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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Serge Utgé-Royo
Les Chats de Paris
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Il pleuvait. Quelques voitures passaient de temps à autre, bruyamment, projetant de l’eau sale sur le trottoir, les murs et les poubelles.

La cour était sale et mouillée. Les pavés disjoints accentuaient l’aspect misérable de l’ensemble d’immeubles gris. Donnant encore plus de tristesse à l’endroit, une grille aux énormes barreaux noirs en interdisait l’entrée. Sur la façade de la rue, une plaque bleue indiquait : « Gaz à tous les étages. »

Le petit bâtiment d’un étage abritant la concierge pouvait sembler pittoresque aux uns et ratatiné et lépreux à d’autres… Au-dessus d’une fenêtre du rez-de-chaussée, une plaque blanche notifie qu’« on est prié de donner son nom après 10 heures du soir », tandis qu’une autre prévient les colporteurs qu’ils « ne sont pas admis dans la cour et les escaliers ».

La petite porte de la loge s’ouvre et une femme sort ; son peignoir épais, bleu délavé, aspire la pluie matinale. Les bâtisses de l’Hôtel meublé des Récollets pouvaient avoir trois cents ans. La concierge semble plus jeune, malgré le poids d’immenses responsabilités qui courbe sa tête et ses épaules… Son regard est morne et désabusé, avec parfois une touche d’autorité butée.

Elle entreprend d’ouvrir la lourde grille à deux battants, s’y prenant à deux fois avant de faire quelques pas sur le trottoir, vers les boîtes à ordures. Elle maugrée : « Pas encore passés… Sont en retard. » Un autre peignoir délavé la hèle depuis le porche de l’immeuble voisin : « Bonjour, mame Crison ! Sale temps, hein ?

— Pour sûr, mame Lucienne ; où vous allez, comme ça, sous la
pluie ?

— Au pain. J’ai attendu un peu, mais ça n’arrête pas, alors… Y faut bien se décider, s’pas ?

— Oui, d’autant que l’homme doit partir au boulot. Au fait : y va bien, vot’mari ? Son dos ?…

— Hier, il a pas travaillé ; il est allé passer une visite médicale chez la Sécurité sociale. Il attend la suite… Mais il a toujours aussi mal.

— Faut pas rigoler avec ça ; il a raison de passer des visites. Allez, je rentre, j’suis comme une éponge ! Bonne journée, mame Lucienne !

— Vous aussi, mame Crison ! »

Après avoir hurlé, les deux femmes reprennent le cours de leur vie machinale.

Au bout de la rue s’avance le camion des éboueurs, pesant, bruyant et gris. La pluie paraît redoubler de fureur, comme pour tremper davantage les hommes, les ordures, les voitures, la rue, la ville, la vie de ce matin-là…

« La Crison », comme l’appelaient les vieilles et les jeunes du quartier ou les gamins de la cité voisine, est rentrée dans sa minuscule maisonnette. La petite cuisine est triste, mal éclairée par une seule ampoule jaune. La cafetière est prête : la femme allume le fourneau à gaz et la pose dessus. Puis elle sort à nouveau pour aller frapper à une porte contiguë : « Raymond ! Il est sept heures et demie ! Raymond !
Raymond ? » Un bruit lui répond. Elle rentre alors rapidement, peu soucieuse de solliciter davantage la pluie qui lui coule sournoisement dans le cou.

La porte contiguë s’ouvre et un jeune homme en chemise, le pull sous le bras, sort dans la cour. Mal réveillé, il rentre instinctivement la tête dans les épaules et fait la grimace en se précipitant tête baissée, en quelques enjambées, chez la Crison.

« Alors ? T’as eu du mal à sortir du lit, hein ? Si tu t’étais couché plus tôt, aussi, hein ? Au lieu de traîner…

— Maman ! Tu vas pas commencer, au moment du déjeuner, quand même !… Je me rappelle encore ton engueulade d’hier… » Il s’approche d’elle, le visage éclairé. « Allez, fais un sourire et on boira le café au lait avec plus de plaisir : d’accord ? » Il l’embrasse sur la joue et va s’asseoir à la table appuyée contre le mur. La mère s’est empêchée de sourire, mais elle se radoucit visiblement.

Au-dehors, les poubelles vides rejetées par les éboueurs cognent contre les dalles de grès. Lentement, la rue s’éveille… Et une rue de Paris qui s’éveille, un jour de semaine, c’est le bruit qui monte, au fur et à mesure que les êtres prouvent leur existence : les fenêtres s’ouvrent et se referment, un concert de percussions variées commence dans les cuisines, les chasses d’eau explosent sourdement, les radios déversent des torrents d’informations, des musiques rythmées et des chansons entraînantes, les rasoirs électriques ronronnent, quelques enfants pleurent et quel-ques mères élèvent la voix, tandis que des hommes parlent fort en cherchant des cravates, des chaussettes ou des boutons de manchette. Peu à peu, les escaliers retentissent des cavalcades des écoliers, puis de leurs parents, des ouvrières, des employés, des sous-chefs de rayon à La Samaritaine et, déjà, de quelques contremaîtres ou de sous-directeurs. Les moteurs des automobiles en-dormies le long des rues toussent, hurlent et sifflent, quelques avertisseurs ponctuent les cris des conducteurs pressés et nerveux. Au loin, en fond sonore, le souffle lourd des usines gonfle len-tement…

C’est fini… Cet instant privilégié du petit matin où il ne fait plus vraiment nuit mais où le jour n’a pas encore installé ses fureurs laborieuses ; cet instant où l’air est parfois bleu et sent le café… C’est fini.

Un gros chat noir et blanc, robe banale, pressé, passe devant la porte de la loge au moment où sort le fils de la concierge, ventre plein et chaud, pour aller se déguiser en travailleur : « Minou, minou… Alors, pépère, on s’mouille ? » Le chat s’arrête et miaule brièvement comme une réponse. Le garçon, accroupi, caresse doucement l’animal qui se frotte et frotte encore contre les genoux du jeune homme en miaulant à petits coups. Celui-ci se redresse enfin pour regagner sa chambre quand deux autres chats, gris ceux-là, pénètrent dans la cour et s’arrêtent à la vue de l’humain, prudents et vaguement inquiets. « Tiens, v’là des copains ; amuse-toi bien. » Il rentre.

Les trois matous s’inspectent le museau. Deux nouveaux chats arrivent du fond de la cour dans laquelle donne le second escalier de l’hôtel. Le groupe s’éloigne rapidement vers la rue puis en direction du canal Saint-Martin, à quelques pas de là. La pluie a cessé, mais le ciel est sombre comme s’il voulait empêcher le jour de baigner la ville et de régner jusqu’au crépuscule.

Dans le square, près de l’écluse, André Dermont, que ses copains de la cloche appellent simplement Dédé, vient de s’éveiller et de s’extraire de dessous ses cartonnages. Le pont l’a bien abrité durant la nuit, mais la pluie s’est tout de même infiltrée jusque dans sa chambre aux parois de courants d’air ; en coulant, l’eau a imbibé les cartons, les journaux et les chiffons de toute sorte qui constituaient les draps, les couvertures et le matelas de fortune du pauvre vieux. « Nom de Dieu ! », peste-t-il en se remuant pesamment et en triant les effets trempés. « Nom de Dieu de nom de Dieu ! », répète-t-il de sa voix rocailleuse et mal assurée.

À cet instant, une péniche, descendant le canal en direction de
la Seine, avance vers les bassins. Un gamin, sans doute le fils du marinier, chemine au bord de l’eau ; il tient dans sa main le papier que tous les mariniers présentent au chef d’écluse à chaque passage, avec quelques sous… En sifflotant, il arrive à la hauteur du pont au moment précis où Dédé, tout en pliant grossièrement une vieille capote militaire et une couverture de laine noire, conte ses malheurs à un groupe de chats :
« Vous avez pas ce problème-là, vous les greffiers, hein ? Quand y pleut, vous montez plus haut, et y vous faut pas trop d’place pour vous loger… Tandis qu’moi, hein ?… R’garde-moi ça… Et si ça s’arrête pas pour ce soir ?… Nom de Dieu de… Tiens, qui c’est çui-là ? »

Le gamin passe devant le vieux en le regardant tout en sifflant, mais il ne dit pas un mot, ne fait pas un geste de la tête ou de la main pour saluer l’ancêtre ; par contre, il presse le pas et tente de donner un coup de pied à l’un des chats, le plus jaune, le plus triste, le plus près de lui aussi… Mais la bête et ses congénères sautent sur le côté et grimpent sur les poutrelles d’acier soutenant le pont, au-dessus du vieux. Ce dernier apostrophe l’agresseur : « De Dieu ! Qu’est-ce qu’y t’ont fait, les chats, hein ? Fous-moi l’camp, sale môme ! Déjà d’la graine de flic ! Tu vas voir, j’vais t’en fiche, moi, attends… Tu vas voir ! » Il se baisse pour ramasser une arme, la plus terrible possible ; il ne trouve que des cartons mouillés ; il les prend et les jette sur le gamin qui les évite en riant bêtement : « Eh, grand-père, ça va pas, non ? Tu vas voir, dans un moment, y’a mon paternel qui s’ra là avec la péniche : on verra bien qui s’ra l’plus fort !
Clodo ! Poivrot ! Poivrot ! Clodo ! Ah ah ah ! » Il file en sautant à cloche-pied vers la cabine des employés de l’écluse.

Le vieux s’est tourné vers les chats perchés au-dessus de sa tête, sous le tablier du pont arrondi ; il leur parle doucement, comme s’il voulait les consoler ; il tend la main vers le chat jaune qui, après un court moment de prudente méfiance, se laisse caresser : « C’est rien, mon gamin, c’est rien… Là… Là… » L’animal se met à ronronner.

Puis, brusquement, toute la bande file le long du quai, redescendant le cours d’eau. Le vieux reste interloqué : « Ben ça… Qu’est-ce qui leur a pris ? Y’a personne… » L’air incrédule, il regarde autour de lui, secoue la tête puis se baisse pour achever son ménage.

Un pont plus bas, les chats ont rejoint un autre groupe des leurs… Ils sont maintenant une bonne vingtaine ! Autour d’eux, des gens commencent à s’étonner de ce cortège. Les félins marchent vite, très vite même, comme si une mission urgente les attendait, ou comme si la ville des humains leur communiquait sa rage mécanique, sa morale de la rapidité nerveuse, sa vie perpé-tuellement agitée… Ils traversent les rues en créant quelques embouteillages ; des véhicules stoppent net, au dernier moment, occasionnant de multiples incidents ; des tôles se froissent, des feux se brisent, une motocyclette est renversée…

Et puis un premier drame : une vieille femme est prise en étau et broyée entre une voiture particulière et un camion ; la foule s’agglutine ; le conducteur du camion est blanc comme un linge ; il a quitté sa cabine et s’est assis sur le bord du trottoir, visiblement choqué. Une voix lance :
« Mais vous avez vu les chats ? C’est à cause d’eux, ça !…

— Comment, à cause d’eux ?

— Mais oui, je les ai vus aussi ! Ils sont toute une bande ! Ils traversent les rues qui donnent sur les ponts du canal : regardez là-bas, à l’entrée de l’autre pont !… Il a dû se passer quelque chose aussi !…

— C’est vrai, ça… Il y a un attroupement. »

La pauvre vieille ne bouge plus ; personne, d’ailleurs, ne fait attention à elle… Les regards partent vers l’amont, le pont tournant, où des gens se regroupent…

— Ah ! Un agent !

— Pardon, messieurs-dames, voyons, qu’est-ce que… Oh merde ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Quelqu’un a vu l’accident ?

— Ben, moi, m’sieur l’agent… J’étais dans le camion, là, à côté du chauffeur… mon collègue.

— Et le chauffeur, où est-il ?

— Là… (L’homme désigne le chauffeur assis au bord du trottoir, la tête enfouie dans ses grosses mains.) Il est sonné : il avait pas vu la vieille… Y a une bande de chats qui est passée en courant… Mais une bande, hein ! Une bonne vingtaine !

— Ils étaient cinquante, oui !

— Oui, bon, une grosse troupe de chats est passée en courant : ensuite ? poursuit l’agent.

— Ben… La bagnole a pilé ; je crois bien que la petite bonne femme a eu peur des greffiers qu’elle a vu débouler sur sa gauche, là… Et elle a fait… Elle a dû faire un ou deux pas en arrière, et on est arrivé… Mais ça s’est passé très vite, hein ! Très vite… Mon pote, là, il a pas vu la vieille ; moi, je l’ai vue… Mais trop tard, quoi… Il a pas vu les chats, lui ; moi, je les ai vus… Enfin, je les ai vus après, quand y partaient dans le square,
par là… »

L’agent, perplexe, regarde vers la direction indiquée, revient vers son interlocuteur et montre de la main le chauffeur, toujours assis au bord de la chaussée : « Bon, votre copain, qu’est-ce qu’il a exactement ? »

Visiblement, il n’ose pas s’adresser au bonhomme écroulé. L’autre, le collègue qui a tout vu, fait un geste d’impuissance avec les bras et secoue la tête sans rien ajouter. Les gens se pressent en murmurant de plus en plus fort, tandis que le gardien de la paix, après mûre réflexion, s’avance enfin vers le chauffeur. Il se penche et lui pose doucement, très doucement, une main sur l’épaule : « Monsieur ?… Monsieur… » L’homme ne bouge pas, la tête toujours enfouie dans ses mains. Le gardien, troublé, n’ose plus rien faire. La tête dans le caniveau, la petite vieille, oubliée, se vide lentement de son sang…

Un bruit de sirène de police approche. La foule s’écarte pour laisser passer un car de « Police Secours » qui stoppe à hauteur du gardien. Un gradé descend, suivi de deux policiers ; nerveusement, il fend un dernier groupe de curieux : « Allons, allons ! Laissez passer, voyons ! » Il arrive près du gardien : « Alors, qu’est-ce que c’est ?

— J’ai un homme complètement sonné, chef. Il conduisait ce camion…

— Une minute, une minute : et cette femme ? (Il désigne la forme sanguinolente.)

— Ah oui, la femme… Prise entre cette voiture et le camion, justement, chef, et alors… (Il s’empêtre dans la situation qui le dépasse.)

— Vous avez appelé une ambulance ? » Le gardien, abasourdi, regarde son supérieur sans répondre. « Nom d’un chien ! » Furieux, le gradé donne l’ordre à l’un de ses hommes d’appeler l’hôpital Saint-Louis, tout proche, avant de s’accroupir près du corps. « Elle ne respire pas…

— Chef… C’est une bizarrerie… La deuxième que je vois ce matin…

— Quoi ?

— Il paraît qu’une grosse bande de chats a affolé tout le monde : les gens, les voitures… Ils seraient partis par là, chef… Je ne sais pas quoi penser… Des chats…

— Des chats, je sais ; oui, on nous en signale des bandes dans tout le quartier, et ils causent des dégâts ! Involontairement, bien sûr, mais ils les causent !… Bon, vous dressez un procès – un rapport, je veux dire. On continue vers la Seine : ils ont l’air de filer tous par là, tout droit. » Les policiers repartent vers la camionnette, s’y engouffrent. La sirène surprend tout le monde ; le car démarre et roule doucement au milieu de la foule avant de pouvoir accélérer.

« Tiens, elle avait pas un sac, la dame ?

— Si, si ! Je l’ai vu… Oh, les bandits !… Profitent de tout ! Oh !… »

Le car de « Police Secours » arrive au carrefour de l’avenue de la République et du boulevard Richard-Lenoir ; le désordre y est indescriptible. Une énorme collision en chaîne a dégénéré en violentes bagarres. Un restaurateur qui tentait d’expliquer ce qu’il avait cru voir à l’un des automobilistes en détresse se voit repousser violemment contre la vitrine de sa terrasse qui vole en gros éclats. L’homme saigne. Un des serveurs de l’établissement assène de formidables coups de plateau sur l’agresseur. Une femme hurle « Salaud ! Salaud ! », tout en frappant le pare-brise d’une voiture à l’arrêt avec ses petits poings. « J’avais priorité ! Vous m’avez enfoncé tout l’avant ! Salaud ! Police ! » À l’intérieur de la carlingue ainsi maltraitée, un homme semble crier lui aussi, mais on n’entend rien car les vitres sont prudemment levées.

Dans ce qui reste de sagesse, parfois, en ces moments extrêmes, l’homme ne se soucie guère de sortir pour expliquer son point de vue à la dame… On entend des cris, des hurlements de douleur, des coups frappés sur les tôles. Les fenêtres sont noires de curieux ébahis, inquiets ou rigolards.

Dans sa camionnette, le brigadier-chef n’en croit pas ses yeux et ses oreilles ! Il a pris le micro de la radio et vocifère comme un possédé, demandant des renforts, des instructions, du secours, la police enfin !

À l’abri dans un square, un clochard – un autre – regarde la scène au loin en tressautant de rire : « Les greffiers !… Tout ça, c’est les greffiers !… Oh oh oh ! Ah ah ! Hi hi ho ho ho ! Les matous se promènent et les cons perdent la boule dans leurs cercueils ! Oh oh ! Ah ah ! » Il se tape sur la cuisse, heureux.

À quelques centaines de mètres du champ de bataille, un autre drame vient de se jouer : sur la vaste place de la République, dans un grand magasin, deux truands qui avaient tenté de prendre la caisse, dans les bureaux, ont filé par le magasin lui-même, au milieu des quelques chalands matinaux. Serrés de près par les hommes du service de sécurité, ils ont paniqué et ouvert le feu tout en courant, semant l’effroi et la mort sur leur passage… Arrivés sur le trottoir, les deux fugitifs, affolés, tirent encore autour d’eux, au jugé, fauchant ici et là de malheureux passants, avant d’arrêter une voiture qui vient justement de se dégager de la mêlée du Richard-Lenoir ! Comme ils extraient avec brutalité la conductrice afin de s’emparer de l’auto salvatrice, un homme, depuis une fenêtre du premier étage du magasin, ajuste tranquillement son revolver, vise posément les deux truands et tire : trois coups, quatre, cinq, espacés… Du sang rougit le macadam devant un éventaire de jouets en plastiques : des fusils jaunes et gris, des pistolets verts ou transparents, des tanks rouges, une panoplie de motard, une autre de cosmonaute avec son arme à rayons… Cinq ou six chats passent rapidement.

Saint-Ouen, au bord de Paris, porte un bien joli nom sur un visage triste aux recoins sinistrés. Dans cette banlieue sans vie, une large zone courant le long du boulevard périphérique, près de la porte de Clignancourt, connaît, trois jours par semaine, une joyeuse agitation : le Marché aux Puces étale son insolente misère commerciale et ludique. Une armée de visiteurs envahit régulièrement cet espace privilégié, comme pour lui donner le souffle nécessaire, l’animation indispensable, le bruit et la couleur des humains et, par-dessus tout, une vie puissante bien qu’intermittente…

Dès le samedi matin, très tôt, un brouhaha s’élève, malgré le périphérique, malgré les grands ensembles muets et trop nets, malgré parfois aussi le mauvais temps. La longue rumeur s’éteint le lundi soir ou le mardi matin, lorsque les employés municipaux passent et repassent, effacent la couleur et les papiers gras, nettoient l’idée même de la foule des petites gens…

Justement, c’est mardi ; trois ou quatre hommes balayent et ramassent consciencieuse-ment les détritus, papiers, barquettes vides de frites, emballages divers éventrés, bouteilles vides, sacs en plastique… Tout à coup, une espèce de bourdonnement, qui devient vite un grondement, enfle dans le matin pluvieux.

« Ahmed ! Ho, Ahmed !

— Quoi ?

— T’entends ?

— Oui : ça vient de la rue des Rosiers… ou du marché, là… Ah non : ça vient de par là !... Je sais plus ; on dirait que c’est là-bas… »

En fait, le roulement provient d’une large zone indéfinissable. Les hommes ont arrêté le travail ; ils regardent vers le Nord. Soudain, une sorte de mer mouvante déferle sur eux : des milliers de chats marchent rapidement, sans vraiment courir mais sans s’arrêter, évitant de justesse les balayeurs, les poteaux, les quelques voitures stationnées. Le bruit sourd est impressionnant ; une poussière âcre flotte au-dessus des entrelacs de rues et d’allées du Marché aux Puces. Pas un miaulement ne vient ponctuer la marche et le frottement sur le macadam des milliers de pattes…

Bientôt, en cette matinée grise et pluvieuse, la capitale subit une multitude de perturba-tions qui affolent les autorités ; des bandes impressionnantes de chats de toutes sortes quittent les caves, les maisons, les cours et les jardins pour se rendre en masse vers l’Ouest, tandis que d’autres marées félines passent tout autour de la ville par le Sud et le Nord, se dirigeant également vers la même direction. En gros, elles semblent filer vers la mer : la Seine voit ses berges envahies par les matous ; les voitures, les autobus, les camions sont stoppés dans un indescriptible chaos ; les sifflets des agents de police ponctuent la danse effrénée des animaux, tandis que les humains courent vers les trottoirs et les abris de fortune en hauteur pour éviter le déferlement ininterrompu…

À la Préfecture, les avis sont partagés. Le secrétaire de cabinet du préfet, arrivé en catastrophe dans les locaux, téléphone comme un fou furieux aux quatre coins de l’administration : « Je ne sais même pas si c’est vrai, commissaire ! Des avis contradictoires arrivent toutes les cinq minutes ! Par contre, j’ai des dizaines de journalistes dans le hall de la maison ! Et le patron n’est pas joignable ! Un comble : Monsieur le Préfet de la capitale du pays est en vadrouille en terrain inconnu ! Je ne sais plus que décider… Commissaire : faites au mieux pour que la circulation soit rétablie, nom de dieu ! Il faut que la situation reprenne un peu de tenue, merde ! Allez, faites au mieux, je vous dis ! » Il raccroche brutalement et se tourne vers les trois ou quatre fonctionnaires ahuris qui attendent des ordres : « Je ne sais pas quoi vous dire, messieurs : on signale des centaines de chats… Qu’est-ce que je dis, des centaines : des milliers, oui ! Des bandes qui envahissent les chaussées et les places, qui cavalent comme si elles avaient le feu au cul !

— C’est peut-être un incendie, monsieur le secrétaire ; un incendie qui les panique…

— J’y ai pensé, figurez-vous ! Les pompiers assurent qu’il n’y a aucun sinistre important, à l’heure qu’il est ; c’est absurde, absurde !... »

Il se tient le front, marche vers la fenêtre, regarde la rue, les toits des maisons au loin, revient vers le téléphone qui sonne : « Oui !... Bon… Je ne sais pas, moi ! Prenez un camion de gardiens et filez m’activer tout ça : il faut que ça circule ! Vous m’entendez ? Que ça circule !... Quand le préfet va se pointer, il n’en croira pas ses oreilles ! Allez, allez ! » Le combiné claque bruyamment.

Un instant perdu, se frottant les yeux, l’homme s’appuie sur la table du bureau : « Nom de dieu de nom de dieu… Dans quelques instants, je vais avoir l’Élysée sur le dos, et puis l’Intérieur, et puis je ne sais quoi encore !... Il ne manquerait plus que la S.P.A. ! Et le préfet ? Hein ? Où est-il ?... » Les fonctionnaires, inutiles et paralysés, se grattent la tête, fouillent dans leurs poches à la recherche d’on ne sait quoi, vont aux fenêtres, ouvrent les portes du vaste bu-reau pour voir dans le couloir…

Rue des Récollets, tout près du canal Saint-Martin, une petite femme blonde, tout habillée de vert sous un imperméable en plastique transparent, sort rapidement de l’escalier A, face à la loge de la concierge, et file vers la rue. Elle s’arrête au bord du trottoir, l’air égaré. Elle regarde à droite et à gauche, longuement, la main près de la bouche, inquiète, au bord des larmes.

« Madame Kader, qu’est-ce qu’y a ? Vous avez pas l’air dans votre assiette… » La Crison a entrouvert la porte de la loge et observe la femme en restant à l’abri. Il pleut pesamment, dans un crépitement régulier, sur les gens, les voitures et les poubelles. Le femme se retourne : « Vous n’avez pas vu Malthus, madame Crison ?... Il est sorti… Il est sorti et je… Il est sorti dans la rue. Vous vous rendez compte ? Dans la rue… Et par ce temps… Je ne sais pas…

— Mais vous l’avez vu dans la rue, vraiment ? » La concierge a mis un fichu sur sa tête en maugréant tout bas et s’est décidée à braver la pluie ; elle se tient derrière la petite femme perdue tout au bord du caniveau. Celle-ci se tourne vers la Crison, la main sur la joue : « Il était affolé, vous savez ? Il courait presque dans l’appartement ! Je lui parlais, mais il ne se calmait pas. Il s’est mis à miauler comme s’il y avait quelqu’un derrière la porte. J’ai regardé par l’œilleton, mais il n’y avait personne. Alors, pour le rassurer — je voyais bien qu’il fallait le rassurer, vous comprenez ?—, j’ai ouvert légèrement le battant et… » Elle jette des regards désespérés de chaque côté de la rue, fixe le canal, à trente mètres de là.

« Alors, vous avez ouvert votre porte et il a filé sur le palier, c’est
ça ? » La femme blonde regarde la concierge, l’air ahuri comme si elle ne comprenait pas vraiment ce que lui dit la Crison. « Hein ? C’est ça ? Il a filé dans l’escalier ? Vous l’avez vu ? Ben, dites-moi, mame Kader, enfin ; vous avez une mine à faire peur… »

La femme cligne des yeux, se ressaisit et dit clairement : « Oui, j’ai eu le tort d’ouvrir, comme pour lui montrer qu’il n’y avait rien de l’autre côté… Et il a dévalé l’escalier comme s’il avait le diable derrière ! J’ai crié, crié, mais il avait disparu ! Je suis rentrée pour me mettre quel-que chose sur le corps, j’ai agrippé cet imper et… » Elle scrute encore la rue.

Tout à coup, une grappe de chats passe dans la rue bordant le quai.
« Regardez ! Les chats !... Que se passe-t-il ?

— C’est comme ça depuis le petit matin, mame Kader ; il en passe partout ! La concierge de l’immeuble de la rue Lucien-Sampaix, là, celui qui fait l’angle au-dessus du café : elle en a vus qui déboulaient par dizaines vers le bas, rue des Vinaigriers ou plus loin ! Elle savait pas… C’est une magie noire, ça !...

— Comment ? Qu’est-ce que vous dites ?

— Oui, je me comprends… » Elle marmonne, comme un peu gênée : « Y a de la magie noire, là d’dans, c’est tout… Quelque chose de pas normal, quoi ; de la magie noire… »

Elle retourne se mettre à l’abri de la pluie dans sa loge, laissant la pauvre femme perdue, regards à gauche, à droite, au fond de la cour…

« Un phénomène curieux nous est signalé dans la capitale et la banlieue : une multitude de chats emprunte actuellement les artères de la région parisienne. On ne sait pas ce qui pousse ces aimables petits compagnons à courir ainsi ; tous ces minous se dirigent vers le Sud, sans qu’on sache exactement le but de cette migration… Ce qu’on peut dire (en attendant de nouvelles informations de la police et de nos différents envoyés spéciaux) tient en quelques mots : les chats quittent les maisons, quand ils le peuvent, les jardins et les rues pour se regrouper en ban-des impressionnantes, pas agressives du tout, et descendent, en tout cas, vers le Sud ; voilà, c’est tout pour le moment ; bien entendu, nous restons vigilants et suivons la chose… »
Derrière son micro, l’animateur de France Info retient à grand peine le rire qui donne l’air ironique à sa chro-nique improvisée.

« Mais où vont tous ces greffiers ? » peste le secrétaire de cabinet du préfet. Les informations tournent en boucle : les chats descendent vers le Sud. Ceux de la banlieue nord traversent la ville et rejoignent les congénères indigènes dans leur course… « On a des informations sur d’autres villes ?

— Oui, monsieur le secrétaire : on signale des bandes de chats dans les départements à l’ouest de la capitale ; ils semblent filer en direction de la mer, sans qu’on puisse évaluer un point précis, tandis que ceux de l’est de Paris traversent la ville, plus ou moins, et foncent aussi vers l’ouest, dans la même direction : grosso modo la côte Atlantique…

— Mais ailleurs ? On a quelque chose sur Orléans, Châteauroux, je ne sais pas, moi ?...

— Pas encore, monsieur…

— C’est insensé… »

Au fond de la salle, une voix laisse tomber doucement : « Pourquoi n’y a-t-il pas de chiens ?... » Personne ne répond.

La grande migration, exclusivement féline, se déplace en suivant un axe nord-sud-ouest ; les villes et les bourgs voient passer des milliers de pelages de toutes sortes. Les chats sont silen-cieux ; seule, la galopade est impressionnante, à la fois bruyante et feutrée, interminable.

« Ils vont vers Nantes, monsieur !

— Nantes, Qu’est-ce que… »

Le secrétaire du préfet va vers une carte murale, au fond d’une pièce annexe. Il s’arrête et se frotte le nez et le menton, perplexe, inutile, l’air malheureux.

« Monsieur le secrétaire ! J’ai l’Intérieur ! Une information « Secret-Défense » pour M. le préfet ! » Le secrétaire s’est dévissé la tête pour regarder l’homme au téléphone ; il grimace en se massant le cou :
« J’arrive, donnez-moi ça… Allo, Grandbardier, secrétaire du préfet…
Oui, je ne sais pas où il se trouve ! C’est un vrai casse-tête :
j’ai des milliers de chats qui déboulent à travers l’Île-de-France !...
Ah, vous êtes au courant… »

Après avoir écouté en silence l’interlocuteur invisible, il se laisse tomber lourdement sur un gros fauteuil en bois, la main sur le front :
« Nom d’un chien !... Qu’est-ce que je fais, moi, sans le patron ? Merde ! Merde et merde !... Oui ? L’armée ? Le ministre est prévenu ?
Ouillaillaillaïe… J’attends les instructions ; j’attends, oui… »

Livide, il laisse tomber le combiné sur la planche du bureau.

« Que se passe-t-il, Monsieur ? » Tous les regards sont fixés sur le bonhomme affalé, le coude sur le bureau, la tête posée dans la main, le regard au loin, vers la fenêtre du grand salon, au-delà de la porte. Une femme s’avance et lui touche légèrement l’épaule : « Monsieur le secré-taire : qu’est-ce qui ne va pas ? » L’homme la regarde, un bref instant hagard ; puis il se ressaisit et dit sans se lever : « Un incident… important vient d’être signalé à la centrale de Chooz… On ne sait pas encore si c’est grave ou pas, mais on nous demande d’organiser l’évacuation de la population vers l’Ouest… »

Un tremblement agite le bas de son visage ; il répète, comme pour lui-même, sourdement : « On ne sait pas si c’est grave… Mais ils nous font évacuer… » Les fonctionnaires, pétrifiés, demeurent immobiles et muets. L’une d’entre eux, la bouche légèrement ouverte, laisse tomber une liasse de documents qui s’éparpillent dans un silence impressionnant.

La centrale nucléaire de Chooz, lovée dans une boucle de la Meuse, à la frontière franco-belge, comme une épine ou une insulte dans le flanc de ce petit pays voisin, venait de faillir à la mission d’inusable et infaillible sécurité nationale…

Curieusement, et comme l’avait fait remarquer un fonctionnaire de la ville, on ne signalait pas de vagues de chiens fuyards ; seuls, les chats…

Tous les animaux ne sont pas probablement pas naturellement doués pour adopter les manières des humains.



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