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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Alain Bihr
Aux origines du capitalisme
PAR DELA LE FETICHISME LIBERAL DU MARCHE
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Alain Bihr est professeur de sociologie à l’Université de Franche-Comté. Ce texte est extrait de La Préhistoire du capital qu’il fait paraître aux Editions Page deux de Lausanne. En librairie début novembre

Quand, où, comment et pourquoi est apparu le capitalisme ? Ces questions ont déjà fait couler beaucoup d’encre depuis plus de deux siècles parmi les économistes, les historiens, les sociologues et les politologues, en suscitant des thèses contraires et en provoquant de polémiques récurrentes à son sujet. Les raisons en sont multiples. Elles tiennent pour partie à la difficulté de la problématique, aux dimensions et ramifications multiples, propices à la diversité des points de vue et des angles d’attaque. Pour partie aussi à sa nature : s’agissant de questions portant sur des origines, par définition toujours obscures, les réponses sont destinées à se renouveler en permanence au gré de la découverte de nouveaux matériaux historiographiques et de l’invention de nouvelles hypothèses. Mais ces divergences tiennent autant à la mise en œuvre de principes d’explication différents, impliquant chacun une manière particulière de poser la question, donc une problématique singulière, et une manière particulière de la résoudre ou de tenter de la résoudre, sur la base d’hypothèses directrices propres et d’une conceptualité spécifique.

La première explication d’ensemble des origines du capitalisme est celle dont la formulation a accompagnée la constitution de la pensée économique classique, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. C’est aussi celle qui, depuis lors, a connu la diffusion la plus large ; et elle continue qui d’inspirer aujourd’hui encore la majeure partie des approches de l’histoire du capital et du capitalisme. Du fait de ses origines, elle reste marquée par les présupposés de la pensée libérale, même lorsqu’il inspire des œuvres qui ne situent pas directement sur le terrain de l’économie politique et semble s’écarter du paradigme libéral.
Sa caractéristique propre est l’attention privilégiée voire exclusive qu’elle accorde au marché. Dans sa perspective, la formation du capital comme rapport de production et le développement du capitalisme comme mode de production se réduisent pour l’essentiel à l’extension et à la consolidation de la sphère des rapports marchands. Elle scrute donc avec soin l’apparition et l’essor de ces rapports, les conditions qui les ont favorisés mais aussi les obstacles qui les ont entravés, les synergies ou au contraire les conflits entre le développement du commerce lointain et les structures politiques qui ont été au cœur de ces processus, les formes marchandes du capital qui se sont épanouies grâce à eux, etc. Sans que soient nécessairement méconnus ou négligés les écueils rencontrés, qui en ont bien souvent freiné voire bloqué la marche en avant, l’idée qui se dégage de l’ensemble des études inspirées par ce paradigme libéral est que le capital et le capitalisme résultent de la dynamique en définitive irrépressible des rapports marchands, eux-mêmes tenus pour la forme normale voire pour la forme par excellence du rapport social.

On en trouve une des toutes premières expressions dans l’œuvre maîtresse d’Adam Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), qui passe couramment pour fondatrice de l’économie politique classique [1]
. Dès les premiers pages, l’auteur y fait état de sa conviction de l’existence en l’homme d’un « penchant qui le porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre », penchant spécifiquement humain dont on ne trouve trace dans aucune espèce animale. Penchant dont Adam Smith voit en définitive le fondement dans la mutuelle dépendance des hommes vivant en société, l’échange étant plus à même que la bienveillance de satisfaire aux exigences de cette dernière : « (...) l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est un vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de la proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même. »

De ce penchant à l’échange résulte, selon Adam Smith, la tendance au développement de la division du travail, chacun ayant dès lors intérêt à se spécialiser dans le type d’activité pour laquelle la nature, la tradition ou l’expérience personnelle l’ont rendu le plus apte : « Ainsi, la certitude de pouvoir troquer tout le produit de son travail qui excède sa propre consommation, contre un pareil surplus du produit du travail des autres qui peut lui être nécessaire, encourage encore chaque homme à s’adonner à une occupation particulière et à cultiver et à perfectionner tout ce qu’il peut avoir de talent et d’intelligence pour cette espèce de travail. »

Autant dire que, pour Adam Smith, l’échange marchand et la division du travail qu’elle implique à titre de condition et de résultat à la fois, sont considérés comme un état naturel (dans tous les sens du terme) de la société, sur la base du présupposé que celle-ci n’est elle-même que la réunion d’une multitude d’individus purement égoïstes, c’est-à-dire à la fois parfaitement autonomes (puisque propriétaires privés du produit de leur travail tout comme de leurs moyens de production) et uniquement mus par la considération de leur intérêt personnel dans leur mutuelle dépendance.

Qu’il s’agisse là d’un mythe, au sens propre d’un récit fabuleux prétendant expliquer les origines et fondements du monde en général et des institutions humaines en particulier, on s’en convaincra facilement en remarquant, tout d’abord, le caractère proprement tautologique de l’explication fournie : Adam Smith présuppose donné comme état naturel de la société ce dont il s’agit précisément d’expliquer la genèse et le procès de développement, à savoir une structure socio-économique caractérisée par un ensemble de producteurs privés unis simplement par un système de rapports marchands. On remarquera ensuite que, si tel avait jamais été l’état naturel de la société, le capitalisme aurait dû naître presque immédiatement à la sortie de la préhistoire humaine. Or il s’en est fallu de beaucoup que ce soit le cas !

Je passerai ici sur la portée et la signification idéologiques (apologétiques) globales d’une pareille approche, qui amène à concevoir le capitalisme comme la fin de l’histoire humaine, comme l’état idéal du développement social, puisqu’en lui s’épanouirait pleinement la quintessence marchande du rapport social. Je ne retiendrai ici que deux limites majeures de ce paradigme du point de vue de la seule intelligence du devenir historique.

En premier lieu, en se focalisant principalement voire exclusivement sur le procès de circulation marchande, cette approche d’inspiration libérale en vient à négliger et même à occulter totalement les rapports de production, entendus ici dans leur sens le plus strict comme l’ensemble des procédures, normes, institutions conditionnant l’unité des producteurs et de leurs moyens de production, sans laquelle aucune production ne peut avoir lieu. Or, avant de pouvoir mettre en circulation des produits du travail social, de quelque nature qu’ils soient, avant de pouvoir les transformer en marchandises, il faut commencer par les produire ; et ce sont les conditions présidant à cette production qui commandent en définitive le destin des produits du travail social et, notamment, la possibilité ou non pour ces produits de devenir des marchandises. Faute de tenir compte des rapports de production, les études inspirées par ce paradigme libéral peinent le plus souvent ou même échouent à rendre compte des raisons pour lesquelles, loin d’éclore spontanément, les rapports marchands ont pu se développer dans certaines conditions et circonstances, alors qu’au contraire telles autres leur ont été systématiquement défavorables. Par exemple, pourquoi l’immense Empire chinois leur est resté des millénaires durant relativement rétif ; alors qu’ils ont connu une expansion remarquable tout au long de l’Antiquité méditerranéenne.

En second lieu, et de ce fait d’ailleurs, ces mêmes études ne comprennent pas la nature de la véritable révolution qui s’opère dans les rapports de production avec la formation du capital et le développement consécutif du capitalisme. Car le propre du capitalisme n’est pas que le produit du travail social y prenne généralement forme de marchandises. Si « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode capitaliste de production s’annonce comme une ‘immense accumulation de marchandises’ », comme le constate Marx en ouverture du Capital
 [2]
, c’est d’abord et essentiellement parce que les conditions tant subjectives (les forces de travail) qu’objectives (les moyens de production) du travail social lui-même y sont devenues marchandises. Ce qui présuppose, comme Marx le montre précisément et longuement, l’expropriation des producteurs et leur réduction au statut de « travailleurs libres », n’ayant d’autre choix que de mettre en vente la seule chose dont ils soient encore propriétaires, à savoir leur force de travail. Autrement dit, c’est bien dans les rapports de production que gît le secret de la formidable expansion de la sphère de la circulation marchande qui caractérise le capitalisme et dont celui-ci s’enorgueillit : la seconde n’est que l’apparence sous laquelle se manifestent les premiers.

En fait, il n’existe aucune dynamique transhistorique de croissance et de développement des rapports marchands. Partout et toujours, la sphère de la circulation marchande et monétaire, partant la constitution de capital marchand à laquelle elle peut donner naissance, reste subordonnée aux rapports de production stricto sensu : aux règles et institutions qui régissent les rapports des producteurs à leurs moyens de production, les rapports des producteurs et des non producteurs entre eux (la division sociale du travail), enfin les rapports des producteurs et des non producteurs au produit du travail social. Ce sont ces rapports de production qui déterminent tant la possibilité que les limites du développement de la circulation marchande et monétaire, par conséquent la formation et l’accumulation éventuelles de capital marchand. De même que ce sont les rapports de production qui déterminent la forme, l’intensité et en définitive les résultats des inévitables effets de dissolution que, par rétroaction, le développement de l’économie marchande et monétaire, et notamment du capital marchand, entraîne sur eux. En un mot, si l’essor de l’économie marchande et du capital marchand ont compté incontestablement parmi les opérateurs de la formation du rapport capitaliste de production, c’est dans la structure et la dynamique des rapports précapitalistes de production qu’il faut chercher les raisons du fait que leur action a pu ou non aboutir à un tel résultat.

Et, sous cet angle, les différents rapports de production apparus au cours de la transition de la préhistoire à l’histoire ou au cours même de cette dernière ne sont certes pas équivalents. Ceux qui structurent les sociétés ‘asiatiques’ n’offrent que peu prise au développement des rapports marchands et encore moins à l’action dissolvante du capital marchand. Ceux qui caractérisent le monde antique méditerranéen leur fournissent, au contraire, un cadre et une base extrêmement favorables ; et, de même, se montrent-ils très perméables à leur action dissolvante : celle-ci contribue notamment à la concentration de la propriété foncière et à l’expropriation d’une part importante des producteurs agricoles. Mais, loin de conduire à la formation du rapport capitaliste de production, l’ensemble du processus n’aboutit qu’à l’extension de l’esclavage et à la constitution d’une plèbe entretenue à des fins clientélistes, du fait notamment de la dépendance économique et de la tutelle politique dans laquelle la propriété foncière a continué à tenir le capital marchand.

Ce sont en définitive les rapports féodaux de production, tels qu’ils se constituent lentement en Europe occidentale dans le cours du haut Moyen Age pour se cristalliser aux IXe et Xe siècles, par fusion entre les structures héritées du Bas-Empire romain et celles de la « commune germanique » importées par les envahisseurs, qui vont servir de serre au mûrissement de plusieurs des conditions primordiales de formation du capital. De ces rapports féodaux, j’ai souligné les originalités fortes qui les constituent : la possession voire la propriété laissées aux serfs d’une partie de leurs moyens de production, de leur temps de travail et du produit de leur travail ; l’émancipation des villes de la structure politico-idéologique de la propriété foncière, qui peuvent dès lors se vouer au seul développement de l’économie marchande et du capital marchand ; le morcellement du pouvoir politique, enfin, qui affaiblit globalement celui-ci et interdit la reconstitution de toute structure impériale. De la synergie entre ces différents facteurs, elle-même propre aux rapports féodaux de production, résultera, en premier lieu, l’essor du commerce : du commerce lointain tout d’abord entre centres urbains, la plus lucrative des formes de commerce et la seule primitivement ouverte à l’action du capital marchand ; du commerce proche, ensuite, entre les centres urbains et leurs campagnes environnantes, par l’intermédiaire du développement d’un artisanat marchand connexe de l’essor du capital marchand, mais aussi et surtout par l’intégration croissante de la production agricole et des producteurs agricoles (serfs, tenanciers libres, alleutiers), conduisant rapidement à des différenciations sociales croissantes entre eux, en faisant naître une couche de riches laboureurs à côté de brassiers appauvris et de manouvriers déjà expropriés. Les rapports féodaux de production auront ainsi directement contribué à l’accumulation de la richesse monétaire entre les mains des marchands, des usuriers et banquiers, ainsi qu’à sa concentration notamment sous la forme de compagnies commerciales à succursales multiples, alliant les pratiques du négoce, de la banque et de l’assurance. C’était là la première des quatre conditions essentielles de possibilité de la formation des rapports capitalistes de production.

Mais les lignes précédentes laissent aussi clairement entendre qu’en rendant possible l’intégration croissante de la production agricole dans les circuits marchands et monétaires des villes, le féodalisme aura favorisé, comme nul autre mode de production avant lui, la dissociation des moyens de production et des forces de travail dans les campagnes, ce qui n’a jamais été le cas dans les sociétés ‘asiatiques’ et ce qui n’a abouti qu’à la constitution de la plèbe dans le monde antique méditerranéen. Car le principal résultat du devenir-marchandise du produit agricole aura été de provoquer le devenir-marchandise des différents facteurs de production agricole : des moyens de production, y compris la terre, et surtout des forces de travail. Il aura ainsi fait surgir une figure nouvelle, certes encore marginale (dans tous les sens du terme) dans les conditions de l’époque mais promise à un bel avenir sous le capitalisme : celui du « travailleur libre », libre à la fois de toute propriété des moyens de production (et notamment de la terre) et de toute dépendance communautaire ou personnelle, individu réduit à sa seule force de travail en même temps qu’abandonné à lui-même. Seconde des quatre conditions de possibilité précédemment mentionnées.

Peut alors aussi commencer à s’esquisser la troisième de ces conditions, c’est-à-dire l’emploi de cette force de travail libre à des fins de valorisation du capital. Et c’est bien ce à quoi on assiste dès le Moyen Age central, sous deux formes différentes et complémentaires. D’une part, sur les domaines des seigneurs, après l’abandon de la corvée au profit du travail salarié, que ces domaines soient directement mis en valeur par les seigneurs eux-mêmes ou qu’ils soient affermés par eux ; mais aussi, bien qu’à une moindre échelle, sur les propriétés des laboureurs affranchis les plus riches, qui peuvent acheter des terres et louer des bras pour les cultiver. Tandis que, d’autre part, s’esquisse la première forme spécifiquement capitaliste de production, la manufacture, venant relayer et parfaire cette forme de transition qu’est le travail en commandite, déployée sous l’impulsion d’une partie du capital marchand. C’est donc en pleins XIIIe et XIVe siècles, le plus souvent au cœur même des campagnes de l’Europe occidentale, en particulier dans sa partie septentrionale, que le capital industriel fait ses tout premiers pas. Et il les effectue non seulement sous l’impulsion du négoce dans et à partir des villes (sous forme des manufactures éclatées ou réunies), mais encore et surtout sous celle de la subversion des rapports féodaux de production, entre paysans et seigneurs ainsi qu’entre paysans eux-mêmes, que provoque l’intégration des campagnes (de la production agricole) dans l’économie marchande des villes.

Evidemment, ces premiers pas du capital, du rapport capitaliste de production, sont encore bien timides et mal assurés. Que de chemin parcouru, cependant, depuis le haut Moyen Age ou même, seulement, depuis la mise en place du système féodal dans les deux derniers siècles du premier millénaire ! Alors tous les membres de la société étaient liés entre eux par des rapports communautaires ou personnels de dépendance mais aussi de solidarité. Désormais, sans disparaître totalement, ces rapports se sont partout étiolés et tendent à céder la place aux rapports impersonnels d’échange marchand et de lien contractuel, faits d’indifférence réciproque entre les agents sociaux. La valeur, ce rapport social autonomisé, tend déjà à médiatiser tous les autres rapports sociaux et, avec eux, les êtres et les choses, en devenant leur commune mesure. Et, quoique de manière encore imperceptible par les contemporains, une autre conception de la richesse, du pouvoir et du prestige, assise sur la propriété mobilière (celle de l’argent et du capital), s’affirme face à celle, encore prédominante, assise sur la propriété foncière : que la terre et les titres et attributs féodaux qui y sont liés puissent devenir objet d’échange et acquérir une valeur marchande en est l’indice le plus sûr.

On n’en mesure que mieux, inversement, le chemin qui reste encore à parcourir pour que puisse se parachever la formation des rapports capitalistes de production. Partout, au sein du Moyen Age européen finissant, l’économie marchande et, avec elle, le développement autonome de la valeur restent bornés par l’usage et la valeur d’usaget. A la campagne, la grande masse des producteurs, qu’ils soient tenanciers, métayers, fermiers ou petits propriétaires, continuent à produire d’abord à des fins d’autoconsommation, et seul leur surproduit entre dans l’échange. Ce n’est que sur les grandes propriétés, affermées par des féodaux ou entre les mains de riches laboureurs ou déjà d’ex-négociants reconvertis en capitalistes agraires, qu’une part majoritaire de la production est immédiatement destinée à l’échange pour valoriser (conserver et accroître) la valeur primitivement avancée. Si, à la ville, les artisans marchands ne produisent déjà plus qu’en vue de l’échange, leur production marchande reste, elle aussi, totalement subordonnée à la finalité de la reproduction personnelle du producteur et des siens. Ce que garantissent, par ailleurs, la réglementation et la surveillance corporatives de l’activité artisanale qui, en bien des endroits, se renforcent au cours des XIVe et XVe siècles. Là encore, ce n’est qu’au sein des manufactures éclatées (le travail en commandite) et des toutes premières manufactures réunies que toute la production est d’emblée destinée à l’échange à fin de la valorisation du capital avancé.

Dans ces conditions, le développement du capital, qu’il soit marchand ou industriel, ne peut encore représenter qu’un procès marginal et subordonné, même si partout et constamment il accroît son espace (de production et de circulation) et qu’il tend par conséquent à déborder les limites qu’il se voit imposer par la persistance de ce qu’il reste des rapports féodaux de production. Limites qui sont essentiellement de deux ordres, objectif et subjectif.

D’une part, même si elle est déjà en mesure d’orienter la production des valeurs d’usage (c’est à ce titre qu’elle a sa part dans la crise agricole qui fait basculer l’Europe occidentale dans la longue dépression des XIVe et XVe siècles), la loi de la valeur n’est pas encore parvenue à s’imposer comme le mécanisme unifiant, organisant et régulant l’ensemble de la production matérielle. En somme, ce qui fait encore fondamentalement défaut, c’est la quatrième condition de la formation du capital comme rapport de production : le développement d’un vaste marché intérieur, unifié et uniformisé à la fois matériellement, monétairement, juridiquement et administrativement, espace de socialisation du travail productif par l’intermédiaire de la loi de la valeur précisément. L’extension quantitative du capital (marchand et plus encore industriel) n’a pas encore permis de franchir ce seuil qualitatif qui subordonne, à l’intérieur d’un tel espace politique donné, toutes les activités productives à la loi de la valeur.

A quoi s’ajoute, d’autre part, le fait - mais ceci s’explique en partie par cela - que les mentalités retardent partout sur les conditions objectives. Si le capital (la valeur en procès) est en plein essor sous forme de capital marchand et fait bien ses premiers pas sous forme de capital industriel, il s’agit encore, pourrait-on dire, d’un capital sans capitaliste. Sans doute, partout où la production s’oriente régulièrement voire constamment vers l’échange, le calcul marchand et capitaliste ne tarde pas à s’introduire. Négociants et banquiers, mais aussi seigneurs, gros fermiers ou laboureurs, ou leurs régisseurs, se mettent à évaluer produits, moyens de production et forces de travail sous l’angle de leur valeur et de leur valorisation potentielle. Et, avec l’apparition de la comptabilité en partie double, la pratique de rapporter périodiquement l’état d’un capital à son état antérieur pour s’assurer de sa valorisation et en mesurer le degré (le taux de profit) se diffuse. Autrement dit, la ‘rationalisation’ de l’activité économique, du procès de circulation sinon encore du procès de production, condition subjective du capital, est en marche.

Mais, si l’on peut ainsi incontestablement repérer l’émergence de quelques traits de l’individualité capitaliste, le phénomène reste essentiellement limité au capital marchand concentré (les grandes compagnies commerciales et bancaires), d’une part ; tandis que, d’autre part et surtout, même dans ce cas, le profit qu’on cherche ainsi déjà à maximiser, reste encore destiné, pour l’essentiel, à élargir l’échelle de la consommation personnelle plus que celle des procès de production ou de circulation du capital. Vivre selon son rang demeure la préoccupation primordiale de chacun, dans une société qui reste d’ailleurs encore essentiellement une société d’ordres, il est vrai de plus en plus subvertie par la formation des classes sociales. Si la richesse monétaire est déjà ardemment désirée et si on est déjà prêt à lui sacrifier hommes et femmes tout comme choses et bêtes, c’est encore surtout pour ce qu’elle permet d’acquérir (des valeurs d’usage) et de garantir (un rang, un honneur, une considération) et non pas pour elle-même. Bref nulle part n’existe encore ce type d’individualité prête à se vouer corps et âme à l’accumulation de la richesse abstraite et des moyens de sa reproduction élargie, dont le désir, la volonté, le courage, l’imagination et l’intelligence sont tout entiers mis au service quasi exclusif de la valorisation du capital, en un mot : ce « capital fait homme » dont parle Marx pour définir le capitaliste en propre. Pour voir se former et s’affirmer pleinement ce type d’individualité, il faudra attendre les XVIe et XVIIe siècles ; et Weber aura raison de souligner que la Réforme protestante, notamment calviniste, y contribuera alors puissamment.

Au terme de la longue crise qui clôt son Moyen Age, il faudra encore quelques trois siècles pour que l’Europe occidentale parviennent non seulement à amplifier et conforter les résultats antérieurs du développement du capital mais encore à émanciper sa marche des deux limites précédentes. Elle n’y parviendra qu’en sortant de ses frontières, qu’au prix d’une expansion à la fois commerciale et coloniale de son monde marchand et productif en direction d’autres continents, jusqu’alors inconnus d’elle ou situés en marge de son propre développement (et réciproquement). Alors seulement commencera la véritable histoire du capital qui se confond, nous le savons désormais, avec le devenir-monde du capitalisme.

Notes :

[1Adam Smith, La richesse des nations, GF- Flammarion, 1991, tome 1. Les citations suivantes sont extraites de cette édition.

[2Le Capital, Editions Sociales, tome I, page 51



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