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Nestor Potkine
Fragments de ciel et cheval des douleurs
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Nestor Potkine, pour qui The Colour of Paradise, colombian Emerald in the age of gunpowder empires de Kris Lane, fut une mine.

Toujours, les humains ont vu dans les pierres précieuses des fragments du ciel. Même si on les pensait nées de la sueur de la terre, ou des accouplements des sels obscurs, on affirmait, on espérait que les appeler larmes des dieux, gouttes de soleil, éclats d’arc-en-ciel rendrait hommage à leur véritable nature.

L’Occident a révéré les diamants de Golconde, la plus ancienne mine des Indes. L’Orient musulman, lui, avait faim d’émeraudes. Parce que l’émeraude est verte et le vert est la couleur du Prophète ; c’est aussi la couleur des étoffes des divans du paradis, ceux sur lesquels les élus jouissent des soixante-douze houris ; et l’arbre aux branches d’émeraude se dresse à la source des quatre fleuves du Paradis, le Nil, l’Euphrate, le Selsebil et le Kawthar.

Les empereurs moghols ont laissé des biographies et des autobiographies ; après les batailles, c’est de joyaux que ces livres parlent le plus. Nulle pierre précieuse n’était jugée meilleure pour la préservation du souverain que l’émeraude, en particulier si on y avait gravés des versets coraniques. D’où ces quasi-armures de gemmes dont se caparaçonnaient les moghols, colliers d’énormes perles scandées par des émeraudes larges comme l’œil, larges comme la main, denses concentrés de jus de divin.

L’Orient croyait les émeraudes orientales, mais ses mines se tarirent vite. Pourtant, l’offre, elle, ne tarit pas, grâce aux réseaux des Juifs sépharades.

En 1492, Colomb découvre les Caraïbes. Cette même année, Isabelle la Catholique expulse les Juifs d’Espagne, à moins qu’ils ne se convertissent. Les « Nuevos Cristianos » vont pourtant en profiter pour étendre leurs réseaux internationaux, car les membres de leurs familles qui refusent de se convertir émigrent, parfois très loin. La persécution renforce paradoxalement leur position : en effet il faut pouvoir attendre longtemps entre l’achat de la pierre brute et la vente du joyau taillé et il faut pouvoir se fier à l’acheteur, au transporteur, au lapidaire. Bref, il vaut mieux bénéficier d’un réseau compact de collègues unis par les persécutions subies en commun.

Les joailliers chrétiens-sépharades vont voyager dans les deux sens : vers l’ouest et les mortelles jungles colombiennes, vers l’est et les imprévisibles, donc parfois non moins mortelles, cours orientales. Avec pour alternative la richesse extrême ou la mort. L’inquisition les attend en embuscade, à juste titre persuadée que leur conversion n’est que de façade. De temps en temps, par pur amour des âmes, pour les sauver du péché de judaïsme, les bons moines arrêtent les mauvais chrétiens. Un peu de cheval des douleurs, la machine par laquelle on étire le corps jusqu’à disloquer les épaules ou briser les chevilles. Qu’importe lorsque l’accusé en meurt de gangrène, s’il a renié ses erreurs, le paradis, le bon, l’attend.

Les oubliés, comme d’habitude, dans le circuit sanglant des morceaux de sacré, sont les producteurs. L’émeraude est rare. Plus rare encore que le diamant. Elle se cache au sein de veines de calcite qu’on ne débusque qu’après avoir déplacé des tonnes et des tonnes de sol encombrant. Les Indios n’ont jamais fait de bons esclaves ; les uns ont combattu, les autres ont fui, la plupart se sont laissé mourir plutôt que de perdre leur vie à gagner celle des autres.

Comme dans les plantations de canne à sucre, comme dans les mines de diamant, il fallut importer du Nègre. Résistant au climat, dur à la tâche. Néanmoins, on a beau croire le Nègre aussi bête qu’une bête, il réfléchit, lui aussi. En dépit de l’intelligente idée d’arrêter sur-le-champ le travail dès que l’on tombait sur une veine de calcite fertile, afin de ne le reprendre qu’une fois une quantité suffisante de gardes accourue sur les lieux, l’esclave nègre revenait creuser la nuit. Il ne va pas sans ironie que l’une des meilleures cachettes connues pour la contrebande de ces pierres extraites par des animistes, transportées par des juifs et achetées par des musulmans, eût été un cierge chrétien. Creux.
À quoi pensait donc Notre Seigneur ? À tous les Indios, tous les Africains morts sous le fouet pour l’impôt du roi catholique et la parure de l’empereur islamique ?




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