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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
Les rigidités de l’étymologie
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« Lysistrata » est une vieille comédie, très vieille, puisqu’elle est d’Aristophane. Les femmes grecques, lassées des massacres, veulent empêcher les hommes grecs de faire, encore une fois, la guerre. Inversant un slogan bien plus récent qui recommandait de faire l’amour, pas la guerre, elles décident de recourir à une arme puissante : la grève générale.

Plus précisément la grève générale des vagins ! Plus de fornication !

Glissons sur le fait que dans la réalité les guerriers grecs eussent sur-le-champ compensé les vagins de leurs épouses par les postérieurs de leurs éphèbes et revenons-en à l’amusante situation imaginée par Aristophane. Car bien entendu une grève ne vaut que par la solidarité des grévistes.

En l’espèce, les vagins réussiront-ils à se passer de pénis ? D’où la gentille provocation d’Aubrey Bearsley dans l’illustration, bien des siècles plus tard, de cet article : il dessine les ambassadeurs de Sparte, les ambassadeurs de l’ennemi, désemparé lui aussi puisque les femmes spartiates, comme les Athéniennes, ont fermé leurs vagins. Beardsley dessine ces hommes de pouvoir, des ambassadeurs, comme des Priapes endentellés, sans savoir ce qu’Odilon Vallet nous enseigne : la même racine indo-européenne « reg » a accouché d’une nombreuse et vilaine progéniture comprenant « rex », « roi », « rajah » « Reich », « règle » etc.

On le sent bien, on marche droit lorsque l’on suit la règle, lorsque avec enthousiasme on obéit aux ordres du roi. D’ailleurs, celui-ci, non content d’être l’Etat à lui tout seul, dicte le droit. Un mot cousin de « direct ». L’obsession, dans le monde entier et à toutes les époques, des extrêmes-droites et des régiments pour l’érection, la rigidité, la rectitude, les saluts nazis ou autres avec le bras en érection, les bottes aussi en érection, luisantes et droites comme des pénis encore et toujours érigés. Le lien est si fort, si ancien qu’on peut se demander si cette racine reg ne prouve pas que déjà les Indo-Européens avaient conscience du lien funeste entre discipline et obsession virile ? Car l’érection est le processus par lequel un tube mou, sans direction bien nette, devient une indication dure, dirigée avec obstination vers son but précis. C’est l’une de ces métaphores qui dirigent notre pensée sans que celle-ci s’en rende compte.

Un ouvrage fascinant autant qu’utile, « Les Métaphores de la vie quotidienne » de Georges Lakoff et Mark Johnson (Editions de Minuit), présente une longue analyse et une longue liste de ces métaphores qui, sournoises mais têtues, canalisent notre pensée (encore une : « la pensée est un flot ») et la font tourner en rond (une autre : « la pensée utile est droite »). « La discussion est une guerre », « le bonheur, le bien et la liberté sont en haut, le malheur, le mal et la soumission en bas », « le temps est de l’argent » _ celle-ci nous empêche de voir que l’argent nous vole notre temps _ , « l’amour est une force physique (électricité, magnétisme...) », « l’amour est une guerre », « les yeux sont un contenant à émotions », « une théorie est un édifice », etc.

Concluons en revenant à « Lysistrata » et Aristophane : le refus de l’ érection masculine par les femmes fait naître un espoir de paix et de liberté. « Lysistrata » anticipe sur un petit livre que les anarchistes aiment bien, le « Traité de la servitude volontaire » de La Boétie : et tous deux nous rappellent que le pouvoir des uns n’existe que par la soumission des autres.

Nestor Potkine, droit dans ses bottes.



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