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Yémen. Où est l’humanité ?
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Extraits des interventions de la réunion publique du 5 janvier 2012 qui s’est tenue dans une salle de la mairie du 2e arrondissement de Paris en soutien à la révolution yéménite.

« Où est l’humanité ? Où est le monde censé se tenir à nos côtés ? »
(Extrait de la vidéo projetée avant les interventions)

Modérateur : Abdessalam Kleiche

Intervenant-es : Atiaf Alouazir, blogueuse, chercheuse, de passage en France. « La révolution du million : les femmes ont joué un rôle si important que le prix Nobel ne s’est pas trompé et a récompensé Tawakkul Karman » ;

Benjamin Wiacek, journaliste, rédacteur en chef de La voix du Yémen, seul site d’information francophone qui a couvert la révolution ;

Abdelaziz Alamoudi, Président de l’association « Les jeunes de la révolution du Yémen en France », dont l’objectif est de briser le silence sur cette révolution (présentation du Yémen).


Photo La règle du jeu (Revue RDJ)

Le Yémen est souvent perçu à travers le prisme de la péninsule arabique […] Cette révolution se passe dans la seule république de la péninsule arabique. Souvent, historiquement, le Yémen a regardé du côté de l’Égypte. La fin du nassérisme n’a pas commencé en 1967, mais plus tôt, Nasser ayant envoyé 70 000 Égyptiens combattre au Yémen. Cela a sonné le glas de l’idéologie nassérienne.

Le Yémen fait 500 000 km2 (soit la superficie de la France) pour 24 millions d’habitants. C’est un pays qui pèse démographiquement dans la péninsule arabique. C’est un pays pauvre, doté du multipartisme. Le chômage y est endémique et touche 50 % de la population. C’est un pays gangréné par la corruption, le népotisme. Le risque de voir se mettre en place une république « dynastique » est un point qu’il a en commun avec la Syrie ou la Libye.

Atiaf Alouazir :

La pauvreté, l’analphabétisme, le manque d’un État de droit sont les raisons qui ont poussé les gens à réclamer la liberté et la dignité. Il y a des manifestations de masse depuis onze mois. Les trois manifestations de Taez, Sanaa et Aden, ont été suivies de manifestations quotidiennes après la démission de Moubarek. Le 11 février, on a scandé « Le peuple veut la chute du régime ». Le 3 février, la manifestation a eu lieu sur le campus de l’université de Sanaa et à partir du 11 février, les partisans de Saleh ont occupé la place du changement pour empêcher les manifestants qui ont alors rejoint le campus de l’université.

Le 20 février, a eu lieu le premier sit-in devant l’université de Sanaa, les étudiants ont été rejoints par la population. De plus en plus de monde a rejoint la « ville de tentes » érigée autour du campus de l’université. Par pure coïncidence l’obélisque y porte l’inscription « la foi est yéménite, la justice est yéménite » et les rues voisines s’appellent « rue de Tunis »
et « rue du Caire ».

Les appels pour un changement pacifique ne sont pas nouveaux.

En 1962, a eu lieu la première manifestation (à laquelle mon père a participé). En 2007, le mouvement sudiste a demandé des réformes puis la séparation d’avec le nord du pays. En 2008, des ouvriers et la société civile ont participé à des manifestations et ont fait des grèves pour les salaires et la libération des prisonniers politiques. Aujourd’hui, c’est la confirmation des efforts passés et des processus de Tunis et d’Égypte.

Le mouvement est dirigé par des jeunes, et non par « l’élite », mais par ceux qui souffrent quotidiennement dans le pays. La première fois que j’ai scandé « le peuple veut la chute du régime » je me suis retournée pour voir les réactions et je me suis rendue compte que des centaines de personnes autour de moi scandaient aussi ce slogan. Le mur de la peur était tombé.La situation peut paraître confuse et compliquée en raison de la pluralité des acteurs.

Il y a différents acteurs dans l’opposition.

On a l’opposition formelle regroupée dans le « forum commun », soit six partis (islamistes, baathistes, nassériens, etc,..), les manifestants eux, sont indépendants.

En face, on a l’appareil de sécurité, le gouvernement et le Congrès Populaire Général. La branche de l’armée qui a fait défection autour d’Ali Mohsen a rejoint la révolution. Il est controversé pour avoir dans le passé participé aux affrontements dans le Sud. Quant aux tribus, certaines soutiennent le gouvernement et d’autres, la Révolution. Enfin, des puissances régionales jouent un rôle destructeur : Arabie Saoudite (et EU), Qatar..

Il faut insister sur les éléments positifs de la Révolution. Au terme de trente-trois ans de pouvoir de Saleh, les forces du changement ont contribué à unifier la population que Saleh avait divisée (diviser pour régner). Tous sont réunis sur la place : hommes, femmes, enfants, moins jeunes, islamistes, laïcs. Le mur de la peur est brisé. Maintenant on parle librement et pas seulement sur la place du changement, mais dans la rue en général. L’espoir est possible ; il est possible de réaliser le changement. La place porte une inscription « place de la tolérance et de l’accueil » ; c’est assorti de « irhal » (dégage !), ça c’est pour Saleh !

La place du changement est aussi celle de la créativité et de l’ingéniosité. Tous les jours, moi-même suis étonnée par la créativité des occupants. Il y a des spots de haute technologie, de l’électricité, alors qu’en ville on n’a l’électricité que trois heures par jour. Partout il y a des satellites sur la place du changement.

Au cours des onze derniers mois les forces de sécurité et les voyous payés ont utilisé toutes sortes d’armes contre les manifestants non armés. Il y a eu 500 tués et des milliers de blessés. Pourtant les manifestants ont refusé de prendre les armes. Au Yémen, il y a 70 millions d’armes à feu en circulation. Les tribus, souvent impliqués dans des guerres, ont renoncé à la violence aussi.

La place du changement est une nouvelle entité pour l’engagement civique. Tous les jours on y tient des séminaires sur la Constitution, la politique, les partis, les droits des femmes, la citoyenneté, de l’alphabétisation pour les femmes qui veulent lire et écrire. Une manifestante m’a dit « J’espère que la Révolution ne va jamais se terminer » je lui ai demandé : pourquoi ? « Je n’ai jamais autant appris que depuis le début de la révolution ».

C’est une arène ouverte à tous, il n’est pas besoin d’argent ou d’invitation ; il suffit de vouloir apprendre. L’art y est un élément central. De nombreux artistes ont rejoint la place du changement, notamment des musiciens célèbres. Il y a de tout, de la musique traditionnelle, du reggae, du hip-hop. Il y a des concours de poésie. Les « Jeunes Talentueux Yéménites » ont mis en forme la poésie révolutionnaire et espèrent pouvoir la mettre en vente. Et enfin, il y a les arts visuels, la peinture, la photo, la caricature. Dans les tentes, il y a des galeries d’art et des ateliers d’apprentissage de la peinture, et des ateliers d’expression sous forme de thérapie pour les enfants des martyrs. Voilà une tente réalisée en bouteilles de plastic, aux trois couleurs du drapeau du Yémen, une façon de recycler également…
Les femmes ont occupé une place importante.

Tawakkul Karman organisait déjà des manifestations hebdomadaires en 2007 à Sanaa. Les femmes ont été bénévoles sur la place du changement, notamment le comité des médias, le comité médical,[…] Pour la plupart d’entre elles, il s’agissait du premier engagement dans la sphère publique. Ce devrait être irréversible, mais nous avons encore une longue route devant nous, car nous savons que dans l’histoire, les femmes ont été utilisées dans les révolutions pour être oubliées une fois la révolution terminée. Nous ne voulons pas de ça au Yémen. Il va falloir travailler de façon collective pour obtenir nos droits.

Il y a des divergences au sein de l’opposition. Les uns sont pour des négociations politiques, les autres pour des protestations de masse.
L’initiative des pays du Golfe, signée le 23 novembre en Arabie Saoudite, a divisé l’opposition et a discrédité le « forum commun ». Les jeunes en ont été exclus. Cette initiative ne propose pas de réel changement or la révolution n’est pas dirigée contre un homme, mais contre un régime qui doit partir.

Abdelaziz Amoudi :

En 33 ans, le règne de Saleh a fait rentrer le Yémen dans des guerres internes et tribales, qui ont fait plus de 100 000 morts, 200 000 blessés et 1 million de déplacés. Il y a les problèmes de la pauvreté, d’El Qaïda et des Houthistes dans la région frontalière. Le pouvoir a instrumentalisé El Qaïda pour avoir l’appui des puissances internationales. L’objectif n’était pas de combattre El Qaïda, mais d’utiliser l’aide financière pour consolider le pouvoir et réprimer l’opposition. En 1990, le mouvement des Houthistes est créé par Saleh pour bénéficier du différend chiites-sunnites et faire pression sur l’Arabie Saoudite. Après l’accord sur le tracé des frontières, il s’est retourné contre les Houthistes et a fait rentrer le Yémen dans la guerre, contre les Houthistes.

Les années 1990 ont vu l’unité Sud-Nord. Au bout de quatre ans, il s’est retourné contre cette unité, notamment par des assassinats des leaders du parti socialiste et en utilisant des fetwas contre la population du Sud. La guerre de 1994 contre le Yémen du Sud, en s’appuyant sur des fetwas. Ils ont réussi à spolier les ressources du Sud et à licencier 64 000 soldats du Sud Yémen. Le licenciement de 65 000 fonctionnaires du Sud Yémen a encouragé un mouvement sécessionniste au Sud.

El Qaïda a été un outil de pression pour consolider le pouvoir de Saleh. Il leur a laissé la région d’Abyan au mois de mai, avec toutes les infrastructures, ce qui leur a permis de mener une guerre contre l’armée et de pouvoir prolonger leur pouvoir dans la région de Chabwa et de mener des opérations à Aden. La situation économique est désastreuse et a conduit des milliers de gens à émigrer.

Les forces armées ne mènent pas d’opérations contre Al Qaïda, mais contre les tribus qui luttent contre Al Qaïda.

Cette situation a consolidé l’analphabétisme qui a atteint plus de 50 %
de la population, et la paupérisation qui touche plus 75 % de la population. Il y a eu l’émergence d’une classe proche du pouvoir, détentrice du pouvoir économique. Leurs fortunes sont en Allemagne, en Suisse… Leurs fortunes montrent que le Yémen a des moyens qui lui permettraient de s’en sortir, mais elles sont concentrées entre les mains d’une clique […]

Benjamin Wiacek :

Il y a des différences entre la réalité du terrain et ce qu’en disent les médias (le Yémen, « terre de Ben Laden » […], d’Al Qaïda, de la pauvreté et de la corruption.

En 1962, le Yémen a été la première démocratie de la péninsule arabique. C’est une dictature militaire. À Ahmed Ali : la garde présidentielle. Le pouvoir est centralisé aux mains de la famille de Saleh. Le Yémen est riche de sa diversité, comptant de nombreux groupes religieux, courant et sectes musulmanes, des Juifs, et des structures traditionnelles désignées sous le terme de tribus. Des tribus s’unissent pour combattre Al Qaïda.
Le Yémen a un nom plus familier aux oreilles des étrangers.

Les médias au Yémen ont joué un rôle important.

La chaîne officielle Yémen TV et la chaîne Souhail TV, qui représente l’opposition proche d’Al Islah. C’est la guerre de propagande entre les deux chaînes qui font de la surenchère.[…] Aljazeera est interdite de travailler depuis le mois de mai, mais a repris maintenant de l’activité. Dans cette escalade de propagande, il y a une troisième voix, celle des comités médiatiques sur la place du changement. Trente nouveaux journaux sont nés, qui offrent une vision différente et originale. Les gazettes voient le jour sous les tentes où il y a accès à des imprimantes et à internet et grâce à l’aide de bénévoles. Les imprimeurs ont offert les coûts d’impression. Au Yémen, 2 % de la population a accès à Internet.

Les blogs sont des relais incontournables pour sensibiliser la population au Yémen et la solidarité internationale. Il existe plus d’une centaine de groupes sur Facebook, d’inégale fréquentation. Les téléphones portables qui filment sont d’autres outils de mobilisation.

Mais on doit faire face à des nouveaux défis et obstacles. Des activistes pro-gouvernement sont infiltrés sur le net et font des victimes. La journaliste Afrah Nacer, menacée et insultée, a été poussée à l’exil en Suède. On trouve les mêmes exagérations sur Internet que dans les médias. Quelques journalistes indépendants ont choisi leur camp […]

Les journalistes étrangers doivent avoir un permis pour sortir de la capitale. Ils ont des difficultés pour avoir une vision impartiale, car ils sont accompagnés et contrôlés par le pouvoir.

On a l’électricité 1 à 5 heures par jour, les réservoirs à eau sont situés à l’extérieur des domiciles. Les pompes à eau sont électriques. A Sanaa la situation est dramatique. Certains quartiers ont l’électricité 24h/24. Pourquoi ? C’est une punition collective.

Il n’y a pas eu d’essence pendant trois mois. De 1500 rials pour 20 litres, le prix est passé à 30 euros, c’est donc plus cher qu’en France. Il y a des hausses de prix. Ceux des transports en commun ont doublé et ce qui a des répercussions sur les prix (prix du transport des produits).

On a simultanément les plus violents affrontements et des zones de paix ; comment ne pas être parano ou souffrir de dédoublements de la personnalité ? […]

Réponses aux questions de la salle :
[…]
Les cordons de sécurité sur la place du changement sont organisés par les manifestants. Les violences lors des manifestations ont eu lieu dans la capitale, pas sur la place à l’exception du 18 mars, où il y a eu 52 personnes assassinées par des snipers.

Un général de l’armée a fait défection et ses troupes protègent les manifestants depuis lors. Lors de la marche de 250 km entre Taez et Sanaa, les manifestants ont été attaqués dans la capitale (10 morts). La violence a augmenté au cours des mois.
[…]

Il y a eu plusieurs révolutions au Yémen : 1948, qui a échoué, 1962, qui a réussi, 1967 contre les colons, et enfin 2011.
[…]

Les journalistes étrangers ne sont pas pris pour cibles comme en Syrie. Les journalistes free lance doivent se faire enregistrer par le ministère. On le leur refuse. Ils restent avec des visas de tourisme ou d’études et restent jusqu’au jour de leur expulsion au motif qu’ils ne sont pas enregistrés pour travailler comme journalistes.
[…]

L’association « Les jeunes de la Révolution du Yémen en France » a pour but de soutenir la révolution en France, d’organiser des manifestations et d’interpeller les partis politiques et la société civile et elle fait partie du collectif de soutien interarabe. Elle a reçu Tawakkul Karman, a pris contact avec la FIDH, veut geler les biens mal acquis du président en Europe. Il a des biens en France.
[…]

La situation humanitaire est désastreuse. Les personnels d’associations ont été évacués pour des raisons de sécurité. Or on a besoin d’aide et de soutien pour accéder aux zones rurales. […] Les islamistes fournissent du soutien aux personnes déplacées.
[…]

On voit Sanaa comme le centre de la révolution. Beaucoup de manifestants sont venus d’autres régions pour manifester. C’est à Taez qu’il y a eu les premières grèves et manifestations.
Ce n’est pas dans l’intérêt de l’Arabie Saoudite de voir un État démocratique à ses côtés. Elle finance la contre révolution.
[…]

Toute la famille Saleh tient les rênes du pouvoir. Les termes de l’accord parrainé par le CCG sont vagues sur le futur de la réorganisation du pouvoir. Pas de date, ni de détails. Dans la réalité, les enfants et les neveux d’A. Saleh pourraient rester. Pour les États-Unis, seul Saleh doit partir, et pas le système. La lutte antiterroriste financée par les USA requiert l’assurance que la guerre contre le terrorisme doit continuer.

Le vice Président, Mansour Hadi, sera le candidat unique. Il est perçu comme faible.
[…]

Il n’est pas possible de déférer Saleh devant la CPI puisque le Yémen n’a pas ratifié Rome. Reste le conseil de Sécurité. L’immunité est pour Saleh et son entourage, soit plus de deux cent personnes, et certains membres de l’opposition. Les manifestants refusent toute immunité.

Tawakkul Karman a remis un dossier et il a été accepté par la CPI.
La dernière réunion du Conseil de sécurité a conclu sur la poursuite de tous
ceux qui ont violé les droits de l’homme. Cela donne un espoir même s’il n’y a pas eu transfert du dossier à la CPI.
Tawakkul Karman a apporté les preuves réunies par les ONG sur les violations et les crimes, le recensement des biens de la famille Saleh.

Les manifestants refusent toute immunité.
Il faudrait pouvoir geler les 30 millions de dollars. On pourrait alors faire face à la crise humanitaire. La majorité des Yéménites à l’étranger est en Grande Bretagne.
[…]

Depuis quelques semaines, il y a une révolution parallèle, avec des grèves dans les ministères, les militaires, la police, la compagnie aérienne Yémenia, chez les juges, les médecins, des manifestations pour des augmentations de salaires, les traitements. Chaque employé veut la révolution dans sa vie quotidienne.
[…]

Les organisations de jeunes veulent constituer des groupes de pression dans le futur, être les chiens de garde, rester à l’affût pour dénoncer. D’autres groupes se constitueront en partis politiques. Ils espèrent ainsi avoir une légitimité.
[…]

Il n’y a aucun doute que la révolution a renouvelé la solidarité au sein du monde arabe ; il y a des contacts via internet entre les activistes des différents pays, mais surtout par Internet. Les jeunes du Caire nous ont envoyé des manuels révolutionnaires. Nous avons nommé les vendredis, cette idée nous est venue des Syriens. Nous avons manifesté à Sanaa notre solidarité avec Zaïneb Al Khawaja de Bahrein.

En France, il existe l’inter-collectif qui crée des ponts entre les révolutions.
Nous avons un jeu de mots en arabe, puisque Yemen veut dire droite et Cham (la Syrie) veut dire gauche : yémenouna chamouna. Et nos drapeaux sont communs.

P.S. :

(Propos recueillis le 5 janvier 2011 par L. Toscane et B. Schmid)



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