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4/4 Basilio Martin Patino : entre « vérité » et « farce »
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Dans Madrid, vous avez mis en scène des interrogations sur les images d’archives. Il y a dans ce film une anthologie des images les plus connues de la guerre d’Espagne, par exemple la population fuyant les bombardements et se réfugiant dans le métro ou bien la célèbre photo de Robert Capa, et là vous trompez le/la spectateur/trice puisque vous la montrez comme une image filmée, puis arrêtée. C’est encore la question de la vérité et du mensonge ? Cette anthologie d’icônes de la guerre d’Espagne est-elle destinée à faire appel à la mémoire de tout le monde ou bien voulez-vous dire que ce sont des images d’Épinal ?

Basilio Martin Patino : Ce sont des images conventionnelles que tout le monde connaît. Quand on fait un film sur un sujet aussi douloureux, il est difficile de mentir et, pour moi, la guerre est très profondément présente. Pour ce film, ce qui m’attirait était la manière de raconter comment s’était passée la guerre civile à Madrid, avec le peuple resté seul, abandonné mais qui a résisté. Je voulais lui rendre hommage. J’ai donc imaginé un journaliste allemand réalisant un documentaire sur la résistance de Madrid, à l’occasion d’une commémoration. Ainsi, je ne faisais pas ce que sa productrice lui demande dans le film : parler de personnages connus, comme la Pasionaria par exemple. Faire défiler les miliciens dans les rues en chantant des zarzuelas ou sur ce type de musique me plaisait beaucoup. L’émotion cinématographique vient du mélange de faux-semblants.

Il existe un Madrid officiel et un Madrid authentique, dissimulé. J’ai connu ce Madrid avec les vieux anarchistes et j’ai voulu leur rendre hommage. Madrid est un film très sincère et c’est peut-être pourquoi il n’a jamais été diffusé sur la télévision espagnole. Il existe encore des clichés par rapport à notre génération de cinéastes, sur le cinéma en clandestinité et les problèmes de censure. Actuellement, l’Espagne est l’un des pays les plus libres, mais peut-être qu’à la télévision sont demeurées certaines des mêmes personnes qu’à l’époque où j’étais considéré comme cinéaste dangereux.

Changer l’image qui m’est attribuée est difficile et pourtant on m’a récemment décerné une médaille d’or pour mon œuvre cinématographique. À cette occasion, la télévision m’a proposé de diffuser un de mes films. Le choix s’est d’abord porté sur Canciones para despues de una guerra . J’ai refusé car le film est déjà très populaire alors que d’autres sont méconnus et non distribués, comme Très chers bourreaux  [1]. Mais le directeur estimait impossible de programmer ce film à la télévision. C’est finalement Très chers bourreaux qui a été diffusé avec un public nombreux, Madrid n’a pas été retenu.

—  Le pays est libéré de la dictature depuis seulement trente ans et la question demeure sur l’épuration politique. Le fait que vos films ne passent pas à la télévision est une forme de censure, d’interdiction même si elle n’est pas officielle. Pensez-vous qu’il demeure des traces du franquisme dans le gouvernement, dans l’administration ? Est-il aujourd’hui possible de réaliser un long métrage librement ?

Basilio Martin Patino : Actuellement, on peut tourner ce que l’on veut. La télévision espagnole a diffusé des choses incroyables que ce soit au plan politique ou érotique, mais, par d’autres aspects, il existe encore de vieux préjugés, des liens au passé franquiste. Certains des programmes auraient des difficultés pour accéder à une distribution dans le circuit commercial. L’industrie cinématographique est soumise à des intérêts économiques. Le cinéma espagnol dépend à 80 % de l’industrie étatsunienne pour la production et la distribution.

Madrid , qui ne risque aucune censure, rencontre encore des réticences, et cela même au parti socialiste. Certaines des remarques qui m’ont été faites touchent le choix de commencer le film avec les grandes manifestations contre L’OTAN alors que Felipe Gonzalez était au gouvernement. À mes yeux, ces plans sont importants et symptomatiques des luttes de l’époque. On s’est contenté de filmer les grandes manifestations et cela n’a pas plu. Le problème est surtout venu de la maison de distribution car les critiques étaient bonnes et le film avait été demandé pour le festival de Berlin, sans finalement être sélectionné. Madrid a reçu des prix, à Bergame par exemple, mais la distribution s’est faite dans de petites salles sous prétexte que le film n’était pas commercial. Il n’a bénéficié d’aucune promotion et a vite été retiré de l’affiche au profit de films étatsuniens. Je ne me suis peut-être pas montré suffisamment combatif.

— La population espagnole vit-elle dans une sorte d’amnésie due à une transition politique particulière après la mort de Franco ? Est-ce pour cela que les films qui traitent de la période 1936-1939 sont pratiquement invisibles ? Le public n’est-il pas au rendez-vous ?

Basilio Martin Patino : J’ignore jusqu’à quel point le peuple a le choix, la possibilité de choisir les films susceptibles lui plaire. Neuf lettres à Berta avait cependant bien marché malgré une distribution modeste dans les salles et était resté à l’affiche. En tout cas, l’industrie cinématographique n’est pas prête à modifier son fonctionnement. Avec l’industrie espagnole, un changement de programmation est envisageable, mais avec la main mise de l’industrie cinématographique étatsunienne, c’est impossible. Les maisons de distribution et les salles de cinéma lui appartiennent à 80 % et c’est aujourd’hui un monde fermé et un marché bloqué.

—  La page du franquisme est-elle tournée ? Il a fallu attendre ¡ Ay Carmela ! pour voir un film commercial traitant de la guerre civile ?

Basilio Martin Patino : ¡ Ay Carmela ! a eu du succès. Madrid est peut-être un film peu orthodoxe, avec une forme narrative particulière qui a limité son succès auprès du public. Il faut néanmoins souligner que la copie du film a été mutilée, coupée. C’est regrettable parce que le film est amputé de séquences importantes, à mes yeux, pour la compréhension de l’histoire. Par exemple, de brefs messages critiques des politiques ont été coupés. Ils traduisaient peut-être une impertinence inutile, mais je les avais conservés. Ce sont des détails, mais très significatifs. La seule manière de voir le film dans sa version originale est de faire un DVD, mais cela n’est plus du 35 mm.

Dans le monde audiovisuel, des possibilités extraordinaires ne sont pas exploitées parce qu’on se soumet à des schémas, des intérêts commerciaux. Nous avions inventé aussi une télévision clandestine. J’espère que les images digitales, numériques permettront plus de liberté et que le cinéma puisse devenir un art aussi libre que la peinture, la poésie ou la musique. Des changements importants auront lieu concernant les formats, la circulation des images, l’expression même, et l’on sortira enfin de ce réalisme de pacotille pour un réalisme qui exprime l’intériorité.

Notes :

[1 Très chers bourreaux / Queridisimos verdugos (1973, 1 h 40) ; image : Acacio de Almeida, Alfredo F. Mayo, Augusto Garcia Balbuena ; montage : Eduardo Biurrun. Le film a été tourné en dupant et en payant les protagonistes. Très explicite sur le garrot vil, une voix off donne des détails sur l’instrument de torture utilisé pendant l’inquisition et décrit l’horreur de cette mort, vingt minutes pour mourir. En parallèle sont montées des images d’un veau à l’abattoir et de corridas. Puis viennent les précisions techniques données par les bourreaux eux-mêmes : « le cou devient comme un accordéon. Une fois les cervicales brisées, il se réduit de 12 à 4 cm », mais ajoute l’un d’eux, « Dieu me l’a permis. » Allusion est faite, dans le film, à l’exécution, en 1963, à la prison madrilène de Carabanchel, de Joaquin Delgado et Francisco Granado, deux militants anarchistes innocents et victimes de la terreur franquiste. De même pour Salvador Puig Antich, jeune anarchiste de 25 ans, militant du MIL, torturé et assassiné en 1974, très peu de temps avant la mort du dictateur (dans son lit). En Espagne, le film a été censuré jusqu’en 1977



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