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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
France d’en haut, France d’en bas. Les dominés seront-ils toujours soumis ?
Maurice Rajsfus (éditions du Monde libertaire)
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Après À vos ordres ? Jamais plus ! et L’Intelligence du barbare, voici le dernier opus d’une trilogie parue aux éditions du Monde Libertaire, France d’en haut, France d’en bas. Les dominés seront-ils toujours soumis ?. Maurice Rajfus y revient sur l’analyse du processus d’un système qui génère aliénation, inégalités et individualisme, à l’inverse de ce que l’on peut lire aux frontons des bâtiments officiels de la République française : « liberté, égalité, fraternité ». Une remarque au passage, les femmes sont quelque peu exclues par le terme « fraternité ». Mais si finalement on adopte la formule « liberté, égalité, solidarité », par exemple, on s’aperçoit rapidement de l’inexistence, dans les faits, de ces termes voués à une virtualité décorative dans les rapports humains et la pratique d’une société de plus en plus installée, et même confinée dans le chacun ou chacune pour soi.

La France d’en haut, les dominants, les gagnants méprisent, exploitent et écrasent la France d’en bas qui paraît soumise, en toute bonne conscience d’être toujours « dans le sens de l’histoire ». Une France d’en haut encouragée dans ses certitudes par ceux et celles qui la courtisent, ou même qui l’encensent, la sacralisent, la « peoplisent » grâce à des outils efficaces et élaborés que sont la télévision et autres médias de masse, comme on dit. La question qui découle évidemment de ce constat est : qui collabore activement ou passivement, consciemment ou inconsciemment, au processus ?

Il est vrai que le respect de la hiérarchie est profondément ancré dans les mentalités de la « douce France », comme d’ailleurs l’allégeance au pouvoir, en fait à toute forme de pouvoir. « Certes, [écrit Maurice Rajsfus] le servage n’existe plus mais la dépendance morale est de plus en plus forte. »
On peut alors se demander pourquoi et comment y échapper. D’où l’interrogation — dès le titre de l’ouvrage — Les dominés seront-ils toujours soumis ?

Autrement dit, quand est-ce que ça bouge ? Parce que « Ceux qui n’éprouvent comme difficulté que l’opposition constante, venue de l’autre face du miroir social, sont constamment aux aguets, craignant ces soubresauts susceptibles de se transformer en révolution. » Cependant,
« dans une société où tous les arguments sont bons pour convaincre la multitude des gogos prêts à tout avaler, les naïfs sont en grand danger. » Pour mémoire, ce texte de Raymond Asso :

« Ils m’ont appris la peur pour me courber la tête

“Tu ne dois plus penser, nous le ferons pour toi !”

Ils m’ont dit que ma bouche était seulement faite

Pour répéter leurs mots et pour chanter leurs lois. »

Les dominés seront-ils toujours soumis ?

On a envie de répondre : À vos ordres jamais plus !

La conscience de notre propre soumission à un système fondé sur la domination, ouvre naturellement la voie à la révolte.

Les rapports sont complexes entre dominants et dominés, dans tous les domaines de la vie sociale, mais il n’est pas question ici de fatalité. Il s’agit, au contraire, de porter sur ce travers de nos sociétés un regard lucide, afin d’être en mesure de transformer le monde.

Maurice Rajsfus : Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été indigné, y compris lorsque l’institeur me donnait 100 lignes que je jugeai non méritées. On dit souvent heureusement il y a l’indignation, sauf que l’indignation ne suffit pas et il faut à un moment donné analyser les situations, savoir à qui on est opposé, ce que l’on veut vous imposer, pourquoi on réagit ou pas… Le bouquin est ponctué par des réflexions et par des intermèdes qui sont très personnels. Et là je reviens sur une chose importante au-delà de l’indignation, c’est l’incapacité de devenir un petit chef et pourtant j’ai eu des occasions de le devenir, en politique comme au plan professionnel. Chaque fois, je me suis heurté à mon incapacité à soumettre les autres. C’est un défaut majeur dans notre société, car depuis l’école on est formé à travailler pour les autres ou à faire travailler les autres. Un peu comme les filles sont formatées pour jouer à la poupée et les garçons pour jouer aux billes. On est classé et quand on veut en sortir, on a des problèmes en raison de l’incompréhension d’un groupe de la société et du rejet de l’autre. Entre ces deux groupes il faut essayer, non pas de se faire une place, mais de survivre.

Si l’on réfléchit, on est toujours dominé quelque part. Quand on paye ses impôts, on est dominé. (rire) J’ai le sentiment d’avoir rejeté la domination. Chacun le fait à sa manière. Mon premier refus de la domination, en 1946, a été ma rupture avec le PCF, ensuite ce fut le refus de l’armée, du travail obligatoire allant jusqu’au sabotage. Puis il faut prendre un rail parce qu’il faut vivre, payer un loyer, on fait finalement semblant de faire comme tout le monde.

Je me souviens avoir travaillé dans un magasin qui vendait des parfums, on rangeait des flacons et des savonnettes dans des cartons et avec moi travaillait une dame qui avait une cinquantaine d’années et qui me disait (j’avais une vingtaine d’années) sa chance d’avoir un poste à responsabilité. La pauvre devait gagner quatre sous de plus que moi, mais elle avait le sentiment d’être reconnue en fait pour ce qu’elle n’était pas. C’est très important les faux semblants.

Le processus de domination ? Être dominé-e, c’est le fruit d’une éducation, de l’habitude. Celui ou celle qui est conscient-e de la domination a toujours le choix de s’indigner et mieux encore de se révolter.

P.S. :

(Extrait d’un entretien avec Maurice Rajsfus sur Radio Libertaire, dans les chroniques rebelles, le 10 décembre 2011)




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