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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Interview de Jean-Michel Carré
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C. P. : Une question s’est imposée à moi durant tout le documentaire, c’est comment as-tu fait pour filmer dans l’entreprise Dassault la préparation de cette comédie musicale montée par les salarié-e-s ? Avec cette séquence où l’on voit ces femmes danser avec des ogives nucléaires… Et là, tu demandes si les gens sont conscients quand ils font une comédie à la gloire de Dassault, de la fabrication d’armes. Cette ingénieure, cette femme qui dit être fière de voir les avions Dassault voler... et au montage tu mets un plan de coupe avec des avions qui volent, en effet, et larguent des bombes, j’étais abasourdie ! Mais c’est la réalité, l’absurde réalité, tu ne triches pas ? Comment as-tu obtenu les autorisations de tourner ?


Jean-Michel Carré
 : J’ai appelé le comité d’entreprise qui montait cette comédie musicale. J’en avais entendu parler et je voulais voir à quoi cela ressemblait. C’est très étonnant, cette initiative. C’est une comédie musicale à la gloire du père Dassault et de son histoire. J’avais envie de savoir, de voir ce qu’était le spectacle, de voir comment ils travaillaient. Cela représente un énorme travail. Ils ont pour cela employé des intermittents du spectacle.

C. P. : C’était quand même pas l’expérience de Tower Opéra [1] !? J’ai pensé tout de suite à ton film sur cet opéra monté et joué par les mineurs gallois de Charbons ardents.

Jean-Michel Carré : C’est vrai, c’est bien différent de ce qui s’est fait sur la lutte des mineurs, leur lutte contre le système. Je me suis retrouvé dans une comédie musicale à la gloire du patron ! C’est pour cela que j’ai tout de suite été intéressé. Je me suis attendu à quelques petites critiques vis-à-vis de leur situation au travail. Mais non ! Pour moi, c’est l’exemple même de l’impact du formatage des esprits. C’est vrai que les paies sont conséquentes, que les personnes interrogées aiment leur travail, que le cadre est sympa, qu’ils ont beaucoup de moyens pour monter le spectacle. Ce sont les seuls qui n’ont pas été contents du film, comme si j’avais menti…

C. P. : Comme si tu les avais trahis… »

Jean-Michel Carré : Oui, trahis. Mais j’ai dit que je faisais un film sur le travail. Je n’allais pas faire un film de pub sur leur comédie musicale. J’étais intéressé de voir le déroulement, les répétitions, l’expérience. Les salarié-e-s ont parlé naturellement et, quand j’ai interviewé un des cadre ingénieurs, il était devant un poster du Mirage 2000, on voit aussi le Rafale… Donc je me suis permis de monter des plans de coupe lorsque l’ingénieure déclare être fière de son travail. Ce sont des plans très courts où les Mirage lâchent leurs bombes, et j’ai coupé la fin du plan qui montre les bombes atteignant leur but. C’est terrible, c’est du napalm et l’on peut voir les dégâts sur une population. Cela rappelle le Vietnam et des guerres aussi monstrueuses. Pour moi, c’était une manière très courte, en quelques secondes, de parler de l’éthique du travail.

La France est un gros vendeur d’armes et des syndicats se sont battus pour l’emploi des salarié-e-s de l’armement, mais il faut aussi savoir ce que l’on construit et à quoi cela va servir. Si on pose la question à un militaire, il dira toujours que c’est pour la paix, la défense, mais c’est la vente des armes qui est importante, et la France les vend à des pays qui perpétuent des massacres et sont des dictatures. Donc il faut aussi réfléchir à ce que l’on fabrique. Chez Dassault, ils parlent du Falcon parce que c’est un avion civil, mais qui achète des Falcon ? Des milliardaires qui font des affaires, qui vendent aussi des armes ou du pétrole, qui exploitent des populations. C’est bien de faire une comédie musicale dans l’entreprise, du spectacle, de la musique, de chanter, mais peut-être devraient-ils inventer autre chose qu’un spectacle à la gloire de quelqu’un qui a principalement fabriqué des avions de guerre et des missiles. Il est étonnant de voir le manque de réflexion de personnes qui ont un cursus élevé, ont poursuivi des années d’études, sur ce qu’est la nature humaine et sur leur travail. Pourtant, on rencontre ailleurs des personnes qui tentent de comprendre, de détourner, d’informer. Mais, chez Dassault, pas de réflexion, le salaire est très bon et tout le monde est content. Pour le spectacle à la gloire de Dassault, ils ont demandé le conseil artistique de professionnels du spectacle pour la mise en scène et pour répéter. Que peut-on dire, cela fait travailler les intermittents du spectacle.

Cela me fait aussi penser à ces comédiens connus qui jouent dans la publicité pour une banque, j’appelle cela de la prostitution intellectuelle. Ils mettent leur talent au service de ce qu’il y a de plus nul, les banques. D’ailleurs, cela pourrait être n’importe quel produit de merde. Quand on sait comment la publicité détourne ce qu’il y a de plus important dans nos sociétés, c’est très grave. Ces comédiens gagnent bien leur vie, alors ont-ils besoin de se vendre ainsi ? Faire des compromis quand on est dans le besoin, cela peut se comprendre, mais, pour faire de l’argent, c’est assez lamentable. De même, les réalisateurs qui critiquent la pub et réalisent des films publicitaires ! Il faut être cohérent et s’efforcer de garder une certaine éthique dans sa vie professionnelle, et d’autant plus quand on a des moyens et que l’on touche le public. Il ne faut pas se mettre au service des choses les plus dangereuses.

C. P. : Dans J’ai très mal au travail, tu parles des nouvelles techniques managériales, de globalisation du capitalisme, et l’un des intervenants, Ariès, parle de totalitarisme, de totalitarisme nouvelle manière, soft et souriant.

Jean-Michel Carré : Oui, l’accent est mis d’ailleurs sur le sourire. Il y a un côté amical, on se tutoie, enfin à un certain niveau, on voit des spectacles, on est ensemble. Mais les dirigeants ont aussi compris que les pays émergents leur permettent un volant de chantage extraordinaire sur l’emploi et sur les salaires. Et la peur est aussi le moyen de faire fonctionner ce système. Et le syndicaliste se pose la question sur son rôle aujourd’hui. Les salarié-e-s demandent souvent de ne pas bouger, de ne pas revendiquer, de se taire pour éviter la délocalisation de l’entreprise. Les usines automobiles peuvent être délocalisées dans les pays de l’Est, en Pologne, ou bien au Maroc ou en Inde. C’est un moyen de pression efficace et qui pousse les travailleurs français à haïr des travailleurs qui se trouvent à l’autre bout du monde parce qu’ils prennent leur travail. Mais ils ne sont pas responsables. Dans les autres pays, les travailleurs ont aussi envie de consommer, d’avoir de meilleurs salaires, de sortir de la pauvreté. Et, même exploités, ils pensent s’en sortir mieux. C’est comme ici il y a quarante ou cinquante ans. Mais ils se battent aussi. L’année dernière, on a dénombré 70 000 révoltes en Chine qui ont été réprimées brutalement, mais les salaires augmentent. Cela prendra peut-être dix ans et, pendant ces dix ans, le capitalisme fera pression sur les salarié-e-s des pays occidentaux pour faire accepter des conditions de travail difficiles, et seule une minorité s’en tirera.
Ariès parle de capitalisme pur et je pense qu’en effet on est dans le totalitarisme global tel qu’il est décrit dans 1984 d’Orwell ou dans le Meilleur des mondes de Huxley. Peu à peu, on se dirige vers ce type de société, mais les gens ignorent encore comment réagir. J’aimerais que soit diffusé en salle J’ai très mal au travail et, ensuite, Charbons ardents pour redonner espoir, pour montrer que l’on peut se battre et s’en sortir. La solution est dans la solidarité, dans la lutte ensemble et dans les idées concernant la valeur « travail », mais pas dans le sens Sarkozy. Et plutôt que « travailler plus pour gagner plus », c’est « travailler mieux pour vivre mieux » qu’il faut mettre en valeur.

Les entreprises doivent être des lieux de vie où l’on ne fait pas seulement son travail, comme les mineurs de Tower, mais d’autres choses. On peut discuter, prendre en compte la sécurité et ne plus travailler pour perdre sa vie en essayant de la gagner. Il faut poser le problème de la consommation, de l’école, du service public, des hôpitaux… Le seul moyen de se battre aujourd’hui, c’est la grève, mais illimitée. C’est pourquoi, j’ai repris dans le film des séquences de l’An 01 qui est un film culte qui disait : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » Dans J’ai très mal au travail, je veux dire la même chose : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » On rit parfois, mais jaune, et l’on prend le temps de la réflexion. C’est une heure et demie de réflexion.
La grève, c’est aussi réfléchir aux conditions de travail, de vie, de logement, parler de l’éducation des gosses, de la politique de la ville, et cela peut repartir, comme en 1968 où l’imagination était au pouvoir, mais pour cela il faut du temps, s’arrêter. Or, actuellement, tout est fait pour entrer de plus en plus dans l’intimité, pour prendre du temps, pour occuper le temps, faire consommer… Ensuite, les gens rentrent chez eux et regardent la télé, TF1 par exemple, pour ne pas penser et le lendemain le boulot recommence… Aucune chance dans ce cas de porte de sortie : on va droit dans le mur.

La situation des personnes empire dans le travail comme dans la vie, d’où l’utilisation d’antidépresseurs. Le Lexomil est utilisé dans le travail à la chaîne. Parfois des femmes se mettent à hurler, craquent et prennent un Lexomil, se reposent un peu et puis reprennent le travail. C’est intégré dans le « management » comme des soupapes nécessaires. Pour payer un loyer, vivre et consommer, il faut accepter des conditions de plus en plus difficiles.

La gauche au pouvoir n’a jamais proposé d’alternative réelle ni donné l’envie de se battre pour de meilleures conditions de vie. L’exemple des 35 heures est emblématique de la perversité qu’elles représentent par rapport au travail. Réduire le temps de travail n’est pas le problème. Si, dans le futur, on ne travaille plus que 20 heures par semaine, mais que l’on s’emmerde dans ce travail, ce sera encore 20 heures de trop. Il faut qu’il se passe quelque chose dans le travail.

Les mineurs de Tower trouvent étrange de se battre pour 35 heures, parce que 39 heures, ça va si c’est sans stress. Ils réfléchissent à leur travail, à la sécurité. Ils ont fait breveter un système de sécurité qu’ils viennent d’inventer. Cela va à l’encontre de la prime au rendement. Et pourtant ils sont toujours compétitifs dans le commerce du charbon. Donc c’est possible. On peut organiser, dans le service public comme dans le privé, c’est à nous d’inventer les choses. Un pays, ce n’est pas seulement un président, 40 ministres et 400 députés, c’est d’abord 60 000 millions de personnes. Et c’est à nous de reprendre le pouvoir, de pousser les politiques à ne pas être seulement des gestionnaires et à aller vers une vraie démocratie. Quant à la démocratie, nous sommes dans l’utopie car nous ignorons encore ce que c’est. Au XXIe siècle, nous devons enfin comprendre ce qu’est une véritable démocratie dans le monde.

Notes :

[1Voir note sur Tower Opéra, op. cit.




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