Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Christiane Passevant
La Désintégration
Film de Philippe Faucon (2)
logo imprimer

Christiane Passevant : Le personnage du recruteur est-il interprété par un comédien ?

Philippe Faucon : C’est un comédien qui va également se révéler. Il est peu apparu au cinéma jusqu’à présent et, pour moi, c’était le seul comédien possible pour le rôle. Il était à la mesure du rôle. J’étais très inquiet par rapport aux discours manichéens et didactiques du personnage et je me demandais comment cela allait passer. Nous savions que cela serait un défi pour le comédien de trouver le ton juste, surtout sur un tournage où le temps est réduit. Après notre rencontre, j’étais convaincu d’avoir trouvé mon personnage.

Christiane Passevant : Il est d’autant plus intéressant qu’il est hors des clichés de l’islamiste radical.

Philippe Faucon : Absolument. Il ne s’agissait pas de mettre à l’écran un personnage avec la barbe.

Jérémi Bernède (Midi libre) : On sent le très riche travail de documentation dans le film, mais néanmoins c’est du pur cinéma. Comment avez-vous trouvé cette distance de ce qui pourrait apparaître comme un jugement moral ?

Philippe Faucon : On y arrive en réfléchissant et en ayant conscience de tout ce que l’on ne veut pas faire. Je veux faire un film de cinéma et pas un dossier d’enquête pour Envoyé spécial ou le Nouvel Observateur, je refuse de faire du sensationnalisme ou d’asséner des jugements, je veux donner à apercevoir certains aspects d’un problème et surtout laisser le public libre de sa réaction. Donc je ne cherche pas à l’enfermer dans des schémas qui affichent ce qu’il faut déduire et penser de tout ça. J’essaye de mettre ensemble des aperçus, des impressions sur ce qui est dans l’air aujourd’hui, pour donner corps à des choses, mais je ne pense pas apprendre quoi que ce soit à quiconque. On sait que ce genre de recrutement se fait à partir de telles situations, de telles fragilités et de tels désespoirs. Dans ce film, j’essaie de donner corps et chair à des personnages pour permettre aux spectateur-es de se les représenter davantage. Après libre à lui/elle de penser ce qu’il/elle veut.

Jérémi Bernède (Midi libre) : Ce n’est pas un avertissement ?

Philippe Faucon : D’une certaine façon, c’est un avertissement par rapport à une situation qui porte en germe des risques, des dangers et le film en donne les raisons. L’avertissement n’est certainement pas une incitation à la méfiance vis-à-vis de ceux et celles qui portent un nom bizarre.

Christiane Passevant : Avez-vous pensé au film d’Hani Abu Assad, Paradise Now, en construisant le scénario ?

Philippe Faucon : Non. J’ai vu le film car on m’a conseillé de le voir lorsque j’ai travaillé sur le sujet. La situation est très différente et il ne m’est pas resté en tête pendant le travail sur le scénario de Désintégration. J’ai évidemment vu des films ou des téléfilms, parfois intéressants, qui abordent ces questions. La question est dans l’air et cela émerge dans les fictions, dans le cinéma.

Annie Gava (Zibeline) : Pourquoi avoir choisi ce titre ? Je crois que ce n’est pas le titre initial ?

Philippe Faucon : Le premier titre ne me plaisait pas et, après avoir épuisé pas mal de possibilités, l’un des producteurs a proposé ce titre, Désintégration. Cela a fait tilt pour moi parce que cela m’a rappelé qu’au moment du tournage de Samia [1], à Marseille, les jeunes des quartiers employaient ce mot avec ironie par rapport à leur situation et à leur demande d’intégration. Un détournement ironique du mot intégration pour exprimer, qu’en fait, ils vivaient une désintégration sociale. J’ai tout de suite été d’accord pour ce titre tout en étant conscient de la difficulté de manier ce mot, un peu lourd. Mais il a un sens multiple, celui d’une désintégration sociétale, mais aussi d’une destruction physique.

— (Divergences FM) : Pourquoi ce choix de la ville de Lille, et pas Paris par exemple ? Par ailleurs, il n’y a pas de plans larges des quartiers. On voit un seul plan de tour.

Philippe Faucon : Cela pouvait se passer dans n’importe grande ville qui a une périphérie, à Marseille, à Lyon, à Paris, à Lille… Les producteurs m’ont proposé de tourner à Lille parce que nous devions faire des plans en Belgique, donc en même temps pour des commodités de tournage et pour la cohérence de l’histoire. L’attentat devant se passer à Bruxelles, on peut imaginer que le recrutement de jeunes se fasse dans une ville proche de la frontière. C’est ce qui a décidé du choix du lieu. Mais on peut aussi imaginer cette situation à Roubaix ou Tourcoing.

Les scènes d’intérieur ont été tournées à Marseille, les régions ont participé au financement du film, la région Nord et la région Paca. Nous avons eu trois semaines de tournage à Marseille, en intérieur, puisque l’histoire se situe dans le Nord. De nombreuses scènes sont tournées en intérieur, en lieu clos, pour exprimer une forme d’autisme et l’enfermement des personnages et de la situation. L’endroit où le recruteur les endoctrine se trouve à Marseille. Le film s’est fait sur un temps de tournage très court et il a fallu faire des choix en fonction de ce temps. Ce qui écartait le tournage de scènes extérieures compliquées et je n’ai pas voulu marquer à gros traits le lieu géographique. Lille est brièvement évoquée, cela suffisait.

Christiane Passevant : Combien de temps a duré le tournage ?

Philippe Faucon : Le tournage a duré 35 jours, moins un jour de déplacement entre les deux régions. Ce qui est très court et nous n’avons pas pu tourner l’intégralité du scénario. Il a fallu à un moment donné faire des choix. Il manque des scènes, car nous avons beaucoup travaillé le scénario dans lequel rien n’était inutile. C’est comme ça. La durée du film est d’une heure et dix-huit minutes.

Jérémi Bernède (Midi libre) : Vous montrez la vie, vous ne forcez pas le trait comme on peut le voir dans certains films étatsuniens, donc pas de clichés sur l’univers carcéral de la banlieue.

Philippe Faucon : Il est important de montrer qu’il n’y a pas que ça.

Dominique Sarda (Vu de profil) : Le côté très réaliste de la préparation de l’attentat est impressionnant. Je suis restée sur ces images de l’installation dans les voitures, sur les regards…

Philippe Faucon : Les images sont impressionnantes et disent beaucoup. Ce n’est pas simple d’aller jusqu’au bout même si l’on est convaincu et c’est ainsi que les gens procèdent.

— (Divergences FM) : Tout le passage à l’acte est très long.

Philippe Faucon : Depuis le lever du soleil et avant le passage à l’acte, cela semble long car il y a aussi du suspens.

Annie Gava (Zibeline) : C’est tellement désespéré que je me suis surprise à espérer qu’ils renoncent.

Philippe Faucon : J’ai envie de dire que c’est une réaction « normale », on a envie d’y croire. La larme que l’on voit sur la joue de Rachid n’était pas dans le scénario, elle lui est venue à ce moment-là. La scène était sans doute très forte pour lui.

Dans le film, le frère d’Ali (Rachid Debbouze) lui dit de réfléchir, de ne pas se laisser manipuler, de faire marcher sa tête, mais l’endoctrinement ne lui laisse guère le choix. Les jeunes sont à la fois enfermés et coupés de toute influence autour d’eux. Ils ne sont réceptifs qu’à la parole du recruteur. C’est une technique et ces gens sont très forts dans ce domaine. Je ne sais plus si cela est resté dans le film, mais, dans le scénario, le recruteur dit connaître tous les coins du cerveau et l’histoire de ces jeunes.

Christiane Passevant : Vous avez parlé de secte, c’est le même système.

Philippe Faucon : C’est la même chose.

Annie Gava (Zibeline) : Les dernières paroles de la mère sont « ils ont tué mon fils ». Le « ils » est ambigu. Vous l’avez voulu ainsi ?

Philippe Faucon : Elle évoque sans doute ceux qui ont manipulé et détourné son fils, mais il n’y a sans doute pas qu’eux. De toute façon, elle ne pouvait pas le dire autrement.

Christiane Passevant : C’est aussi plus fort pour la réflexion de laisser cette ambiguïté. C’est une porte ouverte pour comprendre la situation et ses conséquences.

— (Divergences FM) : Pensez-vous que le festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier soit une opportunité de montrer ce genre de film ?

Philippe Faucon : Oui et c’est un festival que j’aime beaucoup. J’y suis déjà venu plusieurs fois. C’est un festival différent qui montre des films pas forcément produits pas de grosses machines et de façon très judicieuse. Des cinéastes sont apparus ici, soi-disant découverts ailleurs ensuite. Cinemed est un des rares festivals où le public est très présent et avec une grande curiosité. Les salles sont pleines, les gens sont en demande, il y a une envie, de l’intérêt et c’est bien de sentir cela. Ce n’est pas le cas partout.

Notes :

[1Samia de Philippe Faucon (2000). Avec Lynda Benahouda, Mohamed Chaouch, Kheira Oualhaci, Nadia El Koutei, Yamina Amri, Lakhdar Smati, Farida Abdallah Hadj, Naïma Abdelhamid, Amel Sahnoune...

P.S. :

Cet entretien a eu lieu le samedi 22 octobre 2011 dans le cadre du 33e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, CINEMED.

Projeté en avant-première au 33e CINEMED, La Désintégration sort le 15 février dans les salles.

Présentation, transcription et notes de Christiane Passevant.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.86.39