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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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IV. Immigration, racisme et conditions carcérales… Eduart
Entretien avec Angeliki Antoniou (4)
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Christiane Passevant : Dans le film, la lumière est très belle. Qui est le chef opérateur ?

Angeliki Antoniou : C’est un des meilleurs en Europe, Jürgen Jürges, qui a fait l’image de certains films de Fassbinder, de Michael Haneke.

Larry Portis : Vous êtes architecte de formation. Existe-t-il un lien entre cette discipline et la construction d’un scénario de film ?

Angeliki Antoniou : Il existe en effet un lien important, et un soutien. Étant jeune, j’ai voulu être comédienne et, devant le refus de mes parents, j’ai choisi la peinture. Et finalement j’ai étudié l’architecture. Après mon diplôme, j’ai travaillé quelques mois et je suis partie à Berlin où j’ai étudié le cinéma.
Quand j’ai commencé à travailler dans le cinéma, j’ai compris le lien existant entre monter un film, le réaliser et construire un immeuble. Il y a de nombreux parallèles. Cela commence de la même manière avec une feuille blanche. Un exemple, pour Eduart, la prison est un décor. Et là mes connaissances ont été utiles. Tout le monde croit que le film a été tourné dans une prison. Il s’agit en fait d’un vieil hôpital.

C. P. : La scène du viol d’Eduart est extrêmement dure, mais en même temps il n’y a aucun voyeurisme. Et je me demande si un réalisateur aurait tourné cette même scène sans être voyeur ?

Angeliki Antoniou : Beaucoup d’hommes m’ont dit avoir détourné les yeux de l’écran au moment de cette scène, des femmes aussi d’ailleurs. Je dois avouer avoir hésité à diriger cette scène. La nuit qui a précédé le tournage, j’ai appelé le monteur pour avoir son avis. Était-il nécessaire de tourner cette scène ? Il pouvait y avoir de la violence, mais sans le viol. Il m’a répondu que cette scène faisait partie du scénario et que je devais la tourner. C’est malheureusement la routine en prison.
Alors, j’ai bu une bouteille de vin et j’ai fumé un paquet de cigarettes. Le lendemain, au moment de filmer la scène, je me suis posé la question de la représentation du viol d’un homme. Mais un viol est un viol, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme. C’est une extrême violence, d’autant que personne n’intervient pour aider Eduart par crainte des violeurs. J’ai travaillé par association, j’ai montré les visages, celui d’Eduart, des violeurs et les visages détournés des prisonniers témoins de la scène. Je n’ai jamais montré les corps. Il n’y avait aucun voyeurisme, seulement la violence.

C. P. : Le sentiment d’humiliation est intense.

Angeliki Antoniou : Dans le regard, dans le geste du violeur, c’est le mépris : « Voilà, je t’ai baisé. Je t’ai eu. »

C. P. : Le public du festival a vivement réagi à cette scène, même si effectivement le viol est courant en prison.

Angeliki Antoniou : Le film est très dur, mais les films états-uniens présentent bien plus de violences et de brutalités.

C. P. : Oui, mais le film est très proche de la réalité. La violence est sans fioriture, sans un quelconque érotisme.

Angeliki Antoniou : Certainement, c’est ce que j’ai voulu. Sur la question de genre à propos de la réalisation, je crois qu’Almodovar peut avoir une approche féminine de ce type de scène.

C. P. : Quelle est la partie du film que vous préférez ?

Angeliki Antoniou : La partie du film que je préfère, c’est la scène onirique dans l’hôpital. Les parents d’Eduart, quand ils ont vu le film, n’ont pas compris cette scène. Ils ont pensé que l’hôpital était un asile de fous. C’est peut-être à cause des sous-titres.

C. P. : Êtes-vous toujours en contact avec le prisonnier qui a inspiré Eduart ? Et avec sa famille ?

Angeliki Antoniou : J’ai gardé le contact, mais les autorisations de visite ont été difficiles à obtenir ces cinq derniers mois. Après le visionnage du film, la famille d’Eduart éprouvait de la honte à cause du viol. En Albanie, le viol est tabou et il vaut mieux être tué que violé. Ils ont pensé qu’Eduart avait été violé mais le leur avait dissimulé. Ce n’est pas le cas. J’ai expliqué que c’était une fiction et non un film documentaire, qu’à aucun moment je n’avais dévoilé son nom. Je l’avais protégé, mais, pour eux, il était difficile de comprendre la différence entre fiction et documentaire.
J’ai donc été obligé d’expliquer la vérité à Eduart.
Durant ma recherche sur le crime, j’ai découvert, à ma grande surprise, que la victime était un cousin de mon père . Et je me suis demandé si j’allais faire ce film ou pas. Je n’ai jamais parlé de cela en Grèce, car j’ai pensé que c’était trop personnel. Quand j’ai commencé le travail sur le scénario, mon frère m’a remis l’article d’un journal dans lequel la victime ou son assassin n’étaient pas nommés. Et j’étais fascinée par l’histoire de ce jeune Albanais ayant franchi la frontière pour se constituer prisonnier auprès des autorités grecques. Peu à peu, j’ai fait les recoupements et j’ai compris.
Je n’ai pas connu la victime. Je l’ai sans doute vue quelques fois lorsque j’étais adolescente, mais sans réellement le connaître.
Je n’ai pas parlé de cela à Eduart parce que je voulais d’abord savoir s’il se repentait réellement de son geste. J’ignorais que ce cousin de mon père, qui avait 70 ans, était homosexuel. J’avais besoin de m’assurer de la sincérité d’Eduart avant de poursuivre ma recherche en Albanie. À l’occasion de l’une de ses sorties, je lui ai dit la vérité et cela a été un soulagement pour moi.

C. P. : Pouvons-nous le mentionner ?

Angeliki Antoniou : Oui. Eduart connaît la vérité à présent. Je ne voulais pas en parler auparavant pour le protéger. J’ai d’ailleurs craint un rapprochement possible lorsqu’un journal a publié une dizaine de pages sur lui. Et, bien qu’ayant changé son nom, j’avais peur que la famille de la victime ne l’apprenne. Eduart a aujourd’hui 36 ans et doit encore purger une peine de huit ans. Il s’occupe d’animaux dans le Péloponnèse. Il lit Nietzsche, Platon et veut reprendre des études. C’est une très bonne personne. Il n’a pas voulu accepter d’argent pour le film et m’a fait entièrement confiance.

C. P. : Le film sera-t-il distribué en Europe ? Et quels sont vos projets de films par la suite ?

Angeliki Antoniou : Eduart est sélectionné comme film étranger (Grèce) pour les oscars. Plusieurs festivals l’ont également programmé en compétition.
Concernant les projets, je voudrais tourner quelque chose de plus « doux », si j’en suis capable. Tous mes films traitent de sujets difficiles et sont politiques aussi. Après tous ces incendies en Grèce et en Espagne, je crois que nous sommes responsables de ce qui arrive à la nature. À trois reprises cette année, la Grèce a connu des vagues de canicule comme jamais auparavant. Et j’ai pensé tourner un sujet sur ce problème. Les feux sont allumés intentionnellement. Pourquoi ? Pour des questions immobilières, donc encore une fois pour des histoires de profit et d’argent.

P.S. :

Entretien avec Angeliki Antoniou durant
le festival du cinéma méditerranéen, le 29 octobre 2007.
(Introduction, transcription et notes de Christiane Passevant.)




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