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Christiane Passevant
Les mots qui font peur. Vocables à bannir de la Toile en Chine
Hsi Hsuan-Wou et Charles Reeve (L’Insomniaque)
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Les mots qui font peur

Vocables à bannir de la toile en Chine

de Hsi Hsuen-Wou et Charles Reeve (L’Insomniaque)

À propos de la Chine et du « socialisme de marché », voilà un petit livre qui dresse un glossaire de quelques uns des mots interdits si l’on veut naviguer sur la toile en toute quiétude. Car une liste aurait été établie par la Web police du pouvoir chinois, répertoriant les termes à censurer dans l’espace électronique en cas de révolte ou de contestation grandissante. Et la contestation, elle existe bel et bien malgré la promesse du paradis socialiste… « de marché » ! Big Brother est de rigueur en Chine, comme aux Etats-Unis où la toile est également surveillée, Patriot Act oblige.

On connaissait déjà les listes de chansons interdites sur les ondes et les écrans à l’occasion de guerres — en France et ailleurs —, mais on n’arrête pas le progrès en matière de contrôle et de répression, on passe à présent aux mots à bannir dans les messages électroniques et autres blogs. Surtout depuis que les révoltes de l’autre côté de la Méditerranée font des émules, que L’Espagne n’est pas en reste, ni les Etats-Unis d’ailleurs. Bref ça bouge de partout et l’ère des leaders semble être passée de mode… Alors évidemment si la base ne se laisse plus aussi facilement lobotomiser par les diverses formes de propagande et que les mouvements spontanés gagnent du terrain, ça branle dans le manche ! Mais la censure veille, ou plutôt
« l’harmonisation », c’est plus tendance en Chine, car ceux et celles qui tirent les ficelles ne sont certainement pas disposé-es à lâcher facilement leurs privilèges.

Or donc en Chine, dans « l’atelier du monde », il y a des mots à bannir pour éviter toute supposée contagion de révolte : grève, émeute, bagne, stress, syndicat indépendant, démocratie, migrant… Autant de mots jugés dangereux par le pouvoir. Migrant et migrante, on s’en doutait un peu après la lecture du livre de témoignages d’ouvrières chinoises publié également par l’Insomniaque, Avis à la consommation. Chine : des ouvrières migrantes parlent, dans lequel sont décrites les conditions de travail de véritables bagnes industriels. Le « miracle économique » a un prix humain très élevé.

Les mots qui font peur. Vocables à bannir de la Toile en Chine de Hsi Hsuan-Wou et Charles Reeve fait non seulement un bilan de la censure du « Bureau d’harmonisation des mots-clés » — c’est le nom du centre qui dépend du Bureau d’État d’information sur Internet —, mais livre aussi un constat de la situation dans ce pays et du contrôle exercé par les cyberflics chinois. État des lieux sous forme pamphlétaire avec les commentaires des deux auteurs qui dénoncent les contradictions du régime et de sa propagande. Et si cette liste est un canular, elle n’en demeure pas moins une illustration du climat de répression qui passe par la chasse aux mots et aux personnes supposées déviantes de « l’harmonie sociale » imposée et obligée.

Charles Reeve : Le collectif des éditions de l’Insomniaque a voulu publier un livre percutant sur la situation sociale, politique et économique en Chine aujourd’hui. Nous avons choisi une liste de mots-clés et à travers ces mots, on découvre divers aspects de la situation en Chine. L’essence même du livre, c’est notre analyse sur la situation chinoise.

Christiane Passevant : Deux parties donc pour chaque mot, la définition qui serait celle supposée des autorités de la censure chinoise et vos commentaires critiques.

Hsi Hsuen-Wou : D’abord la définition, c’est-à-dire la raison pour laquelle les autorités chinoises veulent interdire ce mot.

Charles Reeve : Les mots choisis sont ceux qui nous permettaient le plus facilement d’aborder une critique sociale de la Chine.

Hsi Hsuen-Wou : Ces mots expriment ce que le pouvoir est prêt à tolérer ou pas, en cas de crise.

Christiane Passevant : Mais vengeance par exemple ?

Charles Reeve : Vengeance est un mot important, il fait parti de la révolte du peuple chinois actuel contre la bourgeoisie rouge, la classe dirigeante bureaucratique. Dans la mesure où il y a un rejet massif et violent de cette classe dirigeante, la vengeance est présente.

Hsi Hsuen-Wou : Plusieurs cas, comme pour ce type qui a été maltraité dans un commissariat et qui, après avoir fait appel et des démarches pacifiques sans obtenir de réponse, entre un jour armé dans le commissariat et tue plusieurs flics.

Christiane Passevant : Pourquoi Mao Tsé-toung ? Ce n’est plus une idole des autorités ?

Hsi Hsuen-Wou : Avec le creusement des inégalités actuelles entre les pauvres et les riches, les gens ont fini par mythifier l’époque de Mao où il y avait un égalitarisme par le bas, mais que l’on regrette maintenant. Donc Mao pourrait redevenir un symbole de subversion. C’est un peu exagéré, mais l’on pourrait imaginer que le pouvoir en arrive même à interdire ce mot-là.

Charles Reeve : Il y a une évolution dans la perception de la figure de Mao. Dans un premier temps, Mao pouvait être assimilé à un symbole d’égalitarisme social, même si c’est faux, les privilèges étant dissimulés par une pseudo égalité. Mais aujourd’hui, il y a aussi une remise en question de Mao comme figure égalitaire. Et de ce point de vue, c’est intéressant. Deux documents figurent également dans le livre, notamment un tract de plaignants de Pékin qui est lu dans le film d’un jeune réalisateur chinois qui travaille depuis dix ans sur les plaignants en Chine. Le tract provient de personnes qui en ont marre du système des plaintes qui n’aboutissent jamais. Il est très politique et radical. Il dit ouvertement ce que l’on n’osait plus dire dans les milieux populaires en Chine, à savoir que Mao était un tyran qui a opprimé le peuple chinois. C’est un signe d’évolution de la conscience des gens, de la mentalité sociale.

(Extrait de l’entretien avec Hsuan-Wou et Charles Reeve sur Radio Libertaire, le samedi 12 novembre 2011, dans l’émission des Chroniques rebelles.)

Les mots qui font peur. Vocables à bannir de la Toile en Chine de Hsi Hsuan-Wou et Charles Reeve, éditions L’insomniaque (extrait).

幸福 [xingfu] Bonheur

Plutôt que le paradis communiste, c’est le bonheur individuel que le Parti doit désormais promettre aux citoyens afin de maintenir la discipline nécessaire à l’édification du socialisme. Or l’impatience des masses et les menées des ennemis du Parti, voire la survenue d’une catastrophe industrielle ou naturelle, peuvent provoquer de fortes turbulences avant
la réalisation de cet objectif. La quête du bonheur, en se faisant collective, ne peut que devenir criminelle. Et les citoyens, las de rechercher leur bonheur individuel dans l’obéissance et les sacrifices, risquent alors de le trouver collectivement dans la rébellion. Il faudra alors supprimer le mot
« bonheur » de la Toile, le remplacer par « harmonie » – au sens du sage Confucius et non de ce rêveur de Fourier, bien sûr – et revenir aux notions plus héroïques de sacrifice et d’abnégation au service du bien commun.

BUREAU D’HARMONISATION DES MOTS-CLES

Ainsi le roi Pausole connaissait l’art d’échapper à tous les
regrets en changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.

Pierre Louÿs

Dans un discours prononcé juste avant la réunion des deux assemblées (dites les « deux sessions » [lianghui]), le premier ministre Wen Jiabao a réclamé que « le bonheur et la satisfaction des masses populaires deviennent la norme pour évaluer les capacités et les résultats de l’action des fonctionnaires et non plus le nombre de gratte-ciel construits ni le nombre de projets mis en chantier ». Peu après, un bureaucrate d’une province du nord du pays déclarait à son tour : « Procurer le bonheur au peuple, c’est le point clef de notre travail. Bonheur, bonheur, bonheur ! Tel doit être désormais notre unique mot d’ordre. »

Depuis quelques années déjà, l’appareil de propagande tentait de noyer les consciences dans l’idée que grâce à la politique de « réforme et d’ouverture », le Parti était en train d’instaurer une « société harmonieuse ». Pour cela, il avait sorti la figure passablement poussiéreuse de Confucius de l’oubli où l’avait plongée la célèbre campagne des années 1970, PI LIN PI KONG ! [Critiquons Lin Biao, critiquons Confucius !]. Une exposition d’images commentées, organisée à Pékin en 2007, au Temple de Confucius, rappelait les mérites du grand homme et vantait son « esprit démocratique ». Le sage ne prévoyait-il pas qu’une société devait connaître une « prospérité modérée » avant d’atteindre à la « Grande Harmonie » ?

C’est sans doute parce que cette campagne n’a pas porté tous les fruits qu’on en attendait que Wen Jiabao se croit obligé de décréter cette quête du « bonheur », idée aussi neuve qu’improbable dans l’enfer industriel qu’est devenue la Chine. Quoi qu’il en soit, il y a là un signe que sous les dehors de la modernité capitaliste — costumes cravates, gratte-ciel, autoroutes, boulevards périphériques, parc automobile pléthorique, Disneyland, TGV, télévision, téléphones portables, ordinateurs, Internet et leurs cortèges de pollutions diverses — l’appareil de propagande maoïste est resté intact.
Il faut dire que la classe dirigeante a de bonnes raisons de s’inquiéter des humeurs de la population. Selon une récente enquête de l’agence Gallup, seuls 6 % des Chinois se déclarent heureux. Et selon une autre enquête du site d’information Zhongguowang (Toile de Chine), 40 % des Chinois considèrent que c’est le niveau de richesse qui mesure si l’on est heureux ou non.

Pour se maintenir en place, le pouvoir totalitaire reste donc obligé de déverser sur la tête du citoyen chinois un flot continu de mensonges.
Car en fait, quel « bonheur » le bureaucrate peut-il concevoir pour ses concitoyens ? Celui dont il jouit lui-même ? À savoir, importer à grands
frais des voitures de luxe d’Allemagne ou du Japon ? Bénéficier d’une domesticité nombreuse ? Fréquenter les meilleurs restaurants et palaces de la ville ? Se faire construire des villas de maharadja ? Envoyer ses enfants dans les meilleures écoles ? Leur offrir des études à l’étranger (et s’ils décident de ne pas rentrer au pays, tant mieux) ? Se faire construire les plus grands terrains de golf du monde ? Il va sans dire qu’étendre à tous cette forme-là de bonheur est par définition impossible. La kyrielle de privilèges et autres passe-droits qui confèrent aux puissants du régime pouvoir discrétionnaire, impunité et abondance matérielle ne peut profiter qu’à une minorité. Et cette minorité ne jouit de tous ces avantages que parce que la grande majorité des citoyens travaille énormément et ne récolte que les miettes des bénéfices considérables engrangés par les entreprises qui les emploient. Le « bonheur » qu’un grand bureaucrate revendique pour le pékin ordinaire ne peut donc être qu’un leurre destiné à lui faire endurer sa situation aussi longtemps que le régime durera.

Mais que pourrait signifier le bonheur pour les Chinois « moyens » ? Nombre d’entre eux s’avisent de le rechercher dans une série de négations : rejet de l’autoritarisme, dénonciation de la corruption et critique ouverte de l’arrogance des riches et des puissants ; refus du travail exténuant et expression de griefs innombrables et de plus en plus tonitruants à l’égard des salaires ridicules, des logements exigus et des moyens de transport bondés, des expulsions violentes et des destructions d’habitations ; mépris croissant pour l’unique consolation de leur misère qui soit disponible : la camelote et la pacotille vendues partout, dont les tristes représentations envahissent l’espace public. De toute évidence, en Chine comme ailleurs, l’abondance de marchandises et la facticité des relations sociales qu’implique le développement d’une société basée sur la concurrence de tous contre tous ne fait pas que des heureux. Nonobstant les horreurs de la dictature maoïste, certains en sont même à regretter un passé fantasmatique où la pauvreté du plus grand nombre était à leurs yeux un gage d’égalité entre tous. De tels regrets en disent long sur les frustrations aujourd’hui ressenties.

Si le bonheur reste « une idée neuve » sur la terre entière, le monde a cependant vu naître depuis la révolution industrielle quelques utopies fécondes qui ont même connu des ébauches de réalisation comme en Espagne en 1936, en France en 1968 ou au Chiapas en 1994. Il est difficile d’imaginer le monde que construiront les Chinois le jour où, lassés du joug des bureaucrates affairistes grimés en capitaines d’industrie modernes, ils se décideront à prendre leurs affaires en main. On peut cependant imaginer aisément que cela n’aura rien à voir avec la félicité en « plastoc » que vendent aujourd’hui les spin doctors du post-maoïsme pour tenter de sauver les meubles branlants du Parti. Car ce jour-là, la notion même du bonheur aura été redéfinie et le bonheur lui-même aura alors changé de camp.




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