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Boutros Hallaq
La Révolution du Pacte Civique : la jeunesse, l’institution et l’autre mondialisation
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Après avoir passé dix jours en prison, Waël Ghoneim s’adresse, mi-surpris mi-terrifié, à la foule enthousiaste qui l’acclame : « Je ne suis pas
un héros, je ne suis pas un héros ! ». À l’héroïsme, aucun des jeunes de ce mouvement n’y prétend. Il est proprement incroyable que, malgré leur performance magistrale, aucun d’eux n’ait une seule fois fait référence à un quelconque héroïsme. On peut voir dans cette prise de position collective l’expression d’une belle conscience, celle du pacte civique.

Le « Printemps arabe »

Le succès du mouvement populaire en Égypte, après celui de la Tunisie, est annonciateur d’une nouvelle phase porteuse de transformations essentielles qui ne se sont pas encore entièrement dévoilées et que l’institution traditionnelle, quelle que soit sa puissance, ne pourra pas dévier ou arrêter. Ce mouvement constitue un tournant irréversible et une révolution du concept même de la révolution (dans sa forme traditionnelle) depuis ses débuts en France en 1789. Il refonde le concept de révolution sur le pacte civique alors qu’il s’était établi dans le monde arabe sur la vision élitiste empruntée aux Lumières qui a parfois mené à une sacralisation d’un seul l’individu, qu’il soit un leader inspiré, un l’intellectuel de génie ou un prophète. Notre admiration particulière pour ce mouvement est due au fait que, malgré son aspect spontané, il a su éviter les pièges qui lui ont été tendus à chaque instant, comme si un sixième sens l’avait guidé naturellement. Certains d’entre nous ont même soupçonné qu’une main invisible le guidait avec une intelligence étonnante en suivant un plan dessiné à l’avance. Sans doute, nous découvrirons certains aspects des coulisses dans les jours qui viennent. Mais cela n’altérera pas une réalité qui s’est gravée dans nos esprits, celle d’un mouvement d’ensemble de la jeunesse.

Le rôle capital de la jeunesse

C’est la jeunesse qui, collectivement, a répondu en premier à l’initiative de certains de ses membres et elle l’a fait avec une fougue telle qu’elle en a imprégné le tissu social dans son ensemble. C’est alors que les organisations politiques, les partis, les syndicats
et associations de la société civile ont adopté la logique de la jeunesse, emportés par son courant qui les a conduits à répudier leurs grilles de lecture pour tendre vers un nouvel horizon qui les fédère sur l’essentiel : l’intérêt public construit sur la notion de démocratie et de dignité individuelle. La société, dans toutes ses composantes sociales et générationnelles, s’est reconnue dans cette jeunesse dont le mouvement présente de nombreuses similarités avec les mouvements qui ont émergé sur tous les continents après la chute du mur de Berlin, surtout en Europe de l’Est et en Amérique latine. Il est vrai que le mouvement de la jeunesse arabe a été retardé de deux décennies et que pendant ces années, l’élite arabe s’est repliée sur elle-même, s’est auto flagellée et a questionné la capacité des sociétés arabes à entrer dans l’Histoire. Pourtant le mouvement actuel de la jeunesse s’est montré très enraciné dans la culture arabe et n’a pas cherché à faire sienne des dynamiques externes. L’une des caractéristiques essentielles de ce mouvement de jeunesse est sa conscience spécifique. Une conscience qui ne s’inspire pas de la pensée des organisations et des courants habituels sans pour autant les contredire. Elle déplace cette pensée vers un autre point, changeant ainsi sa perspective et son angle de vision. Comme si ce mouvement avait assimilé — sans que nous n’y prêtions attention — l’expérience de décennies de lutte nationale et de dynamique politique inspirés par différentes sources théoriques et idéologiques, du nationalisme au marxisme en passant par le fondamentalisme religieux.

S’appuyer sur l’expérience

Ce mouvement s’appuie sur cette expérience sans pour autant l’adopter ni la rejeter en bloc. Il en retient les éléments théoriques et affectifs sur lesquels les individus se sont rassemblés mais ce mouvement intègre le tout dans un nouveau cadre qui change la nature même de ces éléments : il adopte une identité arabe tout en rejetant le nationalisme exclusif qui ignore les identités locales (quelles soient kurde ou berbère par exemple). Il constitue un appel à la justice et à la solidarité sociale sans être communiste. Il est enraciné dans l’Histoire sans se laisser noyer par la tradition, y compris par la tradition religieuse dans sa vision exclusive des autres cultures. Il a retenu la leçon de l’expérience soviétique, de l’ère arabe nationaliste, de l’expérience des systèmes religieux basés sur la Charia, qu’ils soient chiites (wilayat al faqih) ou sunnites (Djihad). Il a intégré ce qui est en conformité avec ses orientations et a rejeté ce qui lui est contraire. Ainsi, il a, d’une façon ou d’une autre, exprimé en profondeur toutes les tendances patriotiques en dépassant les crispations et en exprimant ses aspirations à la liberté, la dignité et la coexistence, tout en laissant aux partis politiques le soin de jouer leur rôle. C’est ainsi, que nous avons pu voir ces visages unis dans leur diversité : urbain et rural, féminin et masculin, vêtu d’habits traditionnels ou modernes, priant Courrier du CVPR, n°42, p.16 dans la religion musulmane ou chrétienne ou d’inspiration laïque, tout en déclamant ensemble leur aspiration à la liberté et à la participation à un projet commun afin de refonder la société sur un pacte civique.

Rencontre avec les aspirations des autres jeunes du monde arabe

D’autre part, ce mouvement a rencontré, notamment grâce aux moyens de communication modernes, les aspirations des jeunes générations issues des autres sociétés du monde. Celles-ci subissent, comme lui, le contrecoup d’une mondialisation purement économique qui s’autoproclame comme la fin de l’Histoire et des idéologies tout en transformant l’individu en un outil de production et une machine à consommer, l’écrasant et défaisant ses liens sociaux. Ainsi, il a adopté le visage civilisationnel d’une mondialisation basée sur le rapport personnalisé entre les individus tout en refusant son visage brutal et dévastateur. Le monde a reconnu la contribution importante de ce mouvement à l’œuvre humaniste partagée par tous les peuples. Ainsi, la conscience de la jeunesse a intégré les systèmes intellectuels, politiques et culturels du passé et les a reformulés à partir de sa position particulière, ouverte sur le monde et sur les valeurs universelles. La jeunesse a ainsi offert à toutes les composantes sociales du monde arabe des perspectives qui posent les fondations d’un autre monde qui émergera malgré toutes les attaques menées contre lui par les partisans des valeurs de l’ancien monde. La conscience de la jeunesse est la bonne nouvelle qui emportera nos doutes, nos craintes et peut-être même notre lâcheté.

Le rôle de l’intellectuel

Ce mouvement remet en question le rôle de l’intellectuel arabe et la perception qu’il a de lui-même depuis le début de la Renaissance arabe. Certes, ce mouvement s’est nourri du travail effectué par les intellectuels, sans pour autant adopter leur vision ou toute autre vision élitiste. Il a plutôt émergé d’une conscience commune aux individus qui se sont rassemblés sur l’essentiel, malgré leur diversité sociale et intellectuelle. C’est la prise de conscience d’un peuple de ce qui le caractérise comme société civile. La vision arabe des Lumières héritée du XIXe siècle a pris fin, cette vision qui a fait de l’intellectuel le régent du peuple chargé de le modeler et de le transformer par une mobilisation politique entièrement partisane ou par la violence des armes. En réalité, la philosophie des Lumières a pris fin depuis longtemps sans que nous, l’élite arabe, prenions conscience de son caractère dépassé. C’est peut être notre incapacité à intégrer ce fait qui a conduit certains de nous au désespoir, voire au suicide, lent ou violent.

Le peuple, moteur de la société

D’autres, pour compenser leur incapacité à tenir leur rôle ou par opportunisme ont opté pour le pouvoir ou l’argent. Nous savons aujourd’hui que le moteur de la société est le peuple par la conscience de chacun de ses membres et que l’intellectuel est uniquement le serviteur de cette conscience, il en analyse les perspectives, la stimule et
l’alerte sur les dangers possibles. S’il accepte une quelconque responsabilité politique, c’est uniquement en tant que citoyen et non pas en tant que leader inspiré, Messie attendu, gardien d’un texte qu’il soumet à sa seule interprétation ou sauveur miraculeux. La responsabilité est tout d’abord un acte de citoyenneté et non une nécessité imposée par sa position d’élite. Aujourd’hui, l’ère du nationalisme étroit, de l’idéologie abstraite et du phantasme d’un âge d’or dont l’intellectuel serait un grand prêtre se referme. La place d’honneur revient à la citoyenneté avec ce qu’elle exige de solidarité fondée sur la justice et la dignité, de liberté individuelle — tant au niveau de la pensée que de l’action — et de représentation du destin de l’Homme. Seule la citoyenneté fondée sur un pacte civique est capable de freiner une mondialisation agressive et d’en faire émerger l’aspect civilisé. L’intellectuel, dans cette perspective, est un citoyen et tout citoyen est un intellectuel. Le regretté Abd Al Rahman Mounif, a, dans certains de ses travaux romanesques, exploré de façon étonnante ce monde revivifié par la jeunesse. Je retrouve dans la figure de Wael Ghaneim certains traits du personnage d’Assaf dans son roman Al Nihayat : une culture de la citoyenneté, mais sans élitisme ni héroïsme.

Dépassement du concept traditionnel de la révolution

Par cette prise de conscience du pacte civique, le mouvement de la jeunesse a dépassé le concept traditionnel de la révolution. Car, depuis la Révolution Française jusqu’aux mouvements de libération du Tiers Monde, en passant par la Révolte arabe (1916) et la révolution d’Octobre, les révolutionnaires ont cherché à éliminer l’institution ancienne pour la remplacer par de nouvelles structures et ont parfois prévu la suppression pure et simple de l’État. La révolution était pour eux une recréation ex nihilo. Ils ne voyaient par conséquent aucun inconvénient à user de la violence comme un moyen indispensable et naturel pour atteindre leurs
objectifs. À la violence de l’ordre existant, ils opposaient une contre-violence. À l’inverse, le mouvement de la jeunesse, loin de chercher à démanteler l’État, cherche à le rétablir dans son intégrité. Comme s’il avait aussi retenu la leçon de l’Histoire moderne qui, depuis Hegel, voit en l’Etat la pierre angulaire de la civilisation. En dehors de l’Etat, il n’y a ni civilisation, ni société. Le mouvement de mai 1968 en France n’a pas intégré cet aspect, allant jusqu’à prôner dans les pas de Régis Debray, la notion de « Révolution dans la Révolution » avant de se raviser et de reconnaître le rôle central de l’État. Il me semble que la réhabilitation du concept de l’État a permis de passer d’une théorie de la violence comme moyen de transformation sociale à l’utilisation de la non-violence positive comme voie vers l’auto-libération. C’est à cette époque que la pensée européenne a redécouvert le génie de Gandhi qui avait fait de la non-violence (comme résistance collective non armée) une arme extraordinaire aux mains de la résistance populaire. Prenant conscience de cela, le mouvement de la jeunesse a rejeté la violence malgré toutes les provocations et le prix élevé qu’elle a dû payer ; il a ainsi triomphé de la violence exercée par l’État. La restauration de l’État et la non-violence sont les deux principes qui ont déplacé la pensée arabe, d’une vision traditionnelle de la violence vers une vision moderne en adéquation avec le pacte civique. Si l’on tient à user du terme de révolution pour désigner le mouvement en cours qui secoue les sociétés arabes, appelons-le « la révolution du pacte civique ».

L’armée

Cette prise de conscience s’est propagée jusque dans l’institution militaire, en Tunisie comme en Egypte. Il aurait été facile pour l’armée de se ranger du côté du régime en place ou de le renverser pour accaparer le pouvoir, comme elle en avait pris l’habitude au cours des dernières décennies dans les pays arabes, durant lesquelles révolution rimait la plupart du temps avec coup d’Etat militaire. Cependant, l’armée a finalement préféré être le garant de l’intérêt public et en cela, elle s’est comportée comme une institution patriotique. Bien entendu, elle a analysé l’équilibre des forces internes, tenu compte des prises de positions internationales ainsi que de l’éventualité d’issues catastrophiques. Toutefois, grâce à sa proximité avec la société et la jeunesse, elle n’est pas restée étrangère à cette prise de conscience qui, après une longue gestation souterraine, a jailli des tréfonds de la société et éclaté au grand jour. On ne peut en aucune façon dénier à l’armée qu’elle ait agi par conviction intime en se conformant au rôle qui est le sien, à savoir la défense de l’intérêt public et non pas des intérêts de petites factions. De cette façon, l’armée s’est conformée au pacte civique adopté par la jeunesse.
La prise de position de l’armée est le signe d’un changement fondamental de la conscience de l’institution militaire arabe qui va faire d’elle, si elle ne s’en éloigne pas, une pierre angulaire de la transformation de nos sociétés vers la démocratie. Elle contribuera ainsi à trouver une issue pacifique et bénéfique à la crise profonde du monde arabe : la crise d’un pouvoir qui tire sa légitimité effective de la force armée, et ne peut durer qu’en l’instrumentalisant à son seul profit et quelles qu’en soient les conséquences. Mais aussi la crise de communautés qui, se sentant menacées, font corps avec le pouvoir pour la seule raison qu’il contrôle l’armée. Si l’armée arrive à recouvrer son autonomie, elle pourra jouer son rôle naturel de garant de la paix civile et de protecteur des groupes fragilisées en conformité avec une Constitution qui, fondée sur le principe de la citoyenneté et du pacte civique, garantira l’intérêt général. L’alternance au pouvoir ne pourrait léser aucune des composantes de la société, dès lors qu’elle se ferait selon les modalités d’un dialogue instauré entre les différents groupes sociaux.

La réussite de la jeunesse

Notre jeunesse, avec laquelle nous avons longtemps été injustes, que nous
avons uniquement considérée comme un pur produit de la société de consommation, individualiste, sans profondeur de pensée et de sentiments (conformément à l’image imposée par les medias néolibéraux dominants), cette même jeunesse réussit là où nous avons échoué. Par une conscience aigue et une culture enracinée dans son lieu et son histoire, elle a trouvé une voie authentiquement moderne — car ouverte à la perspective humaine — qui éclaire notre route et qui, je le pense, va successives et nous a fait sortir de l’illusion d’un salut apporté par l’intellectuel éclairé, l’élite dirigeante ou un leader « inspiré », afin de nous faire entrer dans la dynamique de l’Histoire en nous donnant la possibilité de contribuer à l’avènement d’une mondialisation civilisée. Le chemin est long et parsemé d’embûches, faisons en sorte de ne pas nous égarer.

P.S. :

Cet article du professeur d’Université Boutros Hallaq est paru en arabe, dans le journal libanais As-Safir et repris dans le Courrier du CVPR , n°42 (juillet, août, septembre), traduit par Tamara Hallaq.

Le Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient (CVPR PO) organise le 19 novembre 2011, de 9 h à 18 h, au Palais du Luxembourg à Paris, un colloque sur le thème " Le Printemps arabe et le conflit israélo-palestinien ".
S’adresser pour l’’inscription, obligatoire, au secrétariat du CVPR PO, chez Me Maurice Buttin, 54 rue des Entrepreneurs 75015 Paris,
ou par courriel : "maurice.buttin@orange.fr "




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