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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Vicente Aranda : « L’importance de témoigner pour son temps. » (2)
Table ronde organisée par le Festival du cinéma méditerranéen le 2 novembre 2007
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Vicente Aranda : je suis né à Barcelone et j’ai commencé à filmer à Barcelone, je suis ensuite allé ensuite à Madrid : le cinéma était à Madrid. Mais une autre raison m’a poussé à partir, je tournais un film où tout le monde devait parler en catalan, y compris les gardes civils. Or je ne connais pas de gardes civils qui parlent catalan. En outre, il se passait des choses absurdes au niveau politique, Madrid était plutôt à gauche et Barcelone à droite. Je me suis donc installé à Madrid et le courant s’est inversé ! Je suis cependant resté, mais j’ai été sur le point de repartir au moment des événements du 11 mars, il y a quatre ans. Avant ces événements, un projet de film a rassemblé plusieurs cinéastes, finalement trente quatre, avec une séquence de trois minutes chacun et chacune. Le titre de ce film collectif : ¡ Hay motivo ! (Il y a des raisons) [1]. Nous avons craint que la droite ne passe, mais le 11 mars tout a changé et la gauche a gagné. Si la gauche avait perdu, je serai reparti à Barcelone, et les trente trois réalisateurs et réalisatrices auraient du quitter Madrid aussi. L’époque franquiste était sur le point de revenir.

Henri Talvat : Dans El Amante bilingue, tu parles de ce problème de la langue lorsque le personnage doit apprendre le catalan pour travailler au Corte Ingles [2].

Vicente Aranda : El Amante bilingue est une adaptation d’un roman de Juan Marsé. Il écrit en castillan et ses textes doivent ensuite être adaptés en catalan. Les Catalans ont raison de défendre leur langue, mais, dans un film, cela me paraît idiot de faire parler des gardes civils dans une langue qu’ils n’ont jamais utilisée. Le même problème s’est présenté pour l’adaptation du roman de Marsé, Si te dicen que cai (1973) [3]. Le roman, écrit en 1973, est paru au Mexique alors que Franco était toujours vivant. Quand j’ai tourné le film — je ne sais pas si l’on sait que Si te dicen que cai est un vers de l’hymne phalangiste, Cara al sol [4] —, on m’a demandé que la version originale soit catalan alors que le roman est écrit en castillan. Marsé et moi étions prêts à rencontrer les responsables de cette décision, mais finalement cela n’a pas été nécessaire. Nous avons tourné dans la langue du roman. Sans doute ont-ils eu peur de ce que nous représentions à nous deux. Ils ont aussi cédé à une logique : quand un groupe parle en catalan et qu’arrive un tierce personne s’exprimant en castillan, tout le monde parle alors le castillan. C’est ce qui se passait alors par rapport au catalan, maintenant c’est différent.

Nestor Almendros, qui est cubain, s’est retrouvé à cette époque dans un festival à Barcelone où tout le monde parlait catalan auquel il ne comprenait rien. J’ai réalisé à la même époque El Amante bilingue qui parle aussi de la confrontation entre le castillan et le catalan. Cette dialectique entre les deux langues est intéressante, mais j’ai pensé alors qu’on allait l’attribuer à une attitude revancharde de ma part. En réalité, la controverse sur ce sujet n’intéresse que peu de personnes, mais le problème est tout à fait transposable aux États-Unis : deux personnes sont amoureuses, l’une parle espagnol et l’autre anglais. La dialectique entre le catalan et le castillan est, à mon avis, un problème provincial, en revanche la dialectique entre l’espagnol et l’anglais se situe à un niveau mondial. J’avais des contacts à Los Angeles sur ce projet, mais le producteur n’a pas suivi. Le comble, c’est que sur l’affiche il y avait le drapeau catalan ! En Espagne, il existe quelque chose de particulier, une forme d’antipathie par rapport au catalan et d’admiration par rapport au basque.

Henri Talvat : Considères-tu avoir fait partie de l’École de Barcelone où tu as rencontré Joaquin Jorda [5] avec qui tu as souvent collaboré ?

Vicente Aranda : Le proverbe espagnol que l’on pourrait traduire par « qui se ressemble, s’assemble » s’applique peut-être à ce qui s’est passé pour l’École de Barcelone qui a rassemblé des personnes autour d’une théorie sur le cinéma. Celle-ci se résumait à ce constat : raconter des histoires n’a aucun intérêt. Joaquin Jorda, qui s’endormait et même ronflait au cinéma, se réveillait à la fin du film en ayant tout compris. Il disait que les films racontaient toujours les mêmes histoires, sans aucun intérêt, et qu’il fallait revenir à l’essentiel de l’image. Ce sont les images qui racontent. La théorie est parfaite, mais personne n’allait voir nos films. On organisait des sortes de happenings qui, par curiosité, attiraient les gens mais ensuite personne ne restait. L’un des théoriciens de l’École de Barcelone, Ricardo Muñoz Suay, a avancé l’idée que faire un film avec Sara Montiel [6] pourrait résoudre ce problème. Les principaux membres de ce que l’on appelle l’École de Barcelone se sont finalement réunis et cela s’est terminé en pugilat. On peut dire que Sara Montiel, qui voulait se mettre à la disposition de l’avant-garde cinématographique, a achevé l’École de Barcelone.

Henri Talvat : La collaboration avec Joaquin Jorda s’est poursuivie pour des films liés à l’histoire politique et sociale comme dans Libertarias [7].

Vicente Aranda : Après le tournage des cinq épisodes de Los Jinetes del alba , Joaquin m’a dit : « ce que tu as fait avec ce film, c’est Autant en emporte le vent ». Il a fait le scénario et m’a donné des éléments de l’histoire de la guerre civile pour construire le film, non pas à partir du front, mais de l’arrière. Cet homme, très cultivé, m’a permis de comprendre que la guerre civile espagnole avait un antécédent, que tout était déjà en germe en octobre 1934, dans les Asturies. C’était la répétition générale. Dans Los Jinetes del alba, c’est la première fois que l’on parle ainsi au cinéma de ces événements oubliés.

— J’ai vu certains de vos films grâce à Montpellier, la plupart sont engagés politiquement et socialement et très intéressants. Mais je me suis demandé pourquoi vous aviez réalisé Juana la Loca, en dehors du fait qu’il s’agit d’un personnage magnifique de femme ?

Vicente Aranda : Il existe un film antérieur au mien qui a pour titre Locura de amor [8] qui a été réalisé par un metteur en scène franquiste avec les critères de l’histoire officielle d’alors. J’ai voulu faire un film sur le même thème pour en contrebalancer le traitement. Il est évident que durant les quarante années de franquisme où l’histoire officielle a dit que l’unité de l’Espagne était l’œuvre des rois catholiques, c’était un mensonge.

En fait la reine Isabelle la catholique est morte avant l’unité et le roi a épousé une Française. Ils n’ont pas eu d’enfants, mais s’ils avaient eu un enfant, l’Espagne aurait été divisée en trois parties : le Portugal, la Castille et l’Aragon. En revanche, Juana n’avait pas le désir d’être reine. Seule l’intéressait sa relation sexuelle et passionnelle avec son mari. Elle était d’une fécondité extraordinaire et, en dix ans, elle a mis au monde six enfants, dont Charles Quint. Tous ont vécu et ont été mariés dans les différentes dynasties européennes. Peu savent que Sissi est une descendante de Jeanne. Après la mort d’Isabelle la catholique, la venue de Jeanne, reine de Castille, avec son mari flamand, Philippe le beau, a permis d’arrêter cinq cent procès de l’inquisition. Et le peuple a fêté ce jeune couple qui mettait fin à l’austérité et à la rigueur des rois catholiques. Cela mettait fin à la bure.
De Flandres venait une autre conception du vêtement avec davantage de couleurs. Elle a eu le surnom de folle parce qu’elle était amoureuse. Cette femme qui plaçait son amour avant le rang de reine marque cette période de l’histoire. Il est regrettable que l’intention de moderniser l’Espagne n’ait pas pu se faire en raison du décès de Philippe. Après sa mort, les cinq cents procès suspendus ont eu lieu. La légende dit que sa mort fut provoquée par une boisson glacée qu’il aurait bu après avoir fait un effort physique. Je ne crois pas que ce soit l’eau glacée, mais plutôt les épidémies de choléra. Il est mort d’une pneumonie qui a résulté d’un défaut de défenses immunitaires.

— Quelle est la part historique et la part de fiction dans Jeanne la folle [9], merveilleusement interprétée par la comédienne ?

Vicente Aranda : Je suis arrivé à la conclusion que la documentation historique et la part de légende autour du personnage de Jeanne étaient proches.

— Pourquoi ne voit-on pas les enfants de Jeanne dans le film ? Est-ce que son amour excessif pour son époux occulte sa descendance ?

Vicente Aranda : À la mort de son mari, elle est enceinte de son sixième enfant. Je n’ai pas eu le temps de traiter l’existence des enfants.

— Dans les deux films, Juana la loca et La Mirada del otro , il est question de fureur utérine — c’est l’expression qui est utilisée. Pourquoi cette expression à propos des femmes, en l’occurrence Juana et Begoña ?

Vicente Aranda : Je n’utilise pas cette expression, ni nymphomane d’ailleurs. C’est l’auteur de Juana la loca qui parle de fureur utérine. Dans La Mirada del otro , c’est le docteur qui l’utilise. Je crois que cette expression peut s’appliquer au personnage de Juana la loca, mais pas à la jeune femme de La Mirada del otro . Je dois dire que ce film porte la poisse car, chaque fois qu’il est projeté dans un endroit, il se passe quelque chose. Dans le cas du filmage des scènes de sexualité, je sais que des réalisateurs panotent vers un arbre quand l’action commence, mais moi je reste. J’aime rester et je crois que le public aussi. Je me suis en fait senti très libre en tournant ce film. C’est peut-être de l’orgueil de ma part de cire cela, mais, à part Bunuel dans Belle de jour  [10], personne n’a parlé de la sexualité féminine. Et pourtant je suis un homme et je ne connais pas bien la sexualité féminine, mais je voulais parler au nom d’une femme. Je me souviens de témoignages érotiques publiés en France [11], si j’avais lu ceux-ci avant de réaliser ce film, j’aurais su davantage de choses sur la sexualité féminine. J’ai voulu que ce personnage de femme aille aussi loin que les hommes dans les expériences sexuelles.

Lorsque j’ai commencé à vivre avec ma compagne, Teresa [12], qui est beaucoup plus jeune que moi, j’étais plus souvent en contact avec des personnes de sa génération plutôt que de la mienne. Parmi ses amies, beaucoup avaient la trentaine et pensaient que c’était leur dernière chance d’avoir un enfant. La réflexion sur la maternité est liée à la sexualité, à l’amour. Cela a eu des répercussions sur les compagnons de ces femmes qui prenaient la pilule depuis des années et a qui l’on avait dit que, dès qu’elles arrêteraient, elles seraient enceintes. Ce qui est parfaitement faux. Cela a provoqué de la frustration et ce phénomène a fait ouvrir des cliniques pour l’insémination artificielle, in vitro.


Dans une scène du film, lors du réveillon, j’ai décrit cette situation lorsqu’une amie de Begoña lui demande son aide pour l’éjaculation de son mari. Dans cette scène, il y a une actrice de la télévision très connue, Anna Obregon, et cela a été très mal pris. Contrairement à mes autres films, je comprends de moins en moins ce qui s’est passé pour La Mirada del otro . Je suis surpris que le film soit programmé ici car il n’est projeté nulle part. Personne ne m’en a dit la raison, mais je dois avouer que j’ai senti qu’il soulèverait des problèmes avant même de le tourner.

— Pourquoi avez-vous voulu traiter du thème de la transsexualité ?

Vicente Aranda : Je me suis posé la question. C’est le seul film dont Nestor Almendros a fait l’image en Espagne et il m’a dit « je me demande ce que je fais ici. Ce film ne me correspond pas. »

Notes :

[1¡ Hay motivo ! (2004) ; le segment de Vicente Aranda : Técnicas para un golpe de estado. Et les 33 autres réalisateurs et réalisatrices ; Álvaro del Amo : La pesadilla ; Mariano Barroso : El pasado que te espera ; Bernardo Belzunegui : Madrid, mon amour ; Antonio José Betancor : La mosca cojonera ; Icíar Bollaín : Por tu propio bien ; Juan Diego Botto : Doble moral ; Daniel Cebrián : Legalidad ; Isabel Coixet : La insoportable levedad del carrito de la compra ; Fernando Colomo : Mis treinta euros ; José Luis Cuerda : Por el mar corre la liebre ; Ana Díez : Madrid, mon amour ; Miguel Ángel Díez : Arma de destrucción mediática ; El Gran Wyoming : Muertos de segunda ; Diego Galán : Epílogo ; Víctor García León : Las Barranquillas ; José Luis García Sánchez : Español para extranjeros ; Yolanda García Serrano : Catequesis ; Manuel Gómez Pereira : Yak-42 ; Chus Gutiérrez : Adolescentes ; Mireia Lluch : Kontrastasun [Versos de Gabriel Celaya] ; Víctor Manuel : El club de las mujeres muertas ; Julio Medem : La pelota vasca ; Sigfrid Monleón : Adopción ; Pedro Olea : Se vende colegio ; Joaquín Oristrell : Libre ; Pere Portabella : El plan hidrológico ; Gracia Querejeta : ¿Dónde vivimos ? ; José Ángel Rebolledo : Soledad ; Manuel Rivas : Mayday ; David Trueba : Cerrar los ojos ; Alfonso Ungría : Verja ; Imanol Uribe : Manipulación ; Pere Joan Ventura : Cena de capitanes.

[2Grand magasin de Barcelone.

[3Si te dicen que cai de Juan Marsé(1973) a été censuré en Espagne et est sorti au Mexique. L’adaptation cinématographique de Vicente Aranda est de 1992 comme El Amante bilingue.

[4Cara al Sol est un hymne de la phalange espagnole, hymne des nationalistes durant la guerre d’Espagne et un des symboles du franquisme. Le texte est de José Antonio Primo de Rivera et date de décembre 1935. La chanson fait partie de la culture musicale des mouvements néo franquistes et néofascistes (souvent chanté avec le bras tendu du salut fasciste).

Formaré junto a mis compañeros que hacen guardia sobre los luceros,

impasible el ademán, y están presentes en nuestro afán.

Si te dicen que caí, me fuí al puesto que tengo allí.

(Je serai aux côtés des camarades qui montent la garde sur les étoiles,

l’attitude impassible et qui sont présents dans notre effort.

Si on te dit que je suis tombé, c’est que je m’en serai allé au poste qui m’attend dans l’au-delà.)

[5Joaquin Jordá, scénariste, réalisateur, producteur (1935-2006), est considéré comme un cinéaste espagnol contemporain majeur. Il est l’un des créateurs de l’École de Barcelone et appartient à une tradition du cinéma engagé. « Jordá est devenu une référence pour un public insatisfait des seules qualités cinématographiques […], une référence pour de jeunes réalisateurs qui trouvent en lui une façon de faire du cinéma en marge des modèles de production dominants. […]. Réaliste qui se passe de tout naturalisme, son cinéma est fait au contraire de sa capacité réflexive qui donne toute sa place aux conditions humaines et matérielles avec lesquelles il travaille. » (Carlos Guerra, critique) Joaquin Jorda a collaboré aux scénarios de plusieurs films de Vicente Aranda, notamment Cambio de sexo (1976), El Lute (1987), Los Jinetes del alba (1990), Carmen (2003).

[6Comédienne très connue à l’époque, au niveau national et international.

[7Voir la première partie

[8Locura de amor, Juan de Orduña (1948). Le film est basé sur une pièce de théâtre écrite en 1885 Manuel Tamayo y Baus sur Jeanne la folle, reine de Castille. Avec Aurora Bautista, Fernando Rey, Sara Montiel, Jorge Mistral.

[9Juana la loca, Vicente Aranda (Espagne/Italie/Portugal - 2001 - 1 h 57 mn). Avec Pilar López de Ayala, Daniele Liotti, Manuela Arcuri, Eloy Azorín, Rosana Pastor, Giuliano Gemma, Roberto Alvarez, Carolina Bona. Pilar López de Ayala a reçu plusieurs prix pour son interprétation de Jeanne.

[10Belle de jour de Luis Bunuel (1966). « Séverine ressemble aux obsessions de Buñuel, pas à moi. De plus, je n’ai pu mettre que peu de moi-même dans ce personnage masochiste. Buñuel ne veut que l’obéissance des acteurs. De moi, il n’a exigé qu’une extrême lenteur ; le mouvement du corps féminin l’intéresse beaucoup plus que l’expression du visage ou que les paroles. » Catherine Deneuve, Ciné Revue, 1967.

[11La Vie sexuelle de Catherine M., sulfureux essai autobiographique, vendu, fin 2005, à plus de 2,5 millions d’exemplaires. Dans ce livre, elle présente son histoire sexuelle, de la masturbation enfantine jusqu’à sa fascination d’adulte pour la sexualité de groupe. Ce livre a été jugé par Edmund White comme « le livre le plus explicite à propos du sexe, jamais écrit par une femme ». (Wikipédia)

[12Teresa Font est la monteuse de tous ses derniers films.



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