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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Pierre Sommermeyer
La démocratie, c’est moi !
Les élections, et après ?
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J’aimerais bien que personne n’en doute ! Je me suis battu, j’ai lutté pour en arriver là. J’ai fait des études de droit. Donc je sais ce qui est bien et ce qui est mal et, bien sûr, qui est bon et qui est mauvais. Du fait de cette formation, un service de mon pays m’a embauché pour que je l’informe de ce que je pensais de l’un ou de l’autre et, mon dieu, j’aimais bien donner ce genre de renseignements, toujours exacts évidemment. Comme mes supérieurs étaient satisfaits de mon travail, on m’a envoyé à l’étranger. Les voyages forment la jeunesse et je suis devenu le directeur d’une maison célébrant l’amitié entre mon pays et celui qui m’avait si gentiment accueilli. Là, il s’est passé des choses que je n’ai pas comprises, des gens mal informés ont cassé ce mur sympathique qui les protégeait des incursions maladives de voisins jaloux et j’ai donc dû rentrer à contre-cœur chez moi pour travailler à l’université.

Quelle déchéance insupportable ! Je ne suis plus qu’adjoint au recteur de la ville. Pour marquer mon mécontentement, je démissionne du service qui m’avait embauché et m’avait fait miroiter un avenir radieux. Je vais donc à la mairie offrir mes services pour développer les relations extérieures de ma ville. Cela me plaît tellement que je commence à faire de la politique. Mais le maire de la ville change et, par fidélité, parce que j’ai des principes, je démissionne. Je trouve alors une petite place à la capitale, et le président de mon pays me fait venir près de lui, puis, comme il a un poste de vice-président, il me le donne.

L’administration qui m’avait donné ma chance au début n’existant plus, je conseille à mon cher président d’en créer une qui lui ressemblerait même si elle porte un autre nom. En effet, on a toujours besoin d’avoir des renseignements exacts quand on fait de la politique, autrement on fait des mauvais choix et cela est mauvais pour le pays. Voyant que je remplis bien ma tâche, mon président me nomme Premier ministre, là je le pousse gentiment mais fermement vers une retraite bien méritée et, en cadeau d’adieu, je lui offre une bouteille d’un bon alcool de notre pays et je prends donc sa place. Depuis, mon pays va mieux parce que je sais exactement ce qu’il lui faut. Je réalise maintenant que je ne me suis pas présenté, je m’appelle Vladimir Vladimirovitch POUTINE.


La Russie aujourd’hui

Voici donc la trajectoire parfaite de l’homme qui dirige cet immense pays qu’est la Russie. Il incarne la Russie éternelle. Il a remis de l’ordre dans le pays. Les anciens cadres du Parti communiste qui avaient profité de la perestroïka pour mettre la main sur toutes les ressources possible du pays ont eu le choix, se soumettre ou se démettre. Ceux qui ont résisté sont soit en exil, soit en prison, soit morts. Le vent d’ouest qui avait soufflé sur la Russie de la fin de l’ère soviétique à la période Eltsine s’est couché. Les espoirs d’une normalisation à l’occidentale de cet immense pays n’existent plus. Il semble bien, à entendre les cris d’orfraie poussés par les milieux et médias bien-pensants de nos pays à chaque manifestation de la violence autoritaire (ou autoritarisme violent) du Kremlin, que personne ne comprenne ce qui se passe de Moscou à Vladivostok.

Faisons un peu d’histoire. Nous avons donc cru que, la longue et sinistre parenthèse communiste fermée, on en reviendrait à la situation qui a précédé octobre 1917. C’est bien ce qui s’est passé, mais nous ne savions pas à quoi ressemblait cette époque. Il a suffi que quelques hommes disent « Nous avons fait la révolution » pour que, aussitôt, des multitudes effrayées ou enthousiastes acceptent ce fait sans discussion. Quand la répression systématique s’est mise en route, beaucoup ont mis cela sur le compte de la « dégénérescence » de la révolution et non pas sur le compte de l’héritage culturel et social tsariste.


La Russie d’avant-hier

Le pays prend ses racines dans l’Empire orthodoxe de Byzance dont il garde la religion comme ciment encore aujourd’hui. À cette époque, les citoyens de l’empire étaient les enfants de l’empereur, qui seul avait des droits, la propriété privée n’existait pas et la jouissance suprême des terres lui revenait à lui seul. Une évolution de la société se dessine avec l’apparition de villes plus ou moins autonomes. Tout s’arrête au milieu du XIIIe siècle. Le joug mongol s’abat sur la Russie. La moitié de la population meurt, le reste est repoussé dans la partie la plus pauvre du pays. Seuls les monastères sont épargnés à condition de ne pas se manifester au-dehors. C’est en eux que l’âme et la culture russe vont se perpétuer.
Deux cents ans plus tard, les princes russes, coalisés et organisés sur le modèle militaire mongol, vont repousser ces derniers hors du pays. On est alors en 1480. Le reste de l’Europe vit le siècle de la Renaissance, la Russie sort de son esclavage pour rentrer dans un autre cauchemar. Cela va être la succession des tsars plus fous ou cruels les uns que les autres. Il n’y a pas eu de libération du servage comme en Occident. Il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que cela arrive.

En 1722, le tsar Pierre le Grand, fondateur de Saint-Pétersbourg, la porte de la Russie sur l’Occident, met en place la « Table des rangs » qui organise la société en quatorze classes ainsi que les possibilités d’avancement entre elles. La structure même de la société bureaucratique tsariste est en place, elle préfigure celle de l‘époque stalinienne. Les révoltes paysannes vont se succéder, souvent au nom d’un « tsar caché ». Les répressions seront terribles et sans pitié. Intellectuellement, la situation ne commence à changer qu’à la moitié du XVIIIe siècle. La première grammaire russe est publiée en 1755, le premier roman russe, celui de Pouchkine, est Eugène Onéguine, édité en 1823. Le XIXe siècle, le siècle des Tolstoï, Dostoïevski, Borodine et autres intellectuels et artistes est le résultat de la victoire de la Russie sur Napoléon et du choc de civilisation créé par l’occupation de Paris par l’armée russe et par ces officiers qui, rentrant au pays, vont tenter de faire bouger les choses avec une tentative de coup d’État en 1825. Il faudra attendre la défaite de 1905 contre le Japon pour que les choses commencent vraiment à bouger, puis ce sera février 1917 et le début de la révolution qui ouvrira les portes de l’histoire, vite refermées par le coup d’État léniniste d’octobre 1917.
Est resté debout envers et contre tous, cet État russe dont Bakounine, très clair, disait : « L’État moscovite a tué en Russie tous les germes de vie qui auraient pu permettre au peuple de s’instruire et d’évoluer, il repose sur la négation radicale de l’indépendance et de la vie du peuple. » Ce jugement continue à être pertinent aujourd’hui.


Le nouvel ours russe

Pourtant, les choses changent. Le secteur économique, qui était sinistré, revit. Après dix années pendant lesquelles, l’État-providence communiste disparu, la Russie a été livrée aux dents longues des héritiers soviétiques, un semblant d’ordre étatique apparaît. Dans un pays dépourvu de société civile, de bourgeoisie cultivée visant à s’autonomiser, l’État fort incarné par Poutine et ses sbires apparaît aux yeux de la population comme le seul garant d’un avenir qui chante. Fort de son pouvoir intérieur et de la pression qu’il exerce sur le reste de l’Europe avec sa maîtrise du gaz, Poutine n’a plus besoin de ménager les susceptibilités européennes. Toutes les palinodies qui entourent la prochaine élection présidentielle révèlent que le président actuel de la Russie restera l’homme fort du régime, même s’il doit laisser la place à une potiche. Il est même probable qu’il se fera nommer Premier ministre pour garder la main. C’est dire la grande confiance qu’il place dans les institutions qui ne lui permettent pas de briguer trois mandats à la suite.

Dans ce pays où le parti au pouvoir, Russie unie, semble omniprésent, y a-t-il une place pour l’opposition, et laquelle ?

Il reste à gauche (?) les débris du Parti communiste qui n’a toujours pas compris ce qui s’est passé. Il faut dire que ce n’est pas du côté français qu’on le lui expliquera. Il y a des forces d’extrême droite très virulentes, plus que fascisantes, et des groupes divers qui tentent de se regrouper. Alors qu’en est-il de Gary Kasparov ? Il représente une coalition de divers groupes politique qui a pour nom L’Autre Russie. Dans ce parti, on trouve Edouard Limonov, leader du Parti national-bolchevique, se disant d’extrême gauche et nationaliste en même temps. Il faut juste se souvenir que ce leader a été allié pendant un certain temps à Jirinovski, dirigeant du Parti libéral démocrate fondamentalement xénophobe et antisémite. Il existe d’autres petits groupes d’opposants au régime poutinien qui sont regroupés autour de l’ONG Mémorial qui, forte d’un travail de mise au jour des horreurs staliniennes, tente de jouer un rôle de référent moral.

La fin du régime communiste a laissé la possibilité d’une renaissance de l’anarchisme russe. Il suffit de se promener sur le web, de feuilleter les anarchist yellow pages, de lire A-infos pour se rendre compte qu’il existe un certain nombre de groupes en Russie. À lire ces informations, on voit bien que la vie n’est pas facile pour eux. L’action entreprise à Petrozhavodsk, dans le nord-ouest du pays, montre que leur principal problème est la mainmise de Poutine sur tous les secteurs de la vie russe.

Pour le nouveau tsar, tout intérêt porté à la Russie par le monde extérieur équivaut à une ingérence intolérable. Avec Vladimir Poutine, on retrouve le projet politique russe millénaire, faire de ce pays la puissance mondiale qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Pour lui, les autres pays « veulent que la Russie soit faible et impuissante ». Adossé au groupe de Shanghai (le Monde libertaire n° 1492) dont nous avions déjà parlé, la Russie (et son maître) va vouloir jouer un rôle déterminant dans nos vies ; grâce à ses réserves de matières premières, elle en a les moyens.

Pierre Sommermeyer

(Merci à Sylvie K. pour la relecture.)




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