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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Jean-Manuel Traimond. Photos Christiane Passevant
Montmartre. Sainteté de Vincent
Guide méchant [et parfois moche] de Paris
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La faveur de Montmartre s’explique entre autres par, propose Nathalie Heinich dans La Gloire de Van Gogh, essai d’anthropologie de l’admiration (Éditions de Minuit), les vertus communes aux saints et aux peintres
maudits :

« Inspiration, vocation, révélation, consécration à une tâche, renoncement ascétique, détachement à l’égard du présent, indifférence à la réussite matérielle ou mondaine, minimisation de toute rivalité explicite avec les contemporains, permanence du doute quant à l’excellence, projection sur la postérité de l’aspiration à l’accomplissement. » Van Gogh les possédait toutes.

Sa vie, sa mort et sa gloire posthume suivent les canons de la légende dorée. Ses débuts dans la misère du Borinage garantissent son inspiration et sa vocation. La médiocrité de sa peinture originelle et sa honte de vivre aux crochets de son frère Théo le contraignent à travailler d’arrache-pied, prouvant sa consécration à une tâche. Il achète si souvent des couleurs plutôt que du pain, que son renoncement ascétique est hors de doute. Sa détermination à peindre selon ses principes plutôt que ceux de l’Académie démontre son détachement à l’égard du présent et son indifférence à la réussite matérielle et mondaine.

Ses lettres attestent d’autant mieux sa minimisation de toute rivalité explicite avec ses contemporains qu’elles révèlent la permanence du doute quant à l’excellence : Van Gogh se jugeait si médiocre qu’il se cherchait des modèles avant de se croire des rivaux.

Il n’imagina jamais que ses lettres seraient de moitié dans sa canonisation. Grâce à elles, on suit pas à pas le futur saint, égaré dans le Borinage, puis répondant au bon appel ; approfondissant son érémitisme au désert arlésien, qui prouve son humilité, sa pauvreté et sa chasteté, en dépit de ses visites aux bordels à zouaves ; vivant enfin une Passion où la prémonition de la Croix est remplacée par la prescience de la folie, et à laquelle ne manque pas le sang répandu. Qu’il l’ait été par l’oreille et pour une fille de joie ne compte guère. Après sa mort vient la justification de sa projection sur la postérité de l’aspiration à l’accomplissement. Sa gloire impose à l’art le thème de l’artiste maudit, Rimbaud, Mozart, Camille Claudel, etc.

Dans l’œil du public, sa vie compte désormais plus que son œuvre, sans toutefois que cette dernière, accessible aux moins savants, n’en pâtisse. Son apothéose ( en grec « montée chez les dieux ») éclate dans les prix de ses oeuvres et dans les pèlerinages temporaires, c’est-à-dire les expositions. Ici aussi Nathalie Heinich recense les similitudes avec les pèlerinages explicitement religieux :

« déplacement collectif vers un lieu consacré à un grand singulier, recueillement public devant des images, sentiments d’émotion et manifestations d’admiration, rappel de sa mémoire et de ses qualités, retour enrichi des menus objets vendus en commémoration de ce moment. » Elle évoque même la « fonction expiatoire des processions immobiles » que sont les files d’attentes !




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