Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Jean-Manuel Traimond. Photos Christiane Passevant
Le musée des Sargasses
Un guide méchant [et parfois moche] de Paris
logo imprimer

Horace Léon, dans Spiritualité de l’algue marine en milieu urbain, a écrit ceci : « La mer n’est pas une chape immobile sur le monde. On connaît les marées, et les courants proches de la surface. On connaît moins les mouvements des eaux noires des grands fonds, on sait moins que jusqu’en ses fosses inaccessibles la mer rampe, glisse, se déverse en elle-même et se fuit, qu’à chaque fin d’hiver le poids des eaux froides de surface les fait couler et renvoie vers le haut les riches eaux des profondeurs.

Ce silencieux pétrissage de transparences et d’opacités, cette instabilité, ces échanges géants sont universels, tous les bassins, toutes les mers, tous les détroits y participent. Sauf un lieu immuable, figé, imperturbable. La Mer des Sargasses n’est guère barattée par les vents, aucun courant ne la traverse, et ceux qui l’entourent la laissent inchangée.

Inaccessible aux fleuves, éloignée des eaux de fonte polaires, nulle eau douce ne vient diluer sa salinité.

Seules s’y déversent les algues et les plantes qui dérivent des mois, des années, le long du Gulf Stream et que l’épuisement des tourbillons échoue là.

Ces sargasses ont été arrachées par les ouragans aux côtes des
Caraïbes ; entre leurs branches, leurs bourgeons, leurs tiges, nombre d’animalcules et de poissons de plage, ont survécu au passage du monde rythmé des marées battant sur les côtes, à ce monde de buissons flasques, sans fin et sans changements.

Sans rien pour les détruire ou les consommer, les sargasses ont proliféré sans limites, en millions de tonnes molles à peine balancées par les houles. Des biologistes [1] estiment que certaines de ces algues survivent depuis, non des années, non des dizaines d’années, mais des siècles entiers.

Comme les sargasses, le musée national Jean-Jacques Henner [2] flotte à l’écart.

Il n’y a pas de vestiaire, et le visiteur accroche son manteau à côté de celui de la caissière, qui estime que vingt visiteurs dans une journée constituent une foule. Un interrupteur est à moitié dévissé, la peinture du plafond s’écaille, le gris très clair des murs absorbe chaque jour un peu plus le gris sombre de la poussière, le silence est grand tant qu’on ne marche pas sur le parquet sonore. Personne dans les trois étages.

Personne d’autre que les nymphes rousses à peau couleur de beurre sur fond à la Watteau, un Watteau un peu myope et nocturne, que Mr. Henner, peintre respecté des jurys des Salons, peignit en abondance.

Car la rousse artistique se vendait. Les plus belles, cependant, ne sont pas exposées dans le musée. Le visiteur se contente de leurs photographies ou de leurs gravures, accompagnées de critiques que l’époque jugeait savantes. Le modelé des chairs, ou leurs joints raides, la nacre des carnations ou le faisandé des teintes, le sublime des attitudes ou le scandale des poses, rien d’autre ne semblait digne de l’impression. »

Notes :

[1Toutes ces informations sont dues à Rachel Carson, auteure de The Sea Around Us.

[2Le musée national Jean-Jacques Henner a rouvert ses portes au public le 7 novembre 2009. Artiste alsacien qui acquit de son temps une réputation considérable pour ses nus vaporeux de femmes rousses, Jean-Jacques Henner (1829-1905) fut aussi un portraitiste reconnu. Installé dans l’atelier du peintre Dubufe (1853-1909), proche d’Henner par la prédilection qu’il affiche pour la figure féminine, le musée rend ainsi hommage à deux grands peintres mondains de la fin du XIXe siècle. (Note provenant du musée.)




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.47