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Jean-Paul Damaggio
Victoire d’Obama, victoire de Piolin ?
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Los Angeles, 11 février 2008, des centaines de milliers de latinos ont l’oreille collée à leur poste radio. Oui, j’ai bien dit à leur poste radio. Leur émission préférée, le show matinal de Piolin sur la radio Qué Buena, va commencer.
En Californie nous sommes face à la Chine, nous sommes au bord de la mer du XXIe siècle, celle qui dans les stratégies mondiales supplante l’Atlantique et donc l’Europe. Ted Margadant prof d’histoire à l’université de San Francisco le sait : pour son départ à la retraite sa spécialisation en histoire de France sera remplacée par une spécialisation en histoire de la Chine.

A Los Angeles, le maire est un latino qui soutient Hilary Clinton mais l’émission radio a aujourd’hui comme invité Barak Obama. Rien à voir avec les trois débats-spectacles à la télé qui joueront un grand rôle si Obama devient candidat démocrate, mais dans cette technologie désuète, tout est réglé d’avance. Ici, devant les micros de la radio, pas question de répondre à côté, pas question de vendre des salades ou de faire semblant. Et l’enjeu est immense : cette émission radio a réussi en 2006 à mettre un million des personnes dans les rues de Los Angeles, un million qui se multiplièrent jusqu’à dix à travers les villes du pays, pour provoquer une journée de grève générale (il m’arriva de conter cette histoire sur La Sociale). La revendication ? La légalisation de dix millions d’illégaux ! Bush avait promis, Bush essaya de tenir sa promesse mais une coalition de démocrates et républicains conservateurs la bloqua au Congrès.

Que peut dire Obama au peuple latino ? L’enjeu est immense car les maîtres du monde savent depuis longtemps diviser pour régner, or, les latinos, installés sur les barreaux de l’échelle sociale, se trouvent juste en-dessous des noirs, de quoi allumer facilement la guerre des minorités. Mais Obama vient de Chicago, ville où dès 1983, une union entre latinos et noirs a permis l’élection du maire noir Harold Washington (dans son cabinet d’avocat débuta Obama), ville où la même radio a une émission équivalente à celle de Piolin, il s’agit de celle d’El Pistolero, ville où cette union des pauvres ne s’est jamais démentie.

Dans l’histoire politique d’Obama tout commence par Chicago voilà pourquoi il fut un des deux sénateurs à avoir participé aux grandes marches des latinos du 1er mai 2006 (l’autre c’est Ted Kennedy qui marcha à Washington). Dès cette époque, il savait que là se jouait l’histoire de l’élection présidentielle. Et lui, Obama, pouvait établir une solidarité solide entre latinos et noirs afin d’assurer un meilleur sort à tous les pauvres. Ted Kennedy, sur la même radio, lui apporta dès janvier 2008 un soutien clair et argumenté (un morceau d’anthologie que je traduirais un jour pour un coup de chapeau au dernier des Kennedy).

Ceux qui écoutent la radio de Los Angeles ne sont pas seulement des spectateurs de la vie (comme ceux qui se collent à l’écran télé), ils sont des messagers, des acteurs, des créateurs d’événements. L’émission commence à quatre heures du matin pour les femmes de ménage qui prennent leurs balais dans les bureaux, pour les fatigués des fast-foods, pour les camionneurs etc. Piolin c’est Eddie Sotelo un ancien latino clandestin auquel des millions de latinos s’identifient. Pour boucler la boucle et se préparer activement à la campagne électorale, il a obtenu cette année (le 23 avril) sa nationalité US en même temps que 18 000 personnes rassemblées dans un stade de Los Angeles pour la cérémonie habituelle (je comprends pourquoi des préfets en France souhaitent créer des cérémonies pour la remise des papiers aux nouveaux Français !).

Il suffit que les auditeurs de Piolon en soient convaincus et ils passent à l’action. Obama a des atouts pour les convaincre.

Il connaît parfaitement l’histoire des dix dernières années qui furent marquées en 1996 par une triste loi de Bill Clinton. Les latinos favorables à Hilary eurent du mal à cause de la dite loi IIRIRA, une loi d’immigration qui, au départ, sembla anodine, puis qui se transforma en guillotine. Les Etats furent autorisés à légiférer en matière d’immigration et petit à petit les sans-papiers comprirent le prix des papiers. Aux USA, il n’existait pas de religion de la carte d’identité, le permis de conduire pouvant servir à cette fin. Mais avec les nouvelles lois, on demanda leurs papiers aux jeunes voulant s’inscrire dans les universités publiques, on demanda les papiers pour passer le permis etc. Pas à pas, des portes se fermaient si bien que les latinos prirent pour argent comptant la promesse de légalisation venue de Bush en l’an 2000. Ce Texan ne pouvait qu’être attentif à un problème touchant largement la population de son Etat !

Les années ont passé, les problèmes se sont aggravés, et c’est seulement depuis les immenses manifestations de mars-mai 2006 que des hommes politiques ont proposé des lois favorables aux sans-papiers, sans pouvoir les faire voter. A chaque fois, Obama fut du côté des sans papiers. Il se trouve d’ailleurs que les projets de lois furent proposés par des élus de l’Illinois. Après le refus de la légalisation des dix millions d’illégaux, il fallait de toute façon se pencher sur les lourdes conditions matérielles permettant d’accéder à la naturalisation afin de la simplifier et de la faciliter. Même cette modeste réforme (HR 1379) fut repoussée. Un autre projet visait à permettre aux jeunes exclus de l’Université, par manque de papiers, de pouvoir y entrer, en leur accordant un visa de résidence provisoire. Obama défendit la loi mais sans pouvoir obtenir une majorité.

En ce jour de février, les milliers de personnes collées à leur radio ont été enthousiasmées et en redemandèrent. Michelle Obama aura droit ensuite à un passage à l’antenne. Peut-être que la double victoire d’Obama (sur Hilary et sur Mc Cain) se joua en cette occasion. Même l’équipe d’Obama fut surprise par l’effet Piolin. En son temps, Ted Kennedy fut lui aussi surpris : il accepta de chanter dans l’émission et aussitôt après, ses maigres talents de chanteur firent le tour des médias !

Obama craignait la rencontre avec les latinos de Floride qui appartiennent à un autre type d’immigration que celui de Los Angeles et Chicago. Mais la jeunesse hispanique de cet Etat releva la tête et put marginaliser les habitués de l’extrémisme anti-castrisme ! Obama fut ovationné quand il déclara qu’il fallait changer radicalement les rapports avec Cuba. A durcir le ton contre Castro et Cuba, les anti-castristes n’ont fait que donner des armes aux durs du régime castriste et de Cuba. Il faut sortir de l’ère des conflits. A partir de la plaque tournante latino-américaine qu’est Miami, les USA peuvent-ils inverser leurs rapports avec toute l’Amérique latine ? Si un assassinat sérieux d’Obama se mijote, il prendra sa source chez les extrémistes de Floride.
Mais Obama pourra-t-il légaliser dix millions de sans papiers au moment où le pays entre en récession ? Le plus souvent, il s’agit de sans papiers qui travaillent, qui vivent et s’activent depuis longtemps dans le pays. Il s’agit en fait d’une simple clarification.

Est-ce que je viens de démontrer que la victoire d’Obama symbolise un tournant dans l’histoire des Amériques ? Bien sûr qu’il s’agit d’un tournant, mais loin de moi l’idée d’en déduire qu’il s’agit d’un tournant alternatif au capitalisme. Au contraire, c’est la preuve que le capitalisme a et aura encore pour longtemps de la ressource. Le Parti démocrate va pouvoir entrer à l’Internationale socialiste (il y a seulement un rôle d’observateur). Obama va pouvoir reprendre des discussions perdues avec Gorbatchev, un socialisme de marché va pouvoir s’habiller de rose, quelques pauvres risquent de devenir moins pauvres mais dans le fond, par ce sang neuf, les problèmes seront seulement déplacés. Je ne vois là aucun retour de Keynes car plutôt que de donner des droits on va donner des aides pour que le clientélisme, qui a fait le bonheur de Lula, fasse « le bonheur » aux USA. Les pauvres seront encore sans travail mais avec un peu moins de faim au ventre. Le seul domaine du droit sur lequel il faudra surveiller Obama, c’est celui du droit à une sécurité sociale. Quant au droit à la retraite, pour le moment seule Cristina Kirchner a osé l’infamie : nationaliser les fonds de pension. Le socialiste espagnol Zapatero s’égosille pour arrêter ce mauvais exemple (des banques de son pays y perdent beaucoup). En conséquence, en matière d’alternative, par « ce socialisme » on reste très loin du compte, et il faudra sans doute que Piolin revienne à la charge pour qu’avance la république sociale. Barack Obama lui a promis, s’il est élu, de revenir répondre aux questions des auditeurs et aux siennes au moment de la préparation de la loi de légalisation qui devra intervenir avant la fin de l’année 2009. Le président des USA au Show matinal de Piolin ce serait la consécration ! Mais comme Barack Obama lui a aussi proposé de l’embaucher dans son cabinet, que fera Piolin ?

Que feront surtout les millions de personnes à qui Obama a déclaré pendant l’émission : « Si nous voulons des changements il faudra organiser la pression sur le gouvernement et le Congrès comme Martin Luther King Jr. avec les immenses manifestations de son temps. » Obama lui même a tenu à le confirmer, le changement ne viendra pas des politiques mais des manifestations dans les rues. A suivre.

5-11-2008 Jean-Paul Damaggio




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