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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Eduardo Colombo
Introduction à " L’espace politique de l’anarchie"
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« L’anarchie est une figure, un principe organisationnel, un mode de représentation du politique.
L’État est un principe différent ou opposé
 »  [1].

L’espace public dans lequel les êtres humains peuvent se reconnaître libres et égaux est une construction historique, longue et inachevée. Comme toute institution, il dépend de leur vouloir et de leur agir, il est donc intimement lié aux conquêtes de l’esprit critique et à la désacralisation du monde. Ni la nature, ni la « divinité » n’ont donné la liberté à l’homme. Il se l’est donnée à lui-même, il l’a conquise jour après jour dans une dure et interminable lutte contre les pouvoirs, grands ou petits. Et, aussi, en combattant contre lui-même.
L’individu n’est pas Un, il est multiple. Dans l’interaction collective la société se constitue, dans la liberté d’autrui ma liberté se reconnaît, et c’est dans sa servitude que ma liberté se rétrécit. La Boétie nous avait prévenus : Soyez résolus à ne plus servir et vous serez libres.
Et pourtant le peuple est partout dans les fers. Ce serait, peut-être, parce que la liberté, cette valeur construite dans la lutte, à laquelle aucun humain ne peut être étranger, est un bien que, dans le décours morne des jours, on n’a pas la force de désirer ? La liberté, « bien si grand et si doux ! que dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur. » Mais, « les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, se dit La Boétie, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient [2]. »
Alors, on est amené à penser que le désir humain naît, se construit et acquiert son but, son objet, au sein d’un type de société qui exige la conformité aux règles générales qui l’organisent. Arrivés à l’âge adulte, les gens croient donc naturelles les formes sociales qui étaient déjà-là à leur naissance : l’autorité, la religion, la tradition. La plupart ne critique pas la réalité et ne se révolte pas, elle se soumet à l’ordre du monde sauf dans ces moments privilégiés, ces accidents de l’histoire que sont les révolutions.
Dans les coutumes et techniques de socialisation, qui font qu’un sujet est membre d’un groupe, d’une classe, d’une culture, se cachent les processus de reproduction de la domination, cette alchimie du pouvoir politique responsable de la transformation de l’arbitraire culturel en un fait de nature. Paradoxe de la doxa, dirait Bourdieu.
Les groupes humains ne sont pas des formes inertes qui, dans le renouvellement constant de leurs membres, attendent passivement que tous s’intègrent doucement et sans conflits aux normes prescrites et aux valeurs dominantes. Par contre, une puissante violence de base, produit de l’expropriation par une élite de la capacité politique collective, mobilise les passions, sépare et oppose avec acharnement les uns aux autres au sein de la même classe, de la même communauté, de la même famille, en imposant la répétition du geste appris, du mot autorisé et du catéchisme qui a reçu l’imprimatur [3]. Ainsi, dans une société hiérarchique, la loi d’airain de l’oligarchie (Michels) conduit insensiblement, hommes et femmes, tout au long de leur vie, vers cette situation fatale des sociétés qu’est le royaume de l’établi, et qu’un écrivain français a pu décrire ainsi : « Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel, copie, et tu vivras heureux comme un sot [4]. »
Cependant, la « servitude volontaire » ne s’épuise pas dans le conformisme. Elle est « volontaire » seulement dans un sens négatif, parce qu’il suffirait l’exercice actif de la volonté pour secouer le joug imposé et accepté. Il y a, sûrement, des formes actives de soumission à l’État qui découlent de l’intériorisation inconsciente de la loi dans une société androcentrique. Le désir de commander, la libido dominandi, prédispose facilement à l’obéissance. Avec un regard aigu, Rousseau l’avait bien décelé : « Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander [5]. » Ce que le bon bourgeois traduit par, en en inversant le sens : « Si tu veux commander demain, apprends aujourd’hui à courber l’échine [6] ». Précepte qui n’est pas étranger au « réalisme politique ».
Malgré tout, l’ordre du monde peut et doit être changé. Comme on l’a déjà vu par le passé, comme on le verra sûrement dans le futur, cette apathie, cette soumission, cette volonté entêtée de servir, de rester dans la dépossession – dépossession matérielle, dépossession du savoir – qui est l’état habituel du peuple, un jour se désagrège, se dissout, et la Révolution fait irruption dans l’Histoire. Le temps perd la durée [7], les hommes respirent le souffle de la liberté et l’horizon du possible se dilate. C’est au sein de l’insurrection qu’un nouveau bloc imaginaire réorganise le présent, donne un nouveau sens au passé et s’ouvre sur un autre futur. Cet autre futur sera, peut-être, l’autonomie de l’homme et de la société : l’anarchie.
Dans la lutte, nous avons toujours une image idéale de société, mais nous savons qu’une société idéale ne peut pas exister. L’utopie labourera sans fin un présent interminable jusqu’aux derniers pas de l’humanité.

La philosophie politique est étrangère aux préoccupations quotidiennes du peuple travailleur, mais elle apporte traditionnellement la matière première qui justifie et légitime le pouvoir politique en vigueur. Cette « matière philosophique » apparaîtra et agira à travers des éléments dispersés, véhiculés par les idéologies, les institutions, les pratiques, les représentations imaginaires d’une réalité quotidienne enfermée dans les limites du système économique et sociopolitique établi.
Il ne serait pas exagéré de dire que, jusqu’à la formulation du nouveau paradigme politique signifié par l’anarchisme post-Lumières, la fonction de presque toute la philosophie politique classique et moderne a été « la justification de l’autorisation politique de contrainte », autrement dit, celle de légitimer le droit de l’État à obtenir, par la force si besoin, l’obéissance de ses sujets. En réalité, même s’il se cache sous couverture du droit, et comme le démontre la théorie de la Raison d’État, tout pouvoir politique en tant que pouvoir souverain – peu importe qu’il tire sa légitimité de Dieu ou du peuple – est, a été et sera absolu, comme il devient évident dès que son existence même est questionnée. Et ce quel que soit le régime : démocratie, oligarchie ou monarchie. Aucune constitution – sauf une, vite laissée de côté – ne reconnaît le droit à l’insurrection.
Dans une courte et violente histoire d’un peu plus de cent ans, le mouvement anarchiste, acculé par la répression, n’a pas eu le loisir suffisant de réfléchir en profondeur et contradictoirement sur les formes institutionnelles d’une future « société anarchiste ». Dans le feu de l’action, il fallait parer au plus pressé.
Cependant, cette réflexion est nécessaire et les chapitres de ce livre prétendent débroussailler quelques uns des chemins qui peuvent mener à l’anarchie, chemins sans fin si nous les voyons se déployant dans une histoire qui n’est pas encore advenue, mais qui à chaque moment, dans chaque présent, constituent le terrain de notre action, le seul sol qui soit propice à l’affirmation collective de notre autonomie politique, de notre passion obstinée pour la liberté.

Notes :

[1Cf. dans ce volume, le chapitre intitulé « L’État comme paradigme du pouvoir », p.54

[2Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire [1548], Paris, Payot, 1976, p. 181.

[3« Imprimatur s’écrit en latin ecclésiastique, peut-être parce que l’on pense qu’aucune langue vulgaire [ne] serait digne de traduire la pure infatuation d’un imprimatur. », in John Milton, Aeropagitica [1644].

[4Honoré de Balzac, Les ressources de Quinola, Comédie en cinq actes, en prose, précédée d’un prologue, Bruxelles, Société Belge de Librairie, 1842, p. 40.

[5Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1964, vol. 3, p. 188.

[6En réalité, c’est une idée très ancienne, liée au principe hiérarchique du commandement, comme l’atteste la maxime attribuée à Solon : « On ne peut pas bien commander, quand on n’a pas soi-même obéi », Aristote, Politique, III, 1277b, 7-15.

[7Voir également dans ce livre, « Temps révolutionnaire et temps utopique ». Passim.




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