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Pascale Pellerin
Les Lumières dans la France des années noires (L’Harmattan)
Les philosophes du XVIIIe siècle sous le prisme de la Résistance et de la Collaboration
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INTRODUCTION

On n’en aura donc jamais fini avec les Lumières ! À considérer l’actualité intellectuelle de ces deux dernières
années, il paraît indiscutable que les Lumières se retrouvent à nouveau au cœur des débats qui secouent le paysage médiatique et
intellectuel français. Des hebdomadaires, des magazines de grande diffusionomme Télérama ou le Nouvel Observateur, des essais, comme L’esprit des Lumières de Tzvetan Todorov, celui de Zeev Sternhell consacré aux anti-
Lumières, ou encore l’ouvrage de Régis Debray qui s’attaque à la postérité des Lumières , des revues comme Contretemps, sans compter l’exposition
« Lumières ! Un héritage pour demain » organisée à la Bibliothèque nationale, tous s’interrogent à leur manière sur la place que les Lumières ont prise dans notre société depuis plus de deux siècles et le message qu’elles
peuvent nous transmettre aujourd’hui. La forme romanesque n’est pas absente de ce questionnement puisque deux romans ont été récemment consacrés au personnage de Rousseau ou à sa famille

Preuve qu’en ce début de vingt et unième siècle, les Lumières sont toujours bel et bien vivantes. Qu’il s’agisse de l’intégrisme religieux, des
inégalités sociales, de la résurgence de la question coloniale, de l’Europe ou de l’éducation, les Lumières sont appelées à la rescousse pour alimenter les
débats. Dernièrement, un candidat à l’élection présidentielle n’a-t-il pas proposé aux enseignants et éducateurs de « reprendre le projet des Lumières, un âge d’or qui aurait volé en éclat avec Mai 68 » ? Mais ce qui frappe
aussi à l’intérieur de ces débats, ce n’est pas tant la situation hégémonique tenue par les Lumières elles-mêmes que la dénonciation de ce qui les met en
danger. Le titre de l’ouvrage de Zeev Sternhell, Les anti-Lumières, du XVIII siècle à la guerre froide, est à cet égard symptomatique d’un certain état
d’esprit qui pense que les Lumières se trouvent aujourd’hui menacées. Et il est vrai que les menaces qui ont pesé sur les représentations de Mahomet, la
pièce de Voltaire, que les islamistes ont dénoncée comme blasphématoire à l’égard de leur religion, prouvent que le combat contre l’Infâme est toujours
d’actualité. Les progrès du néo-conservatisme américain, comme l’a bien
montré Sternhell dans son essai, ont également de quoi nourrir des inquiétudes quant à l’avenir intellectuel de l’Occident et l’émancipation des
pays
en
voie
de
développement.
D’autant
plus
que
cette
idéologie
réactionnaire, comme l’illustre la politique américaine depuis plusieurs années, se réclame des droits de l’homme et de la démocratie. Certains
intellectuels français, – c’est le cas de Tzvetan Todorov –, lorsqu’ils se réclament des Lumières, les veulent sans lien aucun avec la Révolution et
rejettent l’interprétation que les hommes de la Révolution ont donnée des textes de Voltaire ou de Rousseau. L’effondrement de l’espérance marxiste
révolutionnaire explique pour une bonne part cette méfiance à l’égard des Lumières porteuses d’utopie. En même temps, on les appelle à la rescousse
lorsqu’il s’agit de dénoncer la montée de l’intégrisme religieux.
Mais si ces ouvrages et ces manifestations tentent de saisir un esprit ou un projet des Lumières qu’il s’agirait de réactualiser ou de dépasser selon
les uns et les autres, l’objet Lumières proprement dit n’est pas suffisamment pris en compte et se trouve encore la plupart du temps absorbé dans un
concept assez flou, qui paradoxalement, ne trace pas de ligne de séparation entre Lumières et Révolution, ou Troisième République. Si comme le dit
Roger Chartier, « c’est la Révolution qui a inventé les Lumières », notre époque post-moderne se doit de comprendre les Lumières à la fois comme objet autonome sans lien particulier avec l’effondrement de l’Ancien régime
tout en intégrant le fait que cette interprétation reste tributaire d’un discours idéologique qui fait que la Révolution s’est proclamée fille des Lumières. D’où la nécessité de se défaire de la filiation Lumières/Révolution à l’intérieur d’une réflexion impossible sans cette filiation qu’il nous faut
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déconstruire
pour
en
comprendre
la
genèse.
Car
rejeter
le
lien
Lumières/Révolution, c’est encore souligner l’incapacité à les penser séparément. Il est préférable de se demander à quel titre la Révolution
française a pu se réclamer des écrivains du XVIII siècle. Qu’est-ce qu’une telle rupture nous apprend sur les Lumières elles-mêmes. De quelles Lumières parle-t-on ? Personne n’a oublié les polémiques farouches entre
Voltaire et Rousseau ou la rupture brutale entre ce même Rousseau et ses anciens amis Grimm et Diderot. S’il existe plusieurs lectures des Lumières, c’est aussi peut-être parce que les Lumières sont plurielles, secouées de tensions et de contradictions. Tzvetan Todorov écarte catégoriquement Sade
de l’esprit des Lumières qu’il accuse de l’avoir détourné . Et pourtant peut- on comprendre Sade sans avoir lu Rousseau ?

La réception des textes des Lumières depuis plus de deux cents ans nous oblige à en relire les textes afin d’en comprendre les insuffisances et les
contradictions. Si la Révolution française s’est sans cesse réclamée des Lumières, il est une autre période de rupture historique beaucoup plus
proche de nous qui n’a pas oublié les Lumières, soit pour les rejeter, soit pour s’en réclamer, je veux parler des quatre années de l’Occupation de la France par l’Allemagne nazie. Peu de chercheurs se sont penchés sur le lien
entre le XVIII siècle et cette période sombre de notre passé. Cette recherche peut sembler incongrue ou provocatrice. Et je ne prétends pas ne pas avoir
pris un certain plaisir à défricher un terrain sur lequel peu avaient eu le courage de s’aventurer. Mais si ce qui n’était à l’origine qu’une courte
réflexion est devenue un essai, c’est que j’ai trouvé un grand nombre de matériaux susceptibles de prendre place à l’intérieur d’une longue recherche
à laquelle rien ne me préparait véritablement. La publication de nombreux ouvrages portant sur l’histoire des intellectuels dans la France des années
noires et sur la production culturelle de l’époque m’a fortement encouragée à poursuivre ma recherche. J’ai découvert, au fil de mon travail, comment les Lumières ont pu être à la fois récupérées par les intellectuels à la solde des
nazis et venir au secours de la Résistance. Les lectures produites par la période de l’Occupation ont aussi été le produit des lectures antérieures mais sont réactivées en fonction des nécessités politiques et militaires du moment.

C’est la raison pour laquelle j’ai pris en compte non seulement le contexte politique et historique, la production intellectuelle de l’époque, mais également une histoire de la réception des quatre principaux auteurs des Lumières, Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Diderot. Il me fallait faire un
choix parmi les auteurs principaux du XVIII siècle et cette sélection s’est faite assez naturellement puisque ce sont principalement les noms de ces quatre écrivains que j’ai rencontrés dans les journaux et les essais de
l’époque. Il va de soi, pour des raisons fort compréhensibles, que les textes produits par la Collaboration sont beaucoup plus nombreux que ceux de la Résistance, d’où un corpus inégal par sa quantité et difficile à saisir dans sa
matérialité surtout en ce qui concerne les brochures de la Résistance.

La difficulté et l’intérêt principal de la tâche, comme pour la période de la Révolution, tiennent à appréhender des images d’écrivains à l’intérieur d’une rupture historique profonde, chute de l’Ancien régime, Occupation de
la France, que certains comme Maurras n’hésitent pas à rapprocher . Mais alors que le lien entre Lumières et Révolution va de soi, celui entre les Lumières et la France de l’Occupation bouscule les idées reçues et va à
l’encontre de l’historiographie traditionnelle. La Révolution Nationale avec sa devise, Travail, Famille, Patrie défendue par Pétain, a pris comme cibles
principales les idéaux de 1789, symbolisés par la République, qui ont permis l’émancipation sociale et politique des Juifs. Cette République aurait ouvert la voie à la puissance des francs-maçons et des communistes. Pour les
vichystes, ces trois ennemis de la patrie ont ruiné la France et l’ont conduite vers la guerre et la catastrophe de 1940. Pétain et ses acolytes rejettent donc
en grande partie l’héritage des Lumières et de la Révolution française dont ils veulent remettre en cause les acquis. Mais certains collaborateurs
notoires, comme Marcel Déat, qui réclament un engagement total de la France au côté des nazis, finissent par rentrer au gouvernement de Vichy. Ils
ne rejettent ni les Lumières ni la Révolution française. Ils se réclament de Rousseau. Ils établissent même une filiation entre 1793 et 1933, date de la
prise du pouvoir par Hitler. Et l’entourage d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, flatte cette collaboration qui se réclame de la gauche.
J’ai remarqué par ailleurs qu’il n’y a que dans les milieux proches de l’Action française qu’il existe une cohérence philosophique et idéologique
de la réception des Lumières qui prend sa source dans le discours contre- révolutionnaire. Du côté de la Résistance et de la Collaboration, la dimension généalogique de la lecture des Lumières est beaucoup plus difficile à discerner. Après avoir tenté de resituer le contexte politique,
historique et culturel de l’époque, j’ai consacré une grande partie de mon travail à l’image des quatre principaux écrivains des Lumières, leurs œuvres et leurs vies, tant chez les collaborateurs que chez les résistants. Un autre
chapitre important portera sur la réception des textes politiques des Lumières, ceux de Montesquieu et de Rousseau chez les vichystes et les collaborateurs. Ceux qui viennent de la gauche et qui prétendent ne pas
rompre avec leur passé en rejoignant la cause des nazis utilisent certains
textes
de
Rousseau
pour
justifier
leur
choix
alors
que
la
droite
collaborationniste héritière de l’Action française, sauf exceptions, vomit sa haine contre l’auteur du Contrat social. Parmi les pétainistes, le statut du
philosophe reste ambivalent. Si Maurras et ses acolytes ne cessent de harceler la malfaisance de Rousseau, l’idéologie de la Révolution Nationale
emprunte certains thèmes à Jean-Jacques, comme le retour à la terre ou la place de la femme bonne mère et bonne épouse reléguée aux tâches du foyer.

Il n’y a donc pas de rejet unilatéral de la philosophie des Lumières ni chez les collaborateurs en zone nord ni à même à Vichy. J’ai mené la même
enquête dans le camp de la Résistance où des divergences apparaissent également, même si la nécessité d’une solidarité contre l’envahisseur les séparément les réactions des milieux de la Résistance et ceux de la Collaboration face aux textes politiques des Lumières, ou aux jugements
portés sur la Révolution, certaines approches, concernant la question juive ou celle de l’Europe ont permis de les mettre en parallèle. La découverte
d’un certain ouvrage d’Henri Labroue, un Voltaire antijuif, publié en 1942, m’a ramenée en effet à l’un des axes importants de cette recherche, la
question juive et son rapport aux Lumières. À la thèse d’un Voltaire antisémite s’oppose l’image d’un Rousseau persécuté, parcourant l’Europe à
la recherche d’un asile, de surcroît revêtu d’un habit d’Arménien, qui rappelle la condition du juif errant. La place de l’Europe constitue également
un enjeu primordial pour la propagande hitlérienne. Otto Abetz place l’idée européenne au centre de sa propagande et se méfie des nationalistes français.

C’est la figure de Voltaire qui retient le plus ici l’attention. Figure contradictoire car si Voltaire se moque des Welches, il admire aussi la
puissance militaire de Louis XIV.

Le contexte politique de l’Occupation présente un écueil qu’il m’a été parfois difficile d’éviter, celui de la politisation à l’extrême des textes des écrivains des Lumières puisqu’ils restent aussi et peut-être avant tout des
écrivains. Les considérations littéraires ne recoupent pas nécessairement les clivages politiques. Certains collaborateurs admirent le style de Rousseau tout en dénonçant fermement ses doctrines. Il faut également prendre en compte le fait que l’Occupation a bouleversé profondément le monde
littéraire y compris dans ses instances les plus officielles. Symbole puissant, l’Académie française devient un enjeu politique important. L’élection, en
1942, de Georges Duhamel, favorable à la Résistance, comme secrétaire perpétuel provisoire, constitue un tournant important. Comme je pouvais
m’y attendre, ce sont Voltaire et Rousseau qui provoquent le plus de débats dans cette France de l’Occupation. Montesquieu tient une place non négligeable mais ne provoque guère de polémiques. Il en va différemment de
Diderot que les communistes revendiquent dans leur combat contre l’obscurantisme nazi. Si j’ai voulu dans ce travail faire œuvre d’historienne et revenir sur les luttes qui ont déchiré l’État français, c’est pour mieux
comprendre, relire et réinterroger les textes des Lumières sans censure préalable sur telle ou telle réception.

D’autres raisons plus personnelles, familiales m’ont poussée à entreprendre cette recherche. J’ai grandi dans une famille qui avait
clairement refusé le nazisme et qui était d’autre part très attachée à la mémoire de la Révolution française puisqu’un de mes ancêtres, m’a-t-on dit, avait fait deux cents kilomètres pour se rendre en 1790 à la fête de la
Fédération à Paris. Et la bibliothèque de mon arrière grand-mère, paysanne autodidacte, contenait plusieurs ouvrages de Voltaire et de Victor Hugo. Jeune adolescente, il existait pour moi un lien évident entre le refus de se font passer au second plan. Si, pour des raisons de clarté, j’ai dû étudier soumettre à Vichy et la fidélité aux idées des Lumières et de la Révolution. C’est la raison pour laquelle, lors de mes études supérieures, je me suis mise
à travailler sur les rapports entre les Lumières et la chute de l’Ancien Régime. Mes recherches ont bousculé mes certitudes acquises et j’ai eu
besoin d’aller plus loin et d’interroger d’autres évidences qui, à mes yeux, relevaient de la paresse et du conformisme intellectuels. J’ai donc voulu comprendre le devenir d’une littérature globalement considérée comme
émancipatrice, celle des Lumières, à l’intérieur d’une période historiquement régressive, celle de la France de Vichy et de l’occupation nazie. Cette
enquête se veut une réflexion sur l’écart entre les diverses interprétations que j’ai mises au jour et le contenu même des textes des philosophes.

C’est cette
distorsion qui me semble fondamentale puisqu’elle considère l’histoire comme un vaste laboratoire dans lequel les ruptures violentes telles que
l’Occupation agissent comme des réactifs sur les produits de notre culture, en l’occurrence les textes des Lumières, et en révèlent l’hétérogénéité et les
contradictions. Ce travail constitue également une réflexion sur l’usage politique du vocabulaire et les divers retournements et récupérations que subissent les textes au cours de certaines périodes. Je ne suis pas philosophe
et ne prétends pas reprendre ici les analyses de Horkheimer ou d’Adorno sur le rapport entre l’Aufklärung et le nazisme qui s’inscrit dans une tout autre optique et s’appuie peu sur les écrits des auteurs du XVIII siècle. Si
l’on peut contester certaines de leurs approches, leur ouvrage a eu le grand mérite de questionner les limites et les contradictions des Lumières. De façon plus modeste, mon étude réinterroge leur fragilité et leur pluralité mais aussi leur radicalité qui reste plus que jamais d’actualité.



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