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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane PASSEVANT
3- Mémoire en détention
Dialogue avec Jillali Ferhati
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Le film de Jillali Ferhati, Mémoire en détention, aborde la mémoire ou plutôt l’absence de mémoire de la répression politique au Maroc durant les années 1970. Celle-ci a laissé, et laisse encore aujourd’hui, des marques profondes dans les esprits et dans les comportements. L’ouverture se fait peu à peu, mais les structures de l’oppression existent encore. Le cinéma comme la littérature jouent là un rôle essentiel dans le dénouement d’un passé recouvert d’une chape de plomb durant de longues années. Le film de Jillali Ferhati mêle aujourd’hui à hier comme pour retisser une mémoire niée, travestie, engloutie...

Que connaît la jeunesse actuelle de la répression politique ? Des images fugaces. C’est le cas de ce jeune délinquant qui, le jour de sa libération de prison, se voit confié un vieux détenu politique devenu amnésique. Sans l’avoir choisi, il remonte ainsi le temps et renoue avec le passé, celui du vieux militant et le sien, son père a été arrêté et a disparu. Au fur et à mesure s’établissent des passerelles... la reconstruction de la jeunesse est liée à ce pan de l’histoire occultée du Maroc, symbolisée par l’amnésie du vieil opposant.

Perdu, le jeune délinquant vit sans comprendre une vie morcelée et sans passé. L’amnésique est égaré dans un monde imaginaire, recréé pour supporter la torture, l’absence de l’être aimé, le rejet de ses compagnons. La conscience, c’est cette femme revenant d’exil pour retrouver les traces de son amour et de son engagement... Elle est le fil rouge de l’histoire.

Mémoire en détention de Jillali Ferhati soulève aussi une réflexion sur le rapport à l’image. Quelle est la réalité de l’oppression dans la transcription de l’image ? Comment la montrer dans le cadre d’une mémoire prisonnière ?

Christiane Passevant : Quelle est la motivation du film puisque tu en es aussi l’auteur ?

Jillali Ferhati,

Jillali Ferhati [1] : Je crois que c’est ma mauvaise conscience. Dans les années 1970, j’étais à Paris où je poursuivais mes études entre 1968 et 1978. Pendant ce temps-là, des gens militaient et risquaient leur vie quotidiennement au Maroc. Et par la suite, je me suis senti coupable bien qu’un jour, un ancien détenu m’ait fait remarquer que je militais aussi à ma manière, en faisant des films à l’extérieur. Poupée de roseaux par exemple, sur la condition des femmes. Je ne me suis pas senti pour autant lavé de ce sentiment diffus de culpabilité et il était urgent pour moi de faire un film sur ces militants, de leur rendre hommage pour ce vent d’espoir et de démocratisation que nous connaissons aujourd’hui. Cependant, je n’étais pas armé politiquement. J’ai horreur des slogans, des discours, des tracts, alors j’ai pensé le faire à travers la mémoire.
J’ai donc laissé une toile de fond « politisée », mais ce qui m’intéressait était le rapport entre les deux personnages. L’un a perdu son père et l’autre sa vie, sa mémoire :« un homme sans mémoire est un homme mort. » dit le jeune homme. Mais, petit à petit, il substitue à l’icône perdue et idéale qu’est son père, Mokhtar qui a perdu sa mémoire. La femme, l’exilée, est la mémoire parallèle et nous donne des informations par bribes sur Mokhtar.

CP : Ce titre, Mémoire en détention, s’applique-t-il à aujourd’hui ?

Jillali Ferhati : Le titre est valable pour aujourd’hui. Certaines personnes connaissent le nom de leurs tortionnaires, mais il y a comme une détention de la mémoire. Mokhtar, le personnage amnésique, s’est enfermé derrière les barreaux de sa propre conscience : c’est une prison dans la prison. Peut-être a-t-il trop souffert et veut-il tourner la page, regarder vers l’avenir. Mais il n’y pas d’avenir sans repères du passé. D’ailleurs existe-t-il dans le présent ?

CP : En prison, Mokhtar est uniquement préoccupé de son jardin. Quelle est l’origine de son amnésie ?

Jillali Ferhati : Sa volonté de mettre un écran entre lui et son passé a été si forte qu’il a basculé dans l’amnésie. Ce contact permanent avec les fleurs l’a mis dans un état végétatif pour ne pas dire végétal. Il ne parle pas, mais j’en fais un symbole de la mémoire collective d’un peuple qui a souffert.

CP : Les années de la répression sont évoquées de manière allusive, en flash-back et sans explication. Cela correspond-il au climat qui existait dans ces années au Maroc ?

Jillali Ferhati : Le régime ne répondait pas, donc on était constamment dans le flou. Des familles entières cherchaient ses proches disparus. Dans le film, une femme raconte qu’elle a cherché son frère dans toutes les prisons du Maroc sans jamais le retrouver. Où est-il ? Mort certainement. C’était le flou, l’inconnu. Je suis de nature pudique et cela m’a aussi permis de ne pas trop exhiber les souffrances. Les scènes de torture sont à peine évoquées, mais pour moi c’est suffisant. J’aurais pu aller plus loin, mais même dans l’inimaginable, je serai encore loin de la réalité. Quand des amis me racontent leur expérience, cela dépasse l’entendement.

Lorsque j’écrivais le scénario de Mémoire en détention, je me suis interdit de lire la littérature sur les prisons. Je l’ai ensuite fait lire à un ami qui a passé dix-huit ans en prison. C’est un ex-détenu politique qu’on appelait El Rojo , le rouge. Il m’a dit avoir eu l’impression de lire le témoignage d’un ancien détenu. C’était le plus beau compliment, mais il m’a aussi fait remarquer qu’après dix-huit ans de prison, on pardonne. Et j’ai changé une des scènes. En lisant ensuite la littérature sur les prisons, j’ai pensé que je n’étais pas éloigné de la réalité.

CP : Le film a-t-il été projeté au Maroc ?

Jillali Ferhati : Oui, il est sorti à Casablanca et à Rabat. La critique a été pour, unanime. Pour les autorisations de tournage, je n’ai rencontré aucune difficulté. Il était difficile de tourner dans une prison en fonction, alors nous avons filmé dans une prison vide. Dans les ministères, des circulaires sont affichées recommandant de faciliter les tournages : aucun problème sur le scénario, les autorisations, les lieux ou les uniformes.

CP : Le projet de centre culturel dans une prison, près de Tanger, est-il une réalité ?

Jillali Ferhati : C’était un projet au moment du tournage, mais finalement la prison a été rasée. Cet extrait du film est à présent un document. Il est question de construire un complexe touristique. C’est peut-être aussi bien. La prison était un lieu de détention provisoire, les jeunes étaient ensuite envoyés dans d’autres prisons, celles tristement renommées pour leurs atrocités de Casablanca, de Rabat...

CP : Soubeir, le jeune délinquant, est dans une démarche différente. Il veut connaître ce passé. Est-ce allégorique de la jeunesse actuelle ?

Jillali Ferhati : Tout à fait, parce que je considère que toute cette génération est amnésique, ayant vécu dans la peur, le silence et la non information. Une partie de la mémoire leur échappe. D’ailleurs, Soubeir dit : « je suis comme toi, je suis à la recherche de mon passé. » C’est en fait trois mémoires en parallèle, celle de l’amnésique - mais est-il réellement amnésique ?-, celle du jeune homme qui est dans l’ignorance du passé et celle de la femme exilée de retour - mémoire parallèle - et lucide. L’exil est aussi important par rapport à ce que nous vivons actuellement. C’est la mise en scène de trois personnages qui souffrent différemment de la même période.

CP : L’exilée paraît la plus sereine ?

Jillali Ferhati : Elle est la seule à savoir, à avoir du recul. Mais en même temps elle est entièrement impliquée par ses idées et son amour pour Mokhtar. Les textes qu’il lui écrivait en prison n’évoquent à aucun moment la torture ou les bourreaux ; il y est seulement question de l’absence. La torture de l’absence de l’aimée est presque plus insupportable que la torture physique. Je voulais que les poèmes en détention appartiennent au romantisme des années 1970, un romantisme d’instituteur qui écrit à sa bien aimée : « nos enfants sont nés mille et une fois dans nos têtes... ». Mokhtar aspirait au bonheur, à la justice, et cela l’a mené en prison.

CP : Pourquoi Mokhtar ne désire-t-il pas quitter la prison ? Attend-il cette femme ?

Jillali Ferhati : La prison n’est peut-être plus une prison. Elle est devenue sa nouvelle vie. Son passé ne l’accompagne plus.

CP : En tant qu’enseignant engagé, pourquoi n’a-t-il pas tenté de lutter en prison ?

Jillali Ferhati : La femme dit qu’il s’est isolé, mais était-ce volontaire ou bien a-t-il été isolé ? Il a été accusé d’avoir trahi ses camarades qui l’ont rejeté et marginalisé. La rupture avec le passé s’est faite brutalement et il en a perdu toute connaissance. C’est comme s’il ouvrait à nouveau les yeux en prison.

CP : Après les projections au Maroc, les questions sont-elles venues des personnes ayant vécu cette époque ou bien des nouvelles générations ?

Jillali Ferhati : Les questions ne sont pas venues des ex-détenus parce qu’ils se sont reconnus, même si mon film n’est pas un film sur l’histoire, mais sur l’être et ses souffrances. Ils ont apprécié cette pudeur et m’ont remercié de ne pas avoir étalé leur souffrance. Ils étaient en quelque sorte reconnaissants de cette façon de traiter le sujet. Parce qu’au fond, la souffrance est restée intacte. En revanche, pour les autres qui ont vécu dans le questionnement constant, ils ont posé des questions auxquelles il m’était impossible de répondre. Je pouvais répondre sur le choix esthétique, mais pas sur le reste.

CP : Le film est en fait un long questionnement ?

Jillali Ferhati : Oui. C’est aussi pousser l’autre à poser des questions que je me pose. Mon film avait ce but : poser des questions. Quant aux réponses, à nous de les construire.

CP : Dans d’autres films marocains, il y a cette volonté de revenir sur le passé à travers le voyage intérieur des personnages ?

Jillali Ferhati : Il y a des films sur cette période et ce thème : Joara, fille des prisons de Saad Chraibi, La Chambre noire de Hassan Ben Jelloun, Mille mois de Faouzi Ben Saïdi... et Mémoire en détention . Il y a la volonté de parler de cette période, de sortir des films sur la circoncision, le mariage, de ce qui est folklorique. Le cinéma marocain, après une phase de réflexion, a reconsidéré son discours et le choix de ses thèmes. C’est en cela que le cinéma marocain a actuellement une bonne écoute.

CP : Comment Mémoire en détention est reçu au niveau international ?

Jillali Ferhati : J’ai participé au festival international du Caire, le film a eu le prix du meilleur scénario, il a eu le grand prix du festival du cinéma arabe de Rotterdam de même qu’au festival du cinéma méditerranéen de Tétouan. Le film a gagné en universalité, ce n’est plus uniquement un propos sur le Maroc.

CP : Pourquoi avoir joué le rôle de l’amnésique en étant l’auteur et le réalisateur du film ?

Jillali Ferhati : J’ai une formation de comédien de théâtre et je suis venu au cinéma par amour intense de l’image. Pendant l’écriture du scénario, le personnage de Mokhtar avait beaucoup d’affinités avec moi et je ne pouvais pas m’en détacher. J’ai alors choisi de jouer le Mokhtar non pas par narcissisme, mais parce qu’il était trop proche de moi. L’écriture du scénario n’est jamais terminée pour moi, ou seulement lorsque je visionne la première copie. Le personnage de Mokhtar, que j’incarnais, était donc en perpétuel perfectionnement : je modifiais, j’étoffais, je gommais. Au tournage, toutes les prises étaient différentes. Le personnage se cherchait et, quand je disais « moteur ! », je n’étais pas Mokhtar, mais j’étais près de lui, invisible.
La comédienne, Fatema Loukili, a participé aux dialogues. J’écris en français et elle a adapté les dialogues, tout comme les poèmes écrits en prison.

CP : Les poèmes en détention seront-ils publiés avec le scénario du film ?

Jillali Ferhati : Parallèlement au scénario, j’écrivais des poèmes, et m’est venue l’idée de poèmes écrits en prison par un détenu imaginant des rapports physiques avec l’aimée. Comment imaginer sur un mur froid et humide le corps d’une femme ? J’espère un jour pouvoir les éditer.

CP : Et le théâtre ?

Jillali Ferhati : J’ai abandonné le théâtre. Je me consacre au cinéma, mais je m’arrange toujours pour mettre du théâtre dans mes films.

CP : Le film a-t-il une chance d’être distribué en France ?

Jillali Ferhati : Je l’espère. J’ai d’ailleurs posé la question lors du débat : « Y a-t-il un distributeur dans la salle ? »

Notes :

[1Caron (1973, CM) et Bonjour Madame (1974,CM), La Plage des enfants perdus (1991), Chevaux de fortune (1995), Tresses (2000).



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