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Irène Pereira
Quelles revendications féministes à propos de la prostitution ?
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Texte de support pour une intervention effectuée à la librairie Barricade à Liège le mardi 22 février 2011 à l’invitation du Cercle des Desaltérés.

Le problème qui est ici posé est celui de savoir si nous devons en tant que féministe revendiquer et appuyer le fait que la prostitution devienne une profession reconnue légalement, un métier comme une autre (position réglementariste) ? Ou devons-nous au contraire lutter pour l’abolition du système prostitutionnel de la même façon que nous luttons pour l’abolition du système capitaliste (position abolitionniste) ?

Le soutien aux personnes prostituées doit-il nous conduire à mettre
en place des syndicats du travail sexuel et à lutter pour la reconnaissance
de la prostitution comme profession avec des droits spécifiques attachés à cette profession ou doit-il nous conduire à revendiquer des droits applicables à tous les individus — droit au logement, à un salaire socialisé,
à la formation... — qui permettent aux personnes prostituées de ne pas être contraintes de se livrer à une telle activité.

Il pourrait sembler facile de penser qu’il suffit d’aller voir ces
personnes et de leur demander ce qu’elles désirent. Mais les mouvements de personnes prostituées ne sont pas eux-mêmes
homogènes dans leurs réponses à ces questions. Certains sont favorables
à la création de syndicats du travail sexuel qui luttent pour la
reconnaissance juridique de la prostitution comme métier. Leur idéal
se serait la mise en place de maisons autogérées par les personnes prostituées. D’autres mouvements de personnes prostituées considèrent au contraire qu’elles sont des survivantes et qu’il faut abolir la prostitution.

Je vais essayer dans ce cadre de donner mon avis sur cette question à la fois en tant que militante féministe luttant pour les droits des femmes, que militante anarchiste attachée à la libération sexuelle et que militante syndicaliste révolutionnaire luttant contre l’exploitation économique des prolétaires.

Replacer la question de la prostitution dans le cadre d’une analyse du travail

Un des problèmes de l’analyse de la question de la prostitution tient bien souvent au fait que cette question est traitée de manière isolée, sans prendre en compte son insertion dans d’autres problématiques, non pas seulement féministes et culturelles, mais également économiques. C’est un problème général à beaucoup d’analyses et pas seulement sur la question de la prostitution. Je vais pour ma part l’aborder d’un point de vue syndicaliste à partir des problèmes d’une réflexion sur le travail et le loisir et de leur devenir dans le système capitaliste.

Il faut repartir du problème que nous nous sommes proposés de traiter à savoir : la prostitution doit-elle être reconnue légalement comme une profession ? C’est-à-dire en définitive devons nous reconnaître socialement et juridiquement la prostitution comme un travail ?

De fait, il ne s’agit pas de nier qu’il existe de fait des travailleurs du sexe. Il existe bien dans la société actuelle des personnes qui tirent leur subsistance économique d’un travail reposant sur la vente d’un service sexuel. Mais cet état de fait doit-il conduire à la création d’un statut juridique ?

Or, le problème qui se pose pour moi à travers la question de la prostitution est un problème plus large : toutes les activités humaines doivent-elles se trouver inclues dans la catégorie « travail » ?

Ma thèse est la suivante : Je pense que le système capitaliste tend à essayer de transformer en travail tout ce qui peut être pour lui source de profit. De manière générale, les systèmes d’oppression tendent à opérer des renversements entre ce qui devrait être de l’ordre du loisir et ce qui devrait être de l’ordre du travail. Il m’apparait au contraire important que nous défendions une distinction claire entre travail et loisir. Cette distinction est importante de manière générale et pas seulement de le cas de la sexualité. C’est un problème qui dépasse plus largement la question de la prostitution.

Essai de définition du point de vue d’une anthropologie philosophique

C’est-à-dire que je vais essayer de définir ces notions non pas telles qu’elles sont employées dans notre société, mais telles qu’il me semble qu’elles devraient être employées si nous n’étions pas dans une société commandée par des intérêts capitalistes ou plus largement par des rapports d’exploitation économique.

Qu’est ce que le travail (au sens de l’anthropologie philosophique) ?

C’est une activité socialement nécessaire pour assurer la survie d’une communauté sociale. Cela signifie deux choses : 1) que le travail est une activité qui est de l’ordre de la contrainte : c’est une activité qu’une communauté ne peut pas se passer de faire réaliser par des êtres humains sous peine de ne pas pouvoir assurer sa survie ; 2) en ce sens le travail est la condition économique de l’appartenance au pacte social (citoyenneté économique). En contrepartie de son travail, l’individu a le droit d’accéder aux biens produits par cette société. Néanmoins, la collectivité peut décider que certaines personnes ou momentanément des individus peuvent ne pas participer au travail collectif et toutefois recevoir une contrepartie de la richesse produite : les enfants et les personnes en formation, les personnes malades, les personnes âgées....

Au travail, toujours au sens d’une anthropologie philosophique s’oppose le loisir.

Qu’est ce que le loisir ?

Le loisir désigne une activité qui n’a pas pour fin d’assurer la subsistance vitale de la collectivité. Elle est une activité qu’un individu effectue pour son plaisir non contraint par la nécessité de participer à la survie de la société. C’est une activité qui a sa fin en elle-même.

Cela a été ainsi une lutte importante du syndicalisme révolutionnaire de faire reconnaître au sein du système capitaliste que le patron ne devait pas seulement verser un salaire qui permette au travailleur de reproduire sa force de travail, mais également de lui assurer des loisirs c’est-à-dire un temps non-contraint pendant lequel il fait ce qu’il veut. (C’est ce que voulait dire le slogan : 8h de travail, 8h de sommeil, 8h de loisirs).

Les systèmes d’oppression — le capitalisme, l’État ou le patriarcat — transforment le loisir en travail et le travail en loisir.

Je vais essayer de montrer que c’est un enjeu et une lutte extrêmement importante pour les féministes, les anarchistes ou les anticapitalistes de lutter contre la transformation du loisir en travail et du travail en loisir.

Je vais prendre plusieurs exemples et montrer comment l’activité prostitutionnelle constitue un de ces cas :

— Les tâches ménagères et l’éducation des enfants : un exemple de transformation de travail en loisir.

L’un des apports des féministes matérialistes, c’est d’avoir montré qu’il y avait des activités qu’effectuaient les femmes et qui en réalité n’étaient pas du loisir, mais du travail même si elles ne recevaient pas de salaire. Ce sont des activités nécessaires à la survie de la collectivité, mais ces activités sont en grande partie toujours effectuées par les femmes : tâches ménagères, éducation des enfants... Les féministes matérialistes ont ainsi montré qu’il y avait une exploitation du travail de la classe de sexe des femmes au profit de la classe de sexe des hommes.

Quand en France, on a mis en place les 35h, les hommes ont récupéré du temps de loisir en plus et les femmes du temps de ménage en plus.
Donc c’est un vrai enjeux féministe que de faire reconnaître socialement ce temps comme du travail et non qu’il soit considéré comme du loisir. Cela ne veut pas dire dans ce cas qu’il s’agit de verser un salaire aux femmes pour qu’elles fassent ces tâches, mais de lutter pour un véritable partage du travail domestique entre hommes et femmes.

— La prostitution : un exemple de transformation du loisir en travail

Un des enjeux des luttes féministes, cela a été et est encore de se battre pour que la sexualité pour les femmes puisse être de l’ordre d’une recherche de plaisir et non de la contrainte. Il s’agit de faire en sorte que la sexualité des femmes n’ait pas uniquement pour fin le plaisir des hommes ou la reproduction de l’espèce, mais le plaisir de la femme elle-même.

Or qu’est ce que la prostitution ?

Il s’agit d’une activité par laquelle une personne vend une prestation sexuelle pour assurer sa subsistance ou contribuer à assurer sa subsistance (lorsqu’il s’agit d’un complément de revenu).

Or, il ne faut pas confondre la prostitution et le libertinage :

Qu’est ce que le libertinage ?

Le libertinage est le fait d’avoir une vie sexuelle libre. L’échange d’argent entre les partenaires sexuels peut dans ce cas relever du jeu sexuel.

Lutter pour faire reconnaître la prostitution comme travail, ce serait alors :

1) Lutter pour faire de la sexualité non plus une activité tournée vers le plaisir, mais une activité de subsistance, c’est-à-dire une activité qui est de l’ordre de la contrainte.

2) C’est renforcer ce mouvement général de transformation d’activités de travail en loisir ou d’activités de loisir en travail au profits des intérêts de certaines classes d’individus contre d’autres.

Ainsi, certaines personnes au nom d’arguments d’apparence humanistes revendiquent la mise en place d’un service public du sexe pour les personnes handicapées ou pour les personnes malades. Leur argument consiste à affirmer que la sexualité est un besoin vital et qu’il y aurait donc un droit à la sexualité. En même temps, ces personnes affirment que les prostitué-es ou les personnes qui assureraient ce service le feraient librement, par choix. Mais lorsqu’on leur demande pourquoi il faudrait payer ces personnes, pourquoi il ne s’agirait pas de bénévolat, elles répondent que si c’était le cas, ces personnes n’assureraient pas ce service. De ce fait, elles reconnaissent que les personnes qui assurent un service sexuel tarifé ne le font pas librement, mais de manière contrainte. Or pourquoi le dit « droit à la sexualité des personnes handicapées » serait supérieur au droit à une sexualité qui soit un plaisir pour les personnes qui effectuent des prestations sexuelles ?

De manière générale, il me semble que les personnes qui cherchent à faire de la prostitution un travail reconnu juridiquement se trompent de combat à deux niveaux. D’une part, il me semble qu’elles font sans s’en apercevoir le jeu du capitalisme en permettant à ce système économique d’investir plus pleinement ce marché (que l’on songe par exemple au développement des Eros Centers) . D’autre part, il me semble qu’elles luttent pour la colonisation par le travail de champs de l’activité humaine qui ne relèvent pas du travail. Dit sous une forme plus philosophique, elles luttent pour l’extension de la colonisation du monde vécu par la rationalité instrumentale du système.

Un phénomène général

Ce phénomène de transformation du loisir en travail et du travail en loisir est à mon avis une tendance générale nuisible à l’épanouissement des individus et dont je vais prendre d’autres exemples :

— Le sport professionnel : le système capitaliste, afin de générer le maximum de profit, a transformé un certain nombre d’activités de loisirs, telles que le football, en une activité professionnelle. On se retrouve ainsi avec des footballeurs payés plus cher que des médecins et les valeurs du sport — telles que les apprécient les amateurs — se trouvent bien mises à mal.

— Le bénévolat : à l’inverse, un certain nombre d’activités qui sont absolument utiles socialement et nécessaires, tendent à n’être plus pris en charge par des services publics et à ne plus constituer un travail, mais à être confiées au bénévolat et au milieu associatif (ex : oeuvres caritatives).

— La philosophie : inversement, il est arrivé que des activités soient transformées en travail alors qu’elles relevaient du loisir. Ainsi philosopher pour les Grecs était un loisir. Certes, l’enseignement de la philosophie est bien un travail. Cependant, aujourd’hui, être philosophe et être enseignant en philosophie se confondent en quelque sorte. Pour ma part, je préférerais que la philosophie — en tant qu’activité ne soit pas un métier — mais qu’en revanche la collectivité sociale partage le travail et les richesses de telle manière que ceux qui souhaitent consacrer une part importante de leur loisir à philosopher puissent le faire.

— L’activité : certaines personnes soutiennent qu’il n’y aurait plus aujourd’hui de différence entre le travail et le loisir, qu’il y aurait une grande catégorie qui serait l’activité. C’est ce que nous amène à croire le système capitaliste. En effet, c’est très pratique de faire croire aux gens qu’en réalité lorsqu’il travaillent pour réaliser du profit, c’est du loisir ou encore de coloniser tout leur temps de loisir en disant qu’il n’y a plus de différence entre les deux ( par exemple par le biais du télétravail).

Conclusion

Ce que j’ai voulu montrer c’est que les enjeux du débat sur la prostitution dépassent les simples questions féministes et constituent un véritable enjeux quant au type de société que l’on veut et aux types de revendication que l’on porte. Pour ma part, je fais le choix, plutôt que de me battre pour la reconnaissance du métier de prostitué-e, de lutter pour des droits sociaux pour tous/toutes comme le droit : au logement, à la formation, à un salaire socialisé dans la société capitaliste actuelle. Mais plus fondamentalement, je lutte pour que les travailleurs se réapproprient le contrôle de l’organisation de la production et du travail afin qu’ils déterminent collectivement en tant que travailleurs et que consommateurs les activités qui relèvent du travail et celles qui relèvent du loisir non pas en fonction d’un critère qui serait la recherche du profit, mais en fonction de l’utilité sociale et de la recherche de l’épanouissement individuel. Dans ce cadre, je lutte pour que la sexualité devienne pour tous un loisir et non un travail.



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