Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Jean-Pierre Garnier
L’ordre nouveau de Michel Onfray (1)
Quand Onfray recycle Camus
logo imprimer

« Saluer une vie philosophique exemplaire et impeccable », tel serait la raison d’être du pavé commis par Michel Onfray à la gloire de Albert Camus. Nous voilà donc prévenus, bien que cette profession de foi, expression à prendre dans son sens pleinement religieux, n’en déplaise à un auteur qui se targue d’athéisme, ne figure qu’à la fin de l’ouvrage. Ce sont effectivement cinq-cent-cinquante pages d’hagiogaphie transie qu’il va falloir s’infuser en faveur d’un écrivain qui n’en demandait peut-être pas tant. Un éloge non stop soporifique au style souvent grandiloquent qui plongerait le lecteur dans une léthargie profonde s’il n’était pas l’alibi d’un règlement de comptes, interminable lui aussi, mais émaillé de bourdes, de sottises et d’invectives si grossières qu’elles finissent à la longue par éveiller la curiosité. Ce règlement de comptes a ceci d’intéressant, car significatif d’une fin d’époque, qu’il émane d’un renégat de la dernière heure voulant à tout prix passer à la postérité en foulant aux pieds avec fureur les valeurs anarchistes dont il s’était initialement réclamé.

Pour rendre hommage à la mémoire de Camus, Onfray se vante de l’avoir
« lu avec attention ». Ce dont il n’y a pas de raison de douter. Reste que, comme pour toute « lecture » d’un auteur consacré, c’est la « grille » adoptée qui importe plus que l’attention portée à ce qu’il a écrit. Marx, l’une des têtes de turc favorites d’Onfray, comme on le verra, n’a cessé depuis sa mort, et même de son vivant, de faire l’objet de lectures et de relectures plus ou moins savantes mais toujours orientées, sans que nous en soyons beaucoup plus avancés aujourd’hui dans la compréhension de sa pensée. Celle de Camus n’a pas bénéficié d’autant de gloses. De fait, de par sa clarté indéniable et sa profondeur limitée, elle ne s’y prêtait guère. Puis, Onfray vint. Et ce serait une véritable révélation. Reste à savoir ce qui est ainsi révélé : « la vie philsophique de Camus », comme le promet le sous-titre de l’ouvrage ? Ou la vie philosophique de Michel Onfray ? Ou encore l’image qu’il en donne et qu’il voudrait faire partager à ses lecteurs ? Les trois à la fois, pourrait-on répondre, une fois le livre refermé, mais au prix d’un télescopage entre les unes et les autres où les deux premières ne sont finalement perçues qu’au travers du prisme de la dernière. Avec un résultat paradoxal. Onfray est censé avoir rédigé cet épais ouvrage à seule fin, bien que son propos véritable soit ailleurs, de mettre en lumière toute sa richesse la pensée de Camus. Or, à s’en tenir à ce qu’il en dit et à le prendre au pied de la lettre, celui-ci passerait presque pour un irrémédiable crétin, réactionnaire de surcroît.

Sur le mode dichotomique qui constitue, comme on le verra, son registre préféré, Onfray dresse de l’intellectuel conforme à ses vœux qu’aurait incarné Camus, un portait qui a tout l’air d’un autoportait. Sauf que la figure négative qu’il lui oppose ressemble trait pour trait à Onfray tel qu’on le connaît : « Il est imbu de lui-même, insoucieux du peuple dont il méconnaît la vie et les problèmes, il donne des leçons à la planère entière mais avec pour seule ambition non pas de contribuer à l’émancipation des hommes, mais de se servir d’elle pour sa propre publicité. » On sait, en effet, que la modestie n’est pas la qualité première du philsophe « libertaire », et que son allergie foncière à tout ce qui relève de « l’analyse concrète d’une situation concrète », pour reprendre une formulation de Lénine, autre bête rouge de prédilection d’Onfray, le rend totalement incapable, bien qu’il soit issu d’un milieu populaire, d’avoir de la vie et les problèmes des gens de ce milieu une vision autre qu’approximative. Pour ce qui est de soigner sa publicité, en revanche, c’est là un art où ce bouffon bouffi de suffisance est passé maître, courant à un rythme effrené, entre deux prestations dans son « université populaire » de Caen ou sa succusale gustative d’Argentan, de studios de radio en plateaux de télévision, en passant par les salles de rédaction. Quant aux leçons à donner, sinon à la planète entière, du moins aux gogos prêts à boire ses paroles ou à révéver ses écrits, il en est d’autant moins avare que c’est là précisément la mission qu’il s’est impartie. À propos de la gauche, du socialisme, du communisme et de l’anarchisme, notamment, non sans les avoir au prélable redéfinis en faisant dire à ces termes, dans la pure tradition de la novlangue orwellienne, le contraire de ce qu’ils signifient.

On pourrait de même dire de « cet intellectuel nocturne, narcissique, imbu de lui-même [bis : Onfay, qui devrait se relire, ne cesse de se répéter], carriériste, égotiste pour tout dire » qui « doit laisser la place à un autre intellectuel » qu’il correspond également en tous points à Onfray, si celui-ci n’en différait pas sur le premier en s’exhibant à longueur de pages, par Camus interposé, comme un penseur « solaire » baignant dans « la
lumière de la Méditerranée ». Quoiqu’il en soit, on aura compris que
l’« autre intellectuel » à qui il faut « laisser la place » n’est autre que lui.

« On ne naît pas ce que l’on est, on le devient » Paraphrasant Simone de Beauvoir qu’il abhorre par ailleurs, Onfray incite à poser la question : comment Onfray parti de rien est-il devenu ce qu’il est ? À savoir un important. Ou, plus récemment et plus politiquement, comment Onfray le libertaire est-il devenu Onfray le réactionnaire ? Pour y répondre, on peut faire appel à Kirekegaard, relu et corrigé par Onfray. Celui-ci serait devenu ce qu’il est en adoptant « une façon d’être philosophe qui permet la construction d’une identité, la fabrication d’une existence, la sculpture
de soi pour quiconque souhaite donner un sens à sa vie ». De cette définition archi-convenue émerge pourtant un élément significatif qui ne doit rien à la philosophie mais beaucoup à la psychologie : « la sculpture de soi ». À lire, à écouter, à voir Onfray, nul doute que ce soit effectivement là l’activité principale à laquelle il a dédié sa vie. Certes, l’enflure du moi, que l’on pourrait baptiser « égologie », est un travers assez répandu parmi la gente intellectuelle. Mais elle a atteint chez Onfray une démesure qui dépasse de loin, même si son confrère et ennemi Alain Badiou n’est pas en reste sur ce point, la norme commune à ce milieu. Comme tous les penseurs de seconde zone en mal de reconnaissance, c’est en se juchant sur les épaules des grands, tantôt pour se réclamer d’eux tantôt pour essayer de les réduire à néant, qu’Onfray espère se faire passer pour un géant de la pensée.

Néanmoins, les années 1970 sont loin où de jeunes philosophes, après quelques années d’engagement éphémère dans un maoïsme mondain, pouvaient passer pour « nouveaux » en recyclant les lieux communs de la pensée conforme. C’est en faisant d’abord profession d’anarchisme que Michel Onfray, à la suite de ces glorieux prédécesseurs, pourra se poser ensuite comme le chantre anticonformiste d’un « ordre libertaire » à seule fin de se joindre aux piliers de l’ordre établi en faisant mine de vouloir l’ébranler.

Un festival de truismes et de contre-vérités

Si on lit son livre « avec attention » — ce qui devrait dissuader de lire les précédents — comme il dit l’avoir fait avec Camus, tâche pénible tant sont nombreuses les redites et laborieuses les figures de rhétoriques qui tiennent lieu d’argumentation, on s’aperçoit vite qu’il est parsemé de truismes et de contre-vérités.

Côtés truismes, c’est l’inflation. Qu’est qu’« une vie philosophique » ? « Elle nomme un quotidien dans lequel un être vit sa pensée et pense selon sa vie. » C’est là la phrase type que l’on n’ose même plus soumettre au commentaire des lycéen de « classe terminale ». Et l’on se demande si le public de l’« université populaire » qu’anime Onfray serait bien avancé de la voir proposée à leur réflexion. À moins que le propos de celui-ci ne soit autre que de les inciter à faire du surplace en croyant décoller. S’égrennent ainsi au fil des pages des aphorismes dont le seul mérite est de ne pas provoquer de maux de tête. En voici un autre : « Les idées, l’idéal, l’idéalisme déconnectent du monde ici et maintenant. » Là encore, on a l’impression d’avoir maintes fois lu ou entendu cela, mais venant du matérialisme le plus vulgaire des boutiquiers et des gens d’affaires. Néanmoins, on devine qu’un philosophe, « libertaire » de surcroît, ne saurait être suspecté de s’abaisser à un tel niveau. Ce qu’Onfray vise, par le biais de ce lieu commun, n’est autre que le matérialisme historique, « marxiste » de préférence. Les « idées » ce sont les concepts que les théoriciens qui l’ont fait leur élaborent et mobilisent. L’« idéal » est celui-ci de l’émancipation sociale. Quant à
l’« idéalisme », il consiste tout simplement à imaginer une telle émancipation souhaitable et possible. Il va de soi, par conséquent, qu’Onfray n’est pas, de son côté, à court d’idées et d’idéal : les premières sont celles qui traînent depuis maintenant trois décennies dans le tout venant de l’idéologie néo-conservatrice dominante, le second étant celui que partagent les idéologues qui les propagent. Reste l’idéalisme auquel Onfray échappe d’autant moins qu’il est allergique à tout ce qui peut ressembler à
une « analyse concrète d’une situation concrète », comme aurait dit Lénine, l’une de ses bêtes rouges.

On croyait révolus les temps où la philosophie se réduisait à l’humanisme voire au moralisme de plus plat. Avec son « ordre libertaire », Onfray nous fait opérer un grand bond en arrière en tentant de ressusciter une morale que l’on croyait à tort exangue, celle du juste milieu. Onfray a,
en effet, l’excès en horreur, du moins sur le plan politique car le
lyrisme « dyonisiaque », « solaire » et « méditerranéen » dont il s’évertue à saouler ses lecteurs jusqu’à plus soif dépasse largement l’overdose.
Comme la pensée de Nietzsche dont il a fait sa bible tout en prétendant penser « non pas comme lui, mais à partir de lui », ce qui l’autorise apparemment à raconter n’importe quoi, celle d’Onfray évoluerait dans un univers « ni optimiste, ni pessimiste, mais tragique ». « Tragi-comique » serait plus exact dans son cas, encore que « bouffon » conviendrait le mieux.

« Parler de justice, d’humanité, de paix, de tolérance, de dignité, de fraternité d’honneur, de vertu, de morale », telle est la « fonction » assignée par Onfray au « vieux métier de penseur ou de sage » qu’il se fait fort d’excercer. Le plus vieux métier sinon du monde, du moins du monde bourgeois où la philosophie idéaliste rebaptisée « morale » a servi et sert toujours de cache-sexe à l’obscénité des rapports sociaux capitalistes.

Onfray objecterait sans doute que c’est là se méprendre, que sa
« philosophie dyonisienne » se situerait anx antipodes de l’idéalisme moralisant et désincarné puisque les « vérités » dont elle accoucherait, à moins qu’elles ne l’inspirent, « ne s’obtiennent pas par déductions rationnelles et évincement du corps, mais par profusions sensuelles et sollicitations de la chair ». Encore faudrait-il que la « seule certitude dont dispose l’athée » qui serait le résultat de cette « poétique des éléments et du corps, du vécu existentiel et des expériences concrètes » soit autre chose qu’un vitalisme égocentrique des plus triviaux : « la vie, et rien que la vie, la vie, le corps et que ça, le bon usage du corps dans la vie, car il n’existe aucun autre issue pour les mortels que nous sommes ». À placarder de toutes urgence sous les paillotes du Club Med ou dans les salles de remise en forme pour bobos !

Parmi les obessions d’Onfray, revient une autre incarnation majeure du
mal : « le petit marigot parisien, mafieux à souhait », « milieu intellectuel d’après guerre imprégné de communisme » qui aurait « décidé de rendre impossible la vie à Camus ». À croire que celui-ci n’aurait jamais fait partie du tout-Paris des lettres ! Ou qu’il y aurait été mal vu. Il y a pourtant passé une bonne partie de son existence d’écrivain, non comme un paria, mais comme un auteur reconnu. Et l’on pourrait même dire, à cet égard, qu’il est mort symboliquement comme il a vécu : la Facel-Vega fracassée contre un arbre où l’on retrouva son cadavre appartenait au neveu de Gaston Gallimard, l’ami mort à ses côtés dans l’accident. Camus n’a jamais été un exilé de l’intérieur banni par ses pairs, pas plus en tout cas qu’Onfray qui fraye avec le gratin intello-médiatique de la capitale, à l’exception de la poignée de normaliens épris de radicalité académique qui persistent, sous peine de se déconsidérer, à ne pas le considérer comme l’un des leurs.

Confusionisme politique plein pot

Que la pensée d’Onfray, si épris de « clarté », soit finalement obscure ne
fait pas de doute. Et cela d’autant plus que les références continuelles au
« solaire » et à la « lumière méditerranéenne » où baigneraient l’œuvre et la vie de Camus dégagent un net parfum d’obscurantisme qui n’est pas sans rappeler parfois les divagations et les effusions hippies de l’époque du peace and love californien.

Dans l’esprit d’Onfray, il semble qu’entre le « socialisme libertaire » dont Camus serait le continuateur et le capitalisme libertaire dont lui-même se veut le précurseur, les traits communs abondent au point que les deux finissent par se confondre. Certes, au départ, le socialisme libertaire qui constituerait l’horizon de la pensée politique de Camus semble totalement incompatible avec la poursuite indéfinie du régime capitaliste. « Le Prix Nobel » qu’il était, croit bon de rappeler Onfray qui n’a jamais voulu comprendre ni digérer le refus par Sartre de ce même prix, n’avait-il pas affirmé « porter Bakounine en lui », et souhaité « l’abolition du salariat » ? Des déclarations qui, comme celles de la même eau anarchisante dont Michel Onfray est coutumier, n’engagent pourtant à rien.

L’affaire se corse avec un article de Camus dans L’Express, où celui-ci
se réjouit d’accords entre les ouvriers de Renault et leur direction
« ayant généré des améliorations obtenues sans grève ». Ce qui aurait suffi aux « marxistes, Sartre en tête »[sic], malveillants partisans du tout ou rien, « pour faire de Camus ce social-démocrate qu’il n’est pas ».
Et Onfray de ressortir une fois de plus le truisme tant de fois avancé par les politiciens et les bureaucrates de la « gauche modérée » pour couper court aux « extrémistes » qui « refusent les réformes sous prétexte qu’elles retarderaient la révolution », version actualisée du vieux proverbe « Un tiens vaux mieux que deux tu l’auras ». Le fait que le gain obtenu par les prolétaires ait été obtenu « sans grève » nous vaut même un truisme suplémentiare : « la grève, peu de gens savent combien elle coûte à la classe ouvrière qui, miséreuse, se voit privée des salaires perdus pendant les jours de lutte ». Dans cet envolée populiste, c’est le « peu de gens » qui retient l’attention. Alors que les grèves défensives se sont multipliées en France depuis le déclenchement de l’offensive néo-libérale, et que beaucoup de salariés n’y recourent cependant pas par peur de voir leur situation matérielle se dégrader davantage, il faut être un Onfray avec les riches pour feindre de supposer que pas grand monde, sauf lui et ses fans, n’est au courant des pertes financières qu’entraînent pour les travailleurs les
« arrêts de travail ». Il vrai que Camus n’était pas en reste en rappelant
que « tôt ou tard, la résistance des privilèges devra céder devant l’intérêt genéral », notion puisée dans le florilège du droit public et de la science poltitique bourgeoise la plus éculée, qui va de pair avec la tonalité moralisante de ce vœu pieux.

« C’est dans le même esprit », selon Onfray, que, dans une conférence en Angleterre, Camus « fit l’éloge du réformisme ». Un réformisme libertaire, comme il se doit, puisque que cet « éloge du travaillisme anglais ou du socialisme scandinave » par Camus s’inscrivait « dans la perspective d’une Europe socialiste suceptible de faire avancer son projet d’une Europe fédérale libertaire ». Une formulation où Onfray frise le plagiat car,
« socialiste » mis à part, on croirait entendre un autre renégat : Daniel Cohn-Bendit. Mais à l’époque, le contexte géopolitique était autre : l’armée « soviétique » campait sur la frontière de la RDA et c’est le péril rouge
que le socialisme revu et corrigé par Camus-Onfray visait à exorciser.
Là, prend place une explication d’ordre stratégique qui vaut la peine d’être
citée en entier. Onfray y dévoile, en effet, sans fard une inculture politique phénomènale mise au service de la position franchement contre-révolutionnaire qui est devenue la sienne.

« Camus pense que la misère, la pauvreté, le chômage constituent autant de causes qui conduisent les travailleurs vers le communisme. Si l’on veut lutter contre lui, puisque sa formule européenne marxiste-léniniste passe par le goulag, il faut tarir la source des mécontentements. Ce communisme européen concret exploite et trompe la clase ouvrière, il parle en son nom, mais remplit les prisons, déporte, excéute. On ne peut défendre ce socialisme des barbelés alors qu’un socialisme libertaire est possible ». Bien sûr, on ne manquera pas d’observer qu’Onfray enfonce une porte depuis longtemps ouverte : le réformisme comme antidote à la révolution. Mais on peut déjà noter un déplacement dans la perspective : l’amélioration de la condition ouvrière n’est plus recherchées pour elle-même, mais seulement dans le cadre de la lutte contre le communisme. Ou ce qui passe pour tel. Et c’est là où la cécité d’Onfray rejoint celle de Camus, avec moins d’excuses.

À l’époque de ce dernier, rares étaient encore et en outre très peu diffusées les analyses portant sur la nature de classe du régime « soviétique » et ses duplicata est-européens, montrant qu’il n’avaient de « soviétique », de « socialistes » et, à plus forte raison, de « communistes » que l’appellation. Étranger, quoiqu’en prétende Onfray, à tout combat anticapitaliste, Camus ignorait probablement jusqu’à l’existence d’écrits marxiens dissidents, tels ceux des militants et théoriciens conseillistes, ou de revues théoriques et critiques comme Arguments ou Socialisme ou Barbarie où ces régimes étaient qualifiées de capitalistes bureucratiques ou d’État. Le cas d’Onfray est encore plus pendable si l’on ose dire. Dès le début des années 1960, et plus encore par la suite, le caractère factice et fictif du socialisme que l’on qualifiera bientôt par antiphrase de « réel » — « épithète aussi inepte que celui de « concret » qu’Onfray accole sans rire au « communisme
européen » — ne faisait plus de toute dans l’intelligentsia de gauche,
si l’on exepte les sectes maoistes ou troskistes et les derniers résidus d’un parti stalinien en voie d’extinction. Combien de fois n’a t-on pas entendu parler à propos de ces régimes sur le mode ironique, dans les cercles demeurés fidèles à une approche matérialiste, de « socialisme réellement inexistant » ! Mais Onfray n’a jamais fréquenté ni même cotoyé les cercles où celle vérité relevait de l’évidence. Les milieux anarchistes dans lesquels
il s’est taillé sa réputation « libertaire » en sont restés à un niveau
infra-théorique largement dû à des préjugés tenaces, qui remontent au conflit entre Bakounine et Marx au sein de la Première Internationale, à l’encontre de ce dernier. Et lorsqu’Onfray a pris ses distances avec ce milieu, ce fut pour parfaire sa résistible ascension comme nouveau gourou anticommuniste, ce qui ne pouvait nullement le conduire à proférer à propos de Marx et, d’une manière générale, de toute critique radicale, en théorie ou en actes, du capitalisme, autre chose que des âneries rabâchées.

La dichotomie ou l’horreur de la dialectique

« La dialectique est une sophistique fautive et dangereuse », décrète Onfray. Ce qui se comprend. Si l’on en juge, en effet, par le reste de son œuvre, il n’y a jamais compris grand chose, et, depuis qu’il s’est résolument positionné du côté du manche, il a fini par raisonner comme un manche. Traquer « le mal », par exemple, est l’un de ses dadas. « Non pas avec une majuscule », cependant, précise-t-il, comme le font les « professionnels en dévotion platonicienne ». Car le « le Mal n’existe pas en soi, dans l’absolu, mais relativement, il se trouve partout, en chacun de nous, personne n’y échappe ». Voilà le genre de scoop philosophique qui explique le succès d’Onfray auprès d’un public qui ne connaît de la philosophie que ce qu’il en dit. Entre nous soit dit, il semble assez aisé de discerner chez lui la nature, non pas du mal qu’il est toujours prêt détecter chez les gens qui incarnent à ses yeux ses aversions idéologiques et politiques, mais du mal au sens pathologique du terme, dont il est atteint : une mégalomanie galopante.

Pour en revenir au mal tel que défini plus haut, on peut noter immédiatement qu’Onfray s’assoie sur cette définition dès les premières pages jusqu’à la fin de ce gros livre célébrant Camus, figure par excellence du bien, avec ou sans majuscule. Le mal est, en effet, bel et bien — si l’on peut dire — incarné non pas « relativement », mais de manière absolue, par exemple, comme on le verra, dans ce qui passe d’ordinaire pour une doctrine, le marxisme-léninisme, et le nom d’un philosophe de renom, Sartre, mais qui fonctionnent dans l’esprit d’Onfray comme deux entités diaboliques contaminant tout ce qu’il lui plaît d’y rattacher, le plus souvent à tort et rarement à raison.

Il serait fastidieux de relever toutes les oppositions binaires qui jalonnent le livre entre les bons et les méchants. Le principe est toujours le même : sous couvert de réhabilter un Camus injustement méprisé et dénigré voire oublié au nom d’un progressisme faussement radical, Onfray en profite au passage pour réhabiliter une partie ce qu’il y eut de réactionnaire dans l’histoire de France. À tout seigneur tout honneur, c’est l’infâme Robespierre qui ouvre le bal des maudits par Onfray. « Le héros de Lénine et des marxistes », ne pouvait, parce qu’il portait « les culottes des bourgeois », que répouver le programme maximaliste des sans culottes et envoyer ses progandistes à la guillotine. Et Onfray de villipenser le trio infernal Robespierre-Saint-Just-Marat accusé d’avoir accentué la tournure sanglante prise par la Révolution, et réhabiliter, à la suite de Camus, les « éternels Girondins » injustements persécutés pour avoir fait valoir des droits de la Province face au monstre étatique parisien en gestation. Non sans verser au passage quelques larmes sur la décapitation de Louis XVI, présenté par Onfray faisant écho à Camus comme l’« assassinat public d’un homme simple et bon ». On aurait presque envie d’ajouter, pourquoi ne pas célébrer, pendant que l’on y est, Charlotte Corday comme martyr de la liberté, l’incarnation de la Vertu face à l’infamie révolutionnaire, si Onfray ne l’avait pas déjà fait dans un brûlot haineux,La religion du poignard, truffé non seulement d’inexactitudes mais aussi de citations apocryphes et de faits inventés de toutes pièces colportés depuis des décennies par l’extrême droite la plus conservatrice [1].

Marx, comme il fallait s’y attendre, n’échappe pas à la moulinette dichotomique. L’antagonisme Marx-Bakhounine et plus encore, Marx-Proudhon, préfiguration de l’affrontement Sartre-Camus ainsi qu’on le verra plus loin, n’est, dans la vision manichéenne d’Onfray, que la poursuite d’un combat acharné et sans fin entre le Mal et le Bien. Combat sans fin puisque la mort des protagonistes, suivie de celle de ce qu’Onfray, guidé par son ignorance crasse des réalités socio-historiques, persiste à identifier au
« communisme », ne semblent pas l’avoir convaincu de déposer les armes. Le voici guerroyant sur plus de cinq cent pages comme un forcené comme
si une nouvelle guerre préventive verbale n’était pas de trop pour empêcher l’ennemi abattu de se relever, prêt à exercer de nouveau son pouvoir de nuisance sur le monde maintenant mondialisé.

Récupérant pour l’occasion quelques bribes de ce qui lui reste de culture anarchiste, y compris les sottises colportées par les plus obtus de ses représentants, Onfray va jusqu’à reprocher à Marx d’être « allé même jusqu’à nier que la Commune fut socialiste parce qu’elle fut beaucoup proudohnienne et surtout pas marxiste ». On se souvient poutant, sauf Onfray qui, semble t-il, ne semble jamais en avoir eu vent, de la célèbre exclamation de Marx lancée à tous les thériciens de son époque se réclamant du socialisme, qui chipotaient sur les mesures prises par le gouvenement de la Commune : « Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ? » Mais Onfray n’en a cure, n’hésitant pas à faire faire passer Marx pour contre-révolutionnaire au sens propre du terme, en s’appuyant sur une lettre adressée à l’Association Internatinale des Travailleurs où « Marx recommandait au peuple de Paris de ne surtout pas s’insurger », et de « travailler dans la république afin de se renforcer et de préparer la révolution (marxiste à venir) ». Une lettre dont n’importe quel historien un tant soit peu sérieux de la Commune sait qu’il agissait d’un faux grossier. « Le Paris ouvrier, écrira Marx, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. » [2].

Tirée de La Guerre civile en France, cette phrase que des générations entières de militants anticapitalistes ont lue aurait-elle également échappé à notre philosophe « libertaire » ? De même ces lignes, tout aussi connues : « Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. Il serait évidemment fort commode de faire l’Histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables. […] Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle. [3] » Il est vrai l’assaut du ciel importe peu à un individu uniquement préoccupé de gravir les échelons de la renommée médiatique.

Ne reculant devant aucune falsification, Onfray dresse ensuite un parallèle qu’il veut édifiant et qui n’est que consternant entre l’auteur du Capital et celui de la Philosophie de la Misère. « Marx, le grand bourgeois intellectuel lecteur des philosophes allemands, ricannait, lui-aussi, de l’amateurisme de l’ouvrier Proudhon. Marx, l’homme des villes, le fils d’avocat, le mari d’une comtesse a, lui aussi, méprisé Proudhon, le fils de tonnelier, le petit paysan venu de sa campagne franc-comtoise. Marx stigmatisait, lui aussi, la prétendue incapacité de Prouhon à comprendre les grands textes philosophiques, la dialectique de Hegel. Marx, lui aussi, disqualifiait la démarche socialiste libertaire de Proudhon comme non scientifique, non dialectique, utopique, petite bourgeoise, contre-révolutionnaire, faisant le jeu de la bourgeoisie et du capital. »

Peu importe, pour Onfray, que ce « grand bourgeois » de Marx et sa
« comtesse » d’épouse aient vécu exilés dans la misère par suite de l’engagement théorique et pratique de l’époux dans la lutte contre l’oppression et l’exploitation capitalistes. Cela ne peut au contraire que constituer un facteur aggravant pour cet insurgé du juste milieu devenu
le chouchou des médias bourgeois, croulant sous les revenus de ses droits d’auteur. Marx qui devait à Engels, autre « grand bourgeois », un
industriel avant d’être un intellectuel, d’avoir pu faire boullir la marmite familiale quand il était dans le besoin, ne peut que susciter un
haussement d’épaules chez un fils du peuple enrichi, comme n’aurait
pas dit Maurice Thorez, amateur des grands crus hors de prix que son
« hédonisme libertaire » haut de gamme l’autorise à priser. On peut néanmoins déjà discerner ce qui ressort de cette hargne.

Remplaçons Marx par n’importe quel penseur « parisien » digne de ce nom, et Proudhon, l’humble provincial, selon Onfray, par ce dernier, et l’on aura la clef sociologique et psychologique de la virulence de cette diatribe contre Marx, indépendamment de ce qui les séparent sur le plan politique. Apparaîtra alors, en effet, la rancœur d’un intellectuel prolétaroïde miné par le ressentiment qui, bien que parvenu à la notoriété médiatique, se sent injustement laissé de côté par un cénacle de penseurs de haute volée détestés pour ne pas avoir admis en son sein l’imposteur qu’il est.

« Socialisme » « communisme », « révolution » ont toujours fait partie des concepts malmenés, aussi bien parmi ceux qui abhorraient ce que ces mots signifent, que par ceux qui les inscrivaient sur leur bannière pour masquer des lignes politiques qui en étaient la négation. Onfray, à cet égard, ne faillit pas à la tradition. Et cela doublement, en nourissant l’aversion viscérale qu’il éprouve à l’encontre de ce qui a trait à la lutte contre la domination capitaliste des exactions accumulés par des régimes, des partis ou des idéologues qui se prétendaient « socialistes », « communistes » ou « révolutionnaires ». Ce qui donne lieu, selon la modalité binaire qui guide
ce lui tient lieu de pensée à une opposition qui, selon lui « architecture deux visions du monde », alors qu’elle n’est que la résultante de son propre manichéisme, mécaniste et simpliste.

« D’un côté de la barricade », donc, le « syndicalisme révolutionnaire »
qui s’identifierait « à un souci concret et pragmatique du réel, une
tradition latine et française, une prodigiuses amélioration de la condition ouvrièe [sic], une autogestion partant de la base pour y revenir, un goût pour la vie ». L’« autre côté », si l’on adopte la focale onfrologique, est nettement plus sombre : le « socialisme césarien », « une religion doctrinaire, idéaliste, conceptuelle, un lignage germanique et slave,
des formes nouvelles d’asservissement du peuple, un pouvoir pyramidal, centralisé, décidant du sommet vers le prolétariat, une passion
pour la mort ». On comprend, devant ce dualisme primaire, le succès d’Onfray auprès d’un public qui n’en demande pas plus. Ou plutôt qui en redemande, apparemment, puisque qu‘Onfray enchaîne en enfonçant délibérément le clou. Dans le bienheureux « royaume méditerranéen »,
« les anarchistes français italiens et espagnols ; les forces lumineuses
de la vie ; les mystères païens de la nature ; la bonne mesure de la commune, le souci de la socité ; l’exercice dela liberté réfléchie ;
l’expérience de la rue ; le goût et le plaisir du jour ; l’homme de chair d’aujourd’hui ». En revanche, « côté exil européen », on n’est
visiblement pas là pour rigoler : « les nihilistes et les bolcheviques
russes ; les terroriste slaves ; la lumière noire de la mort ; les grandes villes désespérantes ; les dogmes du monothéisme judéo-chrétien ; la monstruosité de l’État ; la société idéale forgée à coups de concepts hégéliens ; la liberté abstraite et de papier ; l’égoïsme nihiliste : la religion des fictions cérébrales ; l’homme idéalisé de demain ». Bref, l’ombre et la lumière, le corps épanoui et l’intellect décharné, le tout enraciné dans une partition aux connotations racistes entre l’est et le sud de l’Europe.

Pour réconcilier les contraires, Onfray, allergique comme on l’a vu à tout mode de pensée dialectique, recourt massivement à l’oxymore.
Tels l’« évolution révolutionnaire » ou le « nietzschéisme de gauche »
dont Camus aurait été un adepte ou « l’ordre libertaire » dont Onfray
se veut le croisé, jusqu’au capitalisme qui, selon lui, pourrait être lui
aussi « libertaire » pour peu que l’on consente à jeter par dessus bord toutes les critiques un tant soit peu radicales dont il a fait l’objet depuis la naissance du mouvement ouvrier. Ce qui revient à jeter aux poubelles de l’histoire non seulement l’œuvre de Marx, théorie et pratique confondues,
et l’héritage « marxiste » dans toutes ses variantes (léninistes, luxembourgisme, troskistes, staliniennes, maoistes, castristes…),
mais aussi le conseillisme, en rupture totale avec les précédentes,
et une partie aussi, pour faire bon poids, de la tradition anarchiste, celle représentée par « les gardiens du temple », comme les appelle Onfray, c’est-dire les entêtés qui persistent à penser que le capitalisme n’est pas l’horizon indépassable de notre temps et de ceux à venir, et dont « la pureté intellectuelle consubstantielle à l’idélogie se moque du réel au profit des seules idées ».

Fidèle à sa vision manichéenne du monde, en effet, Onfray distingue, en effet, les bons et les mauvais anarchistes. Ces derniers resteraient prisonniers d’une vision sommaire et suranée, mortifère de surcroît, du changement social, à laquelle il oppose un « pragmatisme responsable » qu’il qualifie sans rire de « post-anarchiste », alors qu’il n’est qu’une ressucée du réformisme traditionnel le plus plat. Ce qui nous vaut un plaidoyer indigent en faveur de la démocratie représentative dont Onfray est devenu un ardent pratiquant et un prosélyte impénitent. Car non seulement notre philosophe vote quand l’occasion s’en présente, mais il tient à faire savoir, par voie de presse, radio ou télévision, pour qui et pourquoi : Besancenot un jour, Arnaud de Monteboug, aux « primaires » du PS, un autre jour, et maintenant Mélanchon, au premier tour de la présidentielle, avec, à chaque fois, des explications où la sottise le dispute à la prétention.

« Abstention, piège à cons » : tel est l’intertitre, glissé avec finesse par Ofnray dans son opus camusien, détournement maintes fois repris avant lui par les plumitifs du complexe médiatico-intellectuel, notamment à la veille de chaque « consultation électorale », du titre d’un article de Sartre dans Les Temps Modernes, alors en plein trip gauchiste. On aurait pu attendre du philosophe « libertaire » passé à l’ennemi une remise à neuf, grâce à l’injection de quelque innovation théorique de son crû, « nietzschéenne » ou non, du précepte implicite qui incite depuis des lustres les électeurs potentiels à ne pas bouder les urnes : « Je vote donc tu suis ». Même pas ! La présentation de l’élection comme « un moindre mal dans un monde qui va très mal », ne fait que reprendre un argument archi-éculé, auquel Onfray croit bon d’ajouer qu’elle « permet heureusement de faire de la politique autrement », niaise promesse cent fois entendue de la part des notables Verts pour justifier la relégation de leur radicalisme initial au vestiaire, et cent fois démentie par leur pratique politicienne. On apprend aussi que « ne pas voter, c’est voter pour le statu quo », comme si les élections ne servaient pas depuis l’aube de la démocratie bourgeoise à assurer le changement social, réduit aujourd’hui au « sociétal », dans la continuité capitaliste. Cette contre-vérité est suivie de truismes qui semblent tirés d’un dictionnaire des idées reçues. Du genre : « Ne pas vouloir changer, c’est vouloir l’immobilité », crédo de tous les opportunistes, dont Onfray, il est vrai, est un spécimen particulièrement gratiné. Ou encore « Ne pas élire un homme, c’est laisser en élire un autre », ce qui a conduit les gogos de gauche voire d’extrême gauche à voter Chirac pour « battre Le Pen », Ségolène Royal — une femme en l’occurrence — pour « battre Sarkozy » et, qui sait, demain, Sarko lui-même, si Hollande défaillait, pour « battre Marine Le Pen » au cas où l’intimidation des maires n’empêchait pas celle-ci de se présenter. Onfray en est arrivé là où arrivent tous les renégats qui ont décidé de se positionner du côté du manche : raisonner comme un manche.

Notes :

[1Guillaume Mazeau, « Les dérives de l’intellectuel médiatique », www.cifpr.fr/+Onfray-les-derives-de-l+19 avril 2010.

[2Mathieu Léonard, L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première internationale, La Fabrique, 2011.

[3Karl Marx, Lettres à Kugelmann, Paris, Anthropos, 1968.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.47