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Christiane Passevant
L’Inconsolable
Films de Jean-Marie Straub d’après Maurice Barrès, Cesare Pavese et Franz Kafka
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Quatre films, trois écrivains. Maurice Barrès, Cesare Pavese, Franz
Kafka. Un nationaliste français, un communiste italien, un juif
tchèque de langue allemande. Les rassembler aujourd’hui,
c’est affirmer qu’au-delà de ces identités réductrices, ces
trois hommes, chacun dans son ton et à sa manière, ont vécu et médité
l’histoire de l’Europe moderne — ses aspirations, ses origines, sa
catastrophe.

Faire des films à partir de leurs écrits, c’est poser aujourd’hui,
entre autres questions, celle de l’identité. Question urgente,
qu’on aurait tort de refouler, quand d’autres la brandissent comme un
slogan au service de politiques policières et xénophobes.

Ces quatre films parlent de conflits et de blessures. Blessures et conflits
qui font les hommes et les peuples. Qui ne fondent aucune ident ité figée,
mais au contraire ne cessent de l’inquiéter, d’y substituer un questionnement de la provenance et de la destination.

Lothringen !, Un héritier, Schakale und Araber : on ne comprend rien aux peuples et aux territoires, ici et ailleurs, si on oublie les conflits qui ont scandé leur histoire, qui déterminent leurs rapports.

L’Inconsolable : on ne sait pas ce qu’est un homme, un homme ne sait pas qui il est tant qu’il n’a pas trouvé sa blessure, qu’il n’est pas descendu dans son obscurité intérieure.

Le cinéma est lumière, celui de Jean-Marie Straub plus que tout autre. Mais une lumière qui se souvient de l’ombre — qui vient de l’ombre, par-dessous.

Les rayons du soleil, à la fin de L’Inconsolable, touchent le front d’un homme qui revient de loin — du coeur des ténèbres.

Sortie nationale le 8 février 2011.

Quatre films, trois écrivains, un langage cinématographique lumineux et fascinant. Le cinéma de Jean-Marie a certes à voir avec la lumière. Quatre films et quatre moments de la journée.

Lothringen !  [1]La tragédie de la guerre et de l’exil… Metz, 1871. Une carte plein cadre qui établit la conquête et en fond sonore, un hymne.
La population fuit de peur des représailles, de devenir prussienne. La route de Metz à Nancy est encombrée de famille entières dans des charettes pour les mieux lotis, de brouettes pour les plus pauvres, une longue file attend à la frontière… La Lorraine s’en va et abandonne maisons, terres, vie sociale… La population de Metz est passée de cinquante à trente mille personnes en 1872… Un drame vécu il y a plus d’un siècle, un texte simple, incisif, dit par une voix intemporelle qui glisse sur les panoramiques de la caméra dans un décor apaisé, champêtre et la lumière du matin. Vues du fleuve, la synagogue, la cathédrale, la ville médiévale. Celle-ci contraste avec l’autre architecture, néo-romane allemande de la fin du XIXe siècle. On voit les édifices de la Poste et de la gare, tous deux de 1906. Le panoramique finit sur la statue gigantesque d’un chevalier allemand. C’est un de ceux que l’on peut aussi voir dans le film d’Eisenstein Alexandre Nevski. Alors que l’on voit le guerrier, on entend la phrase : « La vague allemande (pause de respiration) ne cessait
de croître et menaçait de tout submerger. »

Peut-on imaginer l’angoisse générée par un changement forcé d’identité ? Changer de terre, changer de vie ou bien changer de nationalité, de culture, de langue… Les écoles passent du jour au lendemain des cours donnés en langue française aux cours donnés en langue allemande. Les professeur-es sont interdit-es d’enseignement, emprisonné-es s’ils et si elles persistent donner des cours en français. Se cacher pour parler une langue, dissimuler sa culture… Des milliers de frontalier-es ont vécu ce drame après la défaite française de 1870.

Un Héritier . [2] Deux hommes marchent de dos en forêt. La caméra s’éloigne, se rapproche… La conversation tourne autour de cet exil des francophiles après la défaite française de 1870. Opter pour la France, c’était tout abandonner. L’héritier est resté dans l’Alsace sous domination allemande : « Je suis un héritier. Je n’ai ni l’envie ni le droit d’abandonner des richesses déjà créées ».

Silence. Pause sur le chemin forestier. Des murs aux pierres immenses.
La mémoire des guerres : « On essaie de nous faire avaler que tout est réparable. Mais les blessures sont les blessures. Elles peuvent guérir mais elles restent comme cicatrices. Et ce ne sont pas que les Français et les Allemands, qui sont morts à la guerre ».

« Nous autres, jeunes citoyens alsaciens, avons grandi
dans une atmosphère de conspiration, de peur et de haine ». La langue française, la culture honnie…

Une halte dans une maison forestière. Une femme leur sert à boire. L’un des deux personnages raconte alors les circonstances dans lesquelles il a sauvé cette femme, alors qu’il n’était étudiant en médecine.

L’Inconsolable.  [3]
En préambule de l’Inconsolable, une fenêtre poussée par le vent cogne une lampe à plusieurs reprises. Dehors, c’est la ville et le bruissement des marronniers. Dernier soupir, Jean-Claude Rousseau (2 minutes).

La forêt et l’Inconsolable. Orphée et son voyage aux enfers. On entre dans ce film comme dans un tableau, une tragédie antique à deux personnages immobiles, se parlent sans se regarder. Plans fixes, personnages immobiles et voyage uniquement intérieur…
Le texte de Pavese accentue encore l’impression de ce voyage aux enfers dont on ne revient peut-être pas finalement.

Orphée a-t-il vraiment voulu ramener son amour, Eurydice, à la vie ?
« Pour ensuite mourir une autre fois, Bacchante.
Pour porter dans son sang l’horreur de l’Hadès, et trembler avec moi jour
et nuit. Tu ne sais pas ce qu’est le néant. »

Et peut-on partager cette conscience du néant ? Que signifie le ou son néant ? Que cherchait Orphée dans les enfers sinon lui-même ? « Il est nécessaire que chacun descende une fois dans son enfer ».

Schakale und Araber.  [4]Un écran blanc. La musique de György Kurtag — un chant, en allemand : « De nouveau, de nouveau, bannis au loin, bannis au loin ».

Une femme se tient assise par terre, devant une fenêtre, à contre jour. La lumière est quasi crépusculaire. La femme se tient les yeux fermés. Puis elle dit en allemand : « Je suis le plus vieux chacal alentour ». Le texte est de Kafka et est dit en allemand. La femme dont seuls les yeux et les cheveux sont à présent éclairés s’adresse à un interlocuteur tout d’abord invisible. Dans ce texte, il est question de désert, de frontières, d’ennemis, de sang et d’affrontements. L’histoire est en boucle, comme une blessure réouverte.

Les films de Jean-Marie Straub nous entraînent dans les mondes croisés du cinéma, de la littérature, de la musique… Et de la réflexion politique sur les guerres, la violence, la barbarie.

Notes :

[1Lothringen ! Film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.
Texte tiré du roman Colette Baudoche de Maurice Barrès.
Avec Emmanuelle Straub. Commentaire dit par André Warynski
et Dominique Dosdat.
Caméra : Christophe Pollock.
Son : Louis Hochet.
Première présentation au Festival de Locarno 1994. 21 minutes. 35 mm, couleur, format 1/1,37.

[2Un Héritier. Film de Jean-Marie Straub. Texte tiré du roman Au service de l’Allemagne de Maurice Barrès. Avec Joseph Rottner, Jubarite Semaran, Barbara Ulrich. Caméra : Renato Berta, Christophe Clavert. Son : Dimitri Haulet, Julien Gonzales.
Assistants : Arnaud Dommerc, Maurizio Buquicchio, Grégoire Letouvet.
Les Fées Productions – Belva GmbH, JEONJU DIGITAL PROJECT
2011. 20 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Après Lothringen !, Jean-Marie Straub, natif de Metz, retourne
en 2010 dans l’Est, en Alsace cette fois-ci, pour réaliser le
deuxième volet du diptyque Barrès. Il s’agit d’un texte tiré du
livre Au service de l’Allemagne, écrit par Barrès en 1903. Un
héritier suit les traces d’un jeune médecin de campagne en
promenade au Mont Sainte-Odile, à travers les chemins qu’a
connus Barrès, jusqu’à la maison forestière de Ratsamhausen
et autour du célèbre « mur païen ». Le personnage du médecin
est inspiré du docteur Pierre Bucher, qu’a connu Barrès,
auquel il rend hommage dans la préface de l’édition de 1923
d’Au service de l’Allemagne.

[3L’Inconsolable. Film de Jean-Marie Straub. Texte tiré des Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese. Avec Giovanna Daddi, Andrea Bacci. Caméra : Renato Berta, Christophe Clavert. Son : Dimitri Haulet, Julien Gonzales. Production : Les Fées Productions – Belva GmbH.
2011. 15 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Avec L’Inconsolable, Jean-Marie Straub continue la mise en
scène des Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, commencée
en 1978 avec De la nuée à la résistance et poursuivie en
2006, 2007 et 2008 avec Ces rencontres avec eux, Le Genou
d’Artémide et Le streghe
Femmes entre elles.
Orphée dialogue avec Bacca au sujet de son séjour dans
l’Hadès. Qu’est-il allé chercher aux Enfers ? Eurydice ou lui-même ?

[4Schakale und Araber. Film de Jean-Marie Straub. Texte tiré de Schakale und Araber, nouvelle de Franz Kafka. Avec Barbara Ulrich, Giorgio Passerone, Jubarite Semaran. Caméra : Christophe Clavert. Son : Jérôme Ayasse. Assistant : Arnaud Dommerc. Production : Belva GmbH.
2011. 11 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Un projet ancien (pour le numéro 400 des Cahiers du Cinéma, en
octobre 1987, Jean-Marie Straub avait envoyé à Wim Wenders la traduction
par Danièle Huillet de la nouvelle de Kafka), réalisé maintenant
comme « comédie de chambre ». Chacals, Arabes et Européen,
meute, masse, individu : des conflits immémoriaux dans
le désert, une étrange affection entre ennemis de toujours. Qui
résoudra l’énigme du monde dans cette « histoire d’animaux »
publiée par Kafka en 1917 ?

P.S. :

Écritsde Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (Independencia Éditions)

Édition établie Par Philippe Lafosse et CyriL Neyrat

Parution en Février 2012, en même temps que la sortie en salles du programme L’Inconsolable.

Ce livre réunit pour la première fois tous les textes écrits et publiés — dans des journaux, revues et ouvrages français, allemands et italiens — par Jean-Marie Straub et Danièle Huillet depuis 1954. Ils sont en grande partie aujourd’hui introuvables.

Exigence, résistance. Patience esthétique et urgence politique : aujourd’hui plus que jamais, ces écrits nous sont nécessaires.

Préface de Philippe Lafosse et Cyril Neyrat. (Extraits)

« Ces textes — et c’est la raison d’être de cette édition — sont étroitement liés à l’oeuvre cinématographique. La plupart ont été écrits par Jean-Marie
Straub, quelques-uns par Danièle Huillet, d’autres sont signés des deux
noms. Les registres sont divers : critiques de films, réponses à des revues,
hommages à des cinéastes vivants ou disparus, coups de gueule politiques,
présentations de leurs propres films, prises de position esthétiques
qui définissent leur pratique…

Les écrits de Straub et Huillet exposent des goûts et expliquent une pratique.

C’est pourquoi nous avons souhaité les faire suivre d’un ensemble
de documents de travail choisis dans les archives de deux des principaux
collaborateurs du couple : les chefs opérateurs Renato Berta et Willi
Lubtchansky. La plupart sont inédits : lettres de Danièle Huillet, comptes
rendus de repérages, scénarios annotés, plans de tournage et feuilles de
route, ainsi que plusieurs dossiers de presse conçus comme de véritables
livrets. Jean-Marie Straub a généreusement commenté l’ensemble, incitant
le lecteur à percevoir les résonances entre ces documents et les écrits.
Enfin, nous avons invité Renato Berta à composer un portfolio à partir
de photographies prises dans sa collection personnelle – de 1969 à 2010,
d’Othon à Un héritier. Commentées par le chef opérateur, ces photos font
le récit discontinu de quarante ans de collaboration, et le lien entre les
parties « Textes » et « Atelier ».

C’est par la bande, en somme, que nous invitons chacun, cinéphile ou
pas, à une visite inédite dans l’atelier de travail et de vie où se réalise
depuis cinquante ans une des oeuvres les plus importantes de l’histoire du
cinéma.
 »



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