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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
La Semaine d’un lézard
La Vie d’un chômeur ordinaire, Fred Morisse (éditions du Monde libertaire))
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Lundi. Sensation de troupeau comme dans le film de Jean-Michel Carré, J’ai très mal au travail, mais c’est pour pointer à lANPE et avoir le droit à la survie :

« Il y avait foule. Une troupe de lundi matin. Un troupeau aux yeux chassieux, aux gueules déformées par de longs bâillements sonores. File d’attente défaite et mouvante, se pressant, se heurtant, masse trépignante dansant d’un pied sur l’autre, à l’affût d’un quignon d’espoir, d’un rai de lumière. Même jaillie d’une ampoule de 40 watts, ils prenaient. À défaut de soleil… » Fred Morisse, la Semaine d’un lézard.

Cette cohorte de « vrais paumés qui mendiaient un hypothétique salaire, de « motivés sans répit, [de] désabusés, [de] désespérés qui n’y croient plus et acceptent leur condition » et de quelques « flâneurs impénitents », cette cohorte n’était malheureusement pas assez critique et déterminée « pour espérer un avenir, désirer une autre vie [ou lutter pour] un changement salvateur. » Ce qui n’exclut pas pour autant la révolte de certains et certaines, et la conscience d’être méprisés et opprimés par les « Lèche-culs du pouvoir, coprophages encravatés, enfanteurs de la misère », ces « dodus gallinacés [qui] pondaient des œufs nauséabonds, des lois visant des chercheurs d’emploi ».

Le miroir aux alouettes ne marchait plus pour une partie des ami-e-s de Francis-le-lézard :

« J’voterai jamais pour qui que ce soit ! Jamais ! Je l’ai fait une fois : j’me suis senti sale… Acquiescer à leur système, je pourrais plus… »

La révolte sourde, elle est latente même chez ceux qui paraissent cassés, comme Abdel, Abdelgalère. Et la révolte éclate à l’annonce de la mort inacceptable d’un jeune du quartier. La cité s’enflamme quand un gosse meurt, poursuivi par les flics pour avoir piqué une veste de survêt. « Sûr, qu’une veste de survêt volée mérite la mort » diront les lobotomisés, adeptes de l’ordre. Fallait pas piquer une veste, ni rien d’ailleurs. Il faut avaler la pub qui vante cette consommation à outrance comme une reconnaissance sociale, mais il faut rester derrière la vitrine, faut pas toucher la marchandise et rester à sa place de laissé-pour-compte.

« À l’autre bout du monde des enfants sacrifiaient les plus belles années de leur vie pour fabriquer ces vestes pour lesquelles d’autres, ici, mourraient pour avoir voulu les porter sans passer par la caisse. La beaufrerie n’en a cure. Le vol d’un vêtement lui apparaît plus criminel que l’exploitation de millions d’enfants pauvres. »

La boucle de l’exploitation est bouclée, acceptée, avalisée, érigée en principe, banalisée. Mais s’il existe « une vraie force de rébellion, ici et dans des centaines de cités pauvres, […] cette force n’[a t-elle] pas d’autre ambition que ces flambées, de temps à autre » ?

La Semaine d’un lézard est le journal d’une cité, de la misère, de l’oppression, des effets du système, des amitiés, de la résignation, de la révolte, de l’absurdité de notre société. Un journal sans aucune concession.

(Extraits)

J’observais mes semblables, semblablement perdus, mal à l’aise en ce lieu déstabilisant et oppressant. Moi qui goûtais des ASSEDIC avec régularité, depuis que j’étais devenu à la sortie du lycée un être « actif », j’avais suivi le changement de la clientèle au cours de ces dernières années. Trois-quatre ans plus tôt, on avait tous un peu la même tronche ici, cassée et froissée, la silhouette lasse et empruntée, les idées et le bagage tout en légèreté. De vrais paumés qui mendiaient un hypothétique salaire, pas même assez forts pour espérer un avenir, désirer une autre vie, un changement salvateur. On n’avançait pas, on tournait en rond, et ce cercle vicieux nous ramenait toujours à un moment ou à un autre devant la porte de l’ANPE. Et puis, avec nos gueules de chômeurs, comme d’autres ont des gueules de mineurs ou de marins pêcheurs, on s’est retrouvés en minorité, submergés par une vague nouvelle de sans-travail. Des postulants qu’on trouvait très classe, et qui devaient encore confondre les conseillers avec de potentiels employeurs. Toujours sapés comme il faut, sobres et dignes. Ils avaient encore la tête haute. Des vieux, un peu désorientés en cet univers nouveau ; des « entre deux âges », qui espéraient encore se sortir de ce mauvais pas ; des femmes, très élégantes, qui rendaient ce lieu moins glauque ; des mères de famille qui traînaient leurs gosses avec elles, personne pour les garder, histoire peut-être aussi de les familiariser tôt avec l’endroit ; de jolies gamines, que les plus affamés n’hésitaient pas à brancher, en dépit de l’incongruité du lieu – ils les savaient fragiles et accessibles en ces instants ; de jeunes gars qui, dans ce jeu de société où l’on perd toujours, étaient passés de la case école à la case chômage directement, sans avoir jamais goûté aux joies du turbin.. Leur vie se dessinait déjà ici. Le seul espoir c’était Mac Do ou Disney. Belle perspective. Tu seras Dingo, mon fils !

[…]

J’aurais aimé lui montrer que finalement je m’en sortais mieux que mes congénères. Parce que justement je n’attendais rien du travail, je n’avais rien fondé dessus. Et j’en avais vu des potes malheureux jusqu’à la folie parce qu’aucunes de leurs ambitions n’avaient jamais été satisfaites. Enfants ils s’étaient projetés vers un avenir dont les fondations étaient d’avance sapées. L’exemple des parents était la référence obligée, ce à quoi on aspirait innocemment. Travailler, fonder une famille, et plus si affinités. Beaucoup ne travaillaient pas, n’avaient rien fondé du tout et se traînaient à trente piges chez leurs vieux sans trouver la porte de sortie. Ils en souffraient forcément. Quand en comparaison d’autres goûtaient à tous ce dont eux étaient privés. C’est une violence dont on ne parle pas, une souffrance cachée qui ronge de l’intérieur. Autrement plus dure à supporter qu’un portable volé. C’est terrible ce sentiment de ne pas avancer, de piétiner sur place au point de sentir le sol vous absorber progressivement, se sentir vieillir et se dessécher déjà sans avoir rien accompli. On n’arrive à rien, rien du tout. On régresse même. Et le dilemme posé est cruel, car si le travail c’est la merde, sans lui on n’a pas grand-chose. C’est pourquoi certains préfèrent accepter des tâches avilissantes et sont prêts à touts les soumissions, à toutes les acceptations. Le patronat le sait et il réussira un jour à faire de la précarité une norme.

Moi, je ne voulais rien. Mais il faut être fort pour supporter de ne rien posséder. Il faut se faire philosophe du rien, savoir contenir le désir de posséder, de consommer tout et n’importe quoi. Il faut inventer le stoïcisme économique, et répéter comme une antienne salvatrice : « Non, nous n’y toucherons pas ! Non, nous n’en voulons pas ! Nous n’en avons pas besoin ! Nous ne voulons que du pain et les bonnes choses qui vont dessus, et beaucoup de caresses. Nous n’avons pas d’autres ambitions, pas d’autres désirs. Ne nous dictez pas le bonheur. Merci, nous trouverons tout seul ».

Mon avenir tenait à pas grand-chose, je le savais. Mais je ne pouvais pas me résoudre à me laisser emprisonner dans le travail à vie. Quelle horreur ! Me projeter dans une vie construite autour du travail, ce chaque jour, et renouvelé jusqu’à l’infini. Car lorsqu’on est encore jeune, la retraite semble infinitude. Et c’est aussi la vieillesse. On a envie de vivre avant. Vraiment, cette perspective m’effrayait. Même sous la contrainte je ne m’y serais jamais plié. Ça aurait fait de moi un malheureux, un aigri, un sale type. Ça aurait fait de moi quelqu’un d’autre. Et puis je n’avais autour de moi aucun exemple de travailleur heureux de trimer chaque jour. Vade retro, trepalium !

La Semaine d’un lézard, Fred Morisse.

P.S. :

Fred Morisse a publié un premier livre : ZUP. Petites histoires des grands ensembles (L’Insomniaque, 2005).



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