres humains s’échangent leur travail et les résultats de leur travail. En d’autres termes, parce que les êtres humains combinent leurs séries téléologiques.
Mr Cro-Magnon ramène le gigot de sanglier à la grotte, qui cuira sur les bûches rassemblées et allumées par Mlle Cro-Magnon, en compagnies des fèves sauvages et des myrtilles cueillies par Mme Cro-Magnon. Les vacances à Saint-Barth de Mr le Président, rendues possibles par

1/ le travail (les combinaisons de séries) des employés de l’entreprise de Mr le Président,

2/ le travail (les combinaisons de séries) des employés de la compagnie aérienne,

3/ le travail des employées du palace, combinent un nombre astronomique de séries téléologiques.

Et parce que Mr le Président rencontre à Saint-Barth El Señor Presidente, et Mister President, de longues (et douloureuses pour beaucoup) séries téléologiques vont y être lancées.
Le travail à la chaîne (tant de séries !), combiné à l’usage des moteurs électriques (encore plus de séries) en usine, combiné à l’usage des moteurs diesel sur les routes (combien de séries pour une seule route ?) a multiplié l’efficacité du travail des ouvriers.
Etc.

Georg Simmel parle (p. 223) de la « grande force de la civilisation, dont l’essence est partout de réunir le plus d’énergie possible sur le plus petit espace et de surmonter, grâce à cette concentration des énergies, les résistances actives et passives à nos objectifs ». La combinaison des séries téléologiques est bien une « concentration des énergies ».

Et plus les séries sont longues, plus les énergies sont intenses. La sagaie de Mr. Cro-Magnon, produit d’une série très courte, n’a pas vraiment la force d’une bombe H, produit d’un Himalaya de séries, déjà toutes immensément longues. Qu’est l’immensité des séries qui aboutirent à la bicyclette face à l’immensité d’immensités qui aboutirent à la navette spatiale Challenger ?

Oui mais, comment combiner les séries ?

Les séries sont de natures différentes. La chasse collective d’où Mr. Cro-Magnon ramène un gigot de sanglier n’a rien à voir, ni dans ses méthodes ni dans son résultat, avec le lent travail d’Oncle Cro-Magnon, bien connu pour la beauté des racloirs et grattoirs et couteaux qu’il tire des silex du coin. Si je donne un gigot, et que je reçois un silex, l’échange est-il équitable ?

Si j’ai un gigot (qui ne durera pas), que je veux un silex (que personne n’a aujourd’hui), que mon cousin veut mon gigot mais n’a qu’une belle massue à me proposer (j’en ai déjà une, mais elle durera plus longtemps que le gigot, et elle vaudra bien un silex), que dois-je faire ? Manger mon gigot, ou l’échanger pour une massue dont je n’ai pas besoin à cet instant présent, en espérant que plus tard un possesseur de silex en voudra une en échange de son silex ?

Si Homo Sapiens a attendu plus de 35 000 ans pour créer l’argent, c’est que les besoins et les moyens de les satisfaire sont restés, tout ce temps, simples, locaux, prévisibles à moyen et long terme. L’échange se faisait sans trop de difficultés, d’autant que la notion moderne de propriété _ sacrée, intangible, digne d’être défendue jusqu’à la mort de celui qui veut se l’approprier indûment _ n’existait pas. L’échange, souvent, n’était pas vu comme deux personnes perdant ou gagnant : les individus étaient membres d’un groupe. Seul le groupe est réel, seul il est durable. Son intérêt prime celui de chaque individu pris isolément : l’échange n’y était pas appelé de ce nom. Personne ne pensait que Mlle Cro-Magnon échangeait ses bûches contre une part du gigot de Mr. Cro-Magnon. Le clan mangeait, un point c’est tout.

On peut le dire ainsi : le groupe était largement auto-suffisant. L’accomplissement des tâches internes suffisait à rendre très faible le besoin d’échanges externes.

Mais Homo Sapiens inventa l’agriculture. Donc la sédentarité. Donc les villes. Donc leur grand avantage, l’accumulation de surplus alimentaires durables (sans parler de la concentration en un seul lieu de bien plus de séries téléologiques). Durables, donc échangeables. Echangeables avec des gens nettement moins proches de soi que ne l’étaient l’un de l’autre Mr et Mlle Cro-Magnon. Par exemple, avec les habitants d’autres villes.
Surtout, la création de surplus alimentaires durables permit l’émergence de spécialistes, plus efficaces dans la production de ceci ou cela. Mais dépourvus d’autonomie alimentaire. Dépendants donc de la productions alimentaire d’autrui.

Bref, il devenait nécessaire de faciliter les échanges. De faciliter la combinaison de séries téléologiques de plus en plus longues, de plus en plus complexes. Bien des tâches internes produisaient des résultats satisfaisant beaucoup plus que les besoins internes. Elles créaient donc des surplus échangeables. Bien des rôles internes (prêtre, sculpteur, poète) ne contribuaient pas à l’autosuffisance. Pourquoi l’argent, le plus puissant facilitateur d’échanges, n’a-t-il été inventé que si tard ?

L’argent prétend être un arbitre

Pour accepter l’idée qu’un objet particulier, un parmi des millions d’autres possibles, soit le seul objet qui équivaut à TOUS les autres sans exception, pour accepter qu’on puisse l’échanger contre une vache, des carottes, un tablier, un massage, une soirée de musique, le droit de chasse dans une forêt, il fallait un tiers. Une autorité qu’on ne puisse pas soupçonner de vouloir faire pencher la balance. Un tiers neutre, une autorité dont le pouvoir soit valable partout. Au moins dans tous les lieux où l’on échange. Quand ce tiers était absent (il l’a été très longtemps), ou tant qu’on s’en est méfié, on s’est rabattu sur des objets dont la valeur semblait évidente partout. Des barres de sel (l’être humain meurt, sans sel). Du bétail. Des lingots de bronze (très utile, très versatile, le bronze).
Mais le sel, le bronze, un bœuf, c’est lourd. Ca voyage mal. Et, pour les petits échanges…

Peu à peu s’est répandu l’usage des pièces de monnaie : soit des petits objets, qui voyagent bien ; métalliques pour être résistants et durables, donc qu’on n’a pas besoin de renouveler constamment comme le bétail ; ronds pour ne pas déchirer les poches et les bourses ; qui ne servent à rien d’autre, donc qu’on n’est pas tenté d’utiliser à autre chose, se retrouvant alors sans moyen d’échange ; mais malgré tout, comme on n’a toujours guère confiance dans le « tiers-puissant » des objets valables en eux-mêmes, parce que faits de métal rare, difficile à obtenir, cuivre, bronze, argent, or.

D’ailleurs, cela signifie que l’argent n’est pas seulement l’instrument du tiers-puissant ; il en est en partie le créateur. L’unification des monnaies est en même temps la condition, le moyen et le préalable de l’unification étatique, on le voit dans le cas de l’euro. Les rois de France ont assis leur pouvoir quand ils ont réussi à empêcher les nobles de battre monnaie. L’argent est le moyen de l’intrusion du tiers-puissant dans les relations d’échanges.

C’est de cette période qu’est née la dangereuse illusion _ celle qu’utilisent les riches pour voler les pauvres _ que l’argent est un objet valable en lui-même. L’argent, ce n’est rien, savent les riches. « L’argent, c’est quelque chose » sont obligés de croire les pauvres. Vous allez bientôt comprendre pourquoi l’argent n’est rien, malgré le poids dont il pèse dans nos vies.

La force de l’argent est de ressembler à cette caractéristique de la science moderne, si forte : la réduction, chaque fois qu’elle est possible, de ce qui est qualitatif en ce qui est quantitatif. La télévision et l’ordinateur existent parce que, grâce à la science, les couleurs et les sons, qui nous semblent si différents qualitativement, ne sont traités que comme les simples différences quantitatives de vibrations.
La force de l’argent est de condenser, de réduire l’immense diversité des choses à un facteur unique, commun, simple : leur prix.

Le passage de l’argent-objet à l’argent-relation

Tant que l’on en est resté à la monnaie matérielle, il était difficile de devenir riche par la simple manipulation de l’argent. On devenait riche en volant la terre des autres, ou le produit de la terre des autres (les guerriers, les prêtres, les rois), voire en volant les autres directement, c’est-à-dire en les mettant en esclavage et en les faisant travailler : ainsi vivaient les Grecs et les Romains. On peut aussi dire : en forçant les séries téléologiques à converger vers soi, et pas vers autrui.

Mais en Europe, à la fin du Moyen-âge, les changeurs (les gens qui achetaient et vendaient les milliers de pièces de monnaies frappées par des centaines de tiers-puissants différents) et les banquiers (les gens qui avaient les premiers compris qu’on pouvait vendre l’usage de l’argent, c’est-à-dire louer l’argent, c’est-à-dire exiger un intérêt quand on prête de l’argent) eurent une idée de génie. Ils commençaient à se connaître. Ils se firent confiance. Donc, au lieu de devoir transporter des sacs d’or, au risque d’attaques de brigands, de confiscation, etc. ils se mirent d’accord pour se contenter de papiers sans valeur en eux-mêmes, mais par lesquels on promettait de payer telle ou telle somme. La promesse de l’un d’entre eux valait autant que son équivalent en pièces d’or.

En d’autres termes, la dématérialisation, l’abstraction de l’argent s’est accélérée. Du travail en commun en groupe, on est passé au troc. Du troc, on est passé à l’échange avec un étalon commun. De l’étalon commun, on est passé à la monnaie-métal. De la monnaie-métal on est passé à la lettre de change, à la reconnaissance de dette, qui deviendra le chèque. On passera à la carte de crédit. Puis aux pures impulsions électroniques dans les ordinateurs. A l’heure actuelle, la monnaie physique, pièces et billets, ne représente que quelques petits pour cents de la monnaie comptabilisée (en pures impulsions électroniques) dans toutes les institutions financières.
On est passé d’un objet tangible, réel, pesant, à un accord, à une convention, bref à une relation.

Et cette relation, si commode et si désirée parce qu’elle permet d’établir l’égalité entre des milliards de choses différentes, est pourtant la chose la plus inégalitaire qui soit.

La relation créée par l’argent est toujours une relation inégalitaire

D’abord, parce que le tiers-puissant, celui qui émet la monnaie, est par définition plus puissant que les deux partenaires. Entre autres parce que qui a le pouvoir d’émettre le signe monétaire (le signe de la valeur) a le pouvoir de créer de la valeur. Répétons-le. Qui a le pouvoir d’émettre le signe de la valeur (la monnaie) a donc le pouvoir de créer de la valeur (le pouvoir d’acheter que confère la monnaie).

Or, émettre un signe, ça ne coûte presque rien.
Mais créer de la valeur, ça rapporte énormément.

Le tiers-puissant, en général, se garde le droit d’émettre le signe le plus visible, la monnaie ; les pièces, les billets. Mais il délègue en général le droit d’émettre des signes moins visibles à des gens très bien, très sérieux, les banquiers. Les banquiers prêtent de l’argent ? Non, ils ne prêtent rien. Ils ne prêtent que ce qu’ils n’ont pas. Oui, les banques prêtent l’argent qu’elles n’ont pas, puisque la loi, en France par exemple, les autorisent à prêter jusqu’à ce que le total de ce qu’elles ont prêté soit tel que ce qu’elles ont réellement en caisse (ce qu’elles ont déposé à la Banque Centrale) corresponde à 7% de ce qu’elles ont prêté. En un sens, les banques « émettent » de la monnaie à chaque fois qu’elles prêtent !
Pire ; quand une entreprise prestigieuse, désirée, émet des actions, c’est exactement comme si elle émettait de la monnaie. Une monnaie moins stable que celle de l’Etat, mais une forme de monnaie quand même. Cependant, pour décrocher le droit exorbitant d’ « émettre » de la monnaie sous forme de prêt ou d’actions (le droit de créer de la valeur à partir de rien), il faut faire partie de la caste.

Voilà l’inégalité : la caste peut créer de l’argent (de la valeur) à partir de rien, le reste ne peut acquérir de l’argent (de la valeur) qu’en sacrifiant quelque chose. Pour la caste, l’argent n’est rien, pour le reste l’argent est quelque chose.

Ensuite parce qu’il y une énorme différence entre vendre et payer. Vous vendez votre force de travail ; vous n’en avez pas beaucoup en réserve, elle n’est pas très versatile (en particulier si vous êtes un spécialiste), elle est liée à des nécessités incontrôlables puisque vous devez manger, vous vêtir, vous loger. Payer ? L’argent est universel, se conserve longtemps, sert à tout. Les riches peuvent dicter leurs conditions aux pauvres, entre autres à cause de ces caractéristiques de l’argent. La capacité de travailler x milliers d’heures jusqu’à tel âge, est une possession bien moins souple que celle de x millions d’euros. Celui qui ne contrôle que quelques séries téléologiques (celles qu’il contrôle grâce à sa force de travail) s’incline devant celui qui peut, virtuellement, les contrôler toutes ; puisque la définition de l’argent, c’est qu’il permet d’acheter le résultat de n’importe quelle série téléologique.

La relation créée par l’argent ne repose que sur un acte de foi

Les technologies informatiques, puces de cartes de crédit, internet, nous habituent à ne plus voir, toucher, l’argent, donc à nous éloigner toujours plus de la notion de valeur intrinsèque de l’argent pour aller toujours plus dans la direction de la pure autorité de qui le possède ou l’émet. Surchauffée par la mondialisation, les paradis fiscaux et l’informatique, l’économie est à présent divisée en deux ; l’économie « utile » à tous, celle qui produit de la nourriture, des services, etc. d’une part, d’autre part l’économie des créateurs d’argent, qui ne produit que de l’argent. En gros, 70% de l’argent qui existe dans le monde tourne dans les circuits financiers et ne sert qu’à pondre plus d’argent. Qui, de temps en temps, sert à acheter des yachts de 120m de long.

Or l’argent, rappelons-le, ça n’existe pas ! Il n’est qu’une relation entre trois pôles, vendeur / tiers-puissant/ acheteur, fondée sur la foi, par le vendeur, que l’argent reçu lui permettra de devenir à son tour acheteur.
Que sa soumission présente lui permettra une domination future.
Que donner maintenant un kilo de vrai beurre contre un peu de papier lui permettra, plus tard, de donner un peu de papier contre deux cents grammes de vrai bifteck.

Tant que tout le monde y croit, l’argent permet la combinaison de séries téléologiques, il permet la captation des résultats des séries téléologiques. Si tel ou tel phénomène (subprimes, bulle immobilière, bulle internet) se produit qui entraîne l’écroulement de certains des membres de la caste des créateurs d’argent, alors soudain tous, effrayés, se souviennent de cette irréalité de l’argent. La foi s’évanouit, l’athéisme monétaire (hélas, de courte durée) se répand, et plus personne ne veut faire crédit à qui que ce soit.

Pourquoi ce mécanisme n’a-t-il pas entraîné la fin du capitalisme, que ce soit en 1929, en 1987, en 2001, en 2008, etc. ? Parce que les plus intelligents des créateurs d’argent savent qu’en dessous de l’économie 100% financière, demeure l’économie réelle, celle du travail humain réel. Et que celui-ci ne saurait disparaître tant que les humains ne disparaissent pas. Donc, ils profitent de l’effondrement de leurs compères malchanceux ou maladroits, pour racheter ce qui a de la valeur intrinsèque. Leurs mouvements de rachat relancent la foi monétaire, et le cycle peut recommencer.

L’argent, ce rien qui vaut tout.

Parce qu’il vaut tout, il rabaisse tout.

L’argent est l’acide universel, le zéro universel.

L’argent n’est donc rien. Du moins rien d’autre que ce que l’on croit qu’il est. Il est comme le Père Noël, il n’existe que parce que nous y croyons. Et pourtant, quel pouvoir ! Puisque TOUT peut s’échanger contre lui, tout peut s’acquérir grâce à lui, même des vies humaines ; dans l’Antiquité, des hommes libres se vendaient comme esclaves.

Le premier paradoxe de l’argent est que l’une des choses humaines les plus vides qui soient, puisque l’argent n’est rien, n’a pas d’odeur, de couleur, de nuance, (la monnaie physique n’est que le signe de l’argent, lequel n’est que le signe d’une promesse) est aussi la seule qui ait rapport avec tout.

« L’argent en tant que tel est mieux connu de nous que n’importe quel autre objet : en effet, parce qu’il n’y a rien à connaître en lui, l’argent ne peut non plus rien nous cacher ». Simmel, p. 291.
Cette chose vide, transparente, amorphe, ce simple signe d’une promesse entre anonymes, peut pourtant tout nous donner !

Le second paradoxe est hélas que l’argent, qui nous donne tout, rabaisse tout.

Parce que ce qui rend équivalents un poème d’amour et un kilo de carottes, ne montre guère de considération pour le poème d’amour.
« L’homme est l’animal objectif. Nulle part dans le monde animal nous ne trouvons la moindre amorce de ce que l’on appelle objectivité, cette faculté de considérer et de considérer les objets en se plaçant au-delà du sentiment et du vouloir subjectifs. » (Simmel, p. 354).

L’argent rabaisse toutes les choses, parce qu’il les ramène à leur prix ; c’est-à-dire à lui-même. Mais lui-même n’est rien, il n’est qu’un nombre.
Cette sculpture vaut ce carburateur ! Les soins patients d’une infirmière dévouée valent mille rouleaux de papier-toilette ! Le plat brillamment concocté par un grand cuisinier vaut un pneu !

L’argent rabaisse toutes choses, y compris, et surtout, les rapports humains. Car l’argent, en permettant l’échange à l’infini, permet l’allongement à l’infini des séries téléologiques. Donc, même si le progrès technologique et l’intensification de la division du travail n’y poussaient pas déjà, il pousse à ne plus voir qui est dans une série. Quand vous achetez un ordinateur, que savez-vous des mineurs qui ont extrait les métaux rares des circuits ? Que savez-vous des magasiniers taïwanais, des dockers hollandais, du camionneur auvergnat qui vous permettent de l’utiliser ? Que savent-ils de vous ?

« L’évolution générale tend, sans aucun doute, à rendre le sujet dépendant des prestations d’ un nombre toujours plus grand d’êtres humains, mais, en même temps, de plus en plus indépendant des personnalités, en tant que telles, qui sont derrière ces prestations. » (Simmel, p.363)

La personne qui bénéficie ne voit plus qui a travaillé, elle ne voit plus qu’un coût d’achat.
La personne qui travaille ne voit plus qui va bénéficier, elle ne voit plus qu’un prix de vente.
Le chef d’entreprise ne voit plus des employés, il ne voit plus qu’un coût salarial.
Le fabriquant de surgelés ne voit plus des êtres humains qui vont manger un plat en famille, il ne voit plus qu’une accumulation de coûts de fabrication, auxquels il faut ajouter son bénéfice.

L’argent est comme le zéro dans la multiplication. Approchez-le de n’importe quel nombre, et le résultat sera toujours zéro. Approchez n’importe quel objet, n’importe quel amour, n’importe quelle relation de l’argent, et il chiffrera, il tuera tout.

L’argent, si aucune autre force sociale n’existait, si le cœur humain n’existait pas, dissoudrait les liens sociaux pour devenir le seul lien. Déjà, il en dissout tant !

Pour mieux comprendre ce pouvoir qu’a l’argent de tout dissoudre, de tout rabaisser, réfléchissons à cette phrase de Simmel, p. 549 : « L’argent est partout ressenti comme fin et rabaisse un nombre extraordinaire de choses ayant à proprement parler le caractère de fins en soi, au simple rang de moyens. Etant donné que l’argent lui-même est partout et qu’il est moyen pour tout, les contenus de l’existence se trouvent insérés dans d’énormes connexions téléologiques dans lesquelles il n’est pas de premier ni de dernier. »

L’argent est un moyen. C’est même le moyen universel. Parce qu’il est le moyen universel, parce que (presque) tous nos désirs peuvent être satisfaits par lui, il est (trop souvent) « ressenti comme fin » c’est-à-dire désiré.
Désiré si fort qu’il devient désiré pour lui-même, et non plus pour ce qu’il achète.

Mais alors, tant de choses désirables par elles-mêmes (« ayant le caractère de fins en soi ») ne sont plus que des moyens. Seulement les choses ? Les êtres humains, aussi. Kant a fondé la morale humaine sur une idée très simple : ne jamais considérer autrui comme un simple moyen, mais toujours aussi comme une fin (« fin » comme dans « la fin et les moyens »).
L’argent est contre Kant. L’argent, le moyen universel, devient la fin universelle. Et autrui, qui devrait toujours être une fin, n’est plus que le moyen (le salarié, l’acheteur, le petit actionnaire trompé, etc.) de la fin universelle, de l’argent.



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