<Nous sommes tous des fieffés à l’insu de notre plein gré.
L’apparition récente du terme technoféodalisme en accolant deux notions temporellement éloignées l’une de l’autre oblige à reprendre les deux termes sous un angle nouveau. Au premier chef, il lie la technique à une forme définie de système politique.
Le choc des mots titille les neurones de qui veut comprendre le monde que nous créons par notre asservissement volontaire.
Féodalisme/féodalité : une doctrine toujours vivante ?
Raccourci historique et politique.
Le féodalisme fut un système cohérent de possession et d’exploitation d’un bien, souvent une terre. Il décrit à la fois une mentalité, une économie, un système militaire et politique. Certains auteurs y voient une forme d’anarchie féodale instable (Adam Smith) ou un obscurantisme patent (Voltaire).
- Le fief est la pierre angulaire du système. Son étymologie allemande Vieh-od signifie bien en bétail, donc par tête, le serf inclus.
– Le fieffage est un bail à rente permanent. Le tenant (le fieffé) est inféodé à son maître.
– Le féodalisme s’appuie sur une pyramide hiérarchique précise à l’origine de la monarchie, elle même application séculière du corpus mysticum. La dimension religieuse se même aux autres dimensions énoncées plus haut. Le vassal fait "aveu" du bien reçu en fieffage.
– Le feudataire (le fieffé) doit à son maître un soutien financier et militaire, le Servicium largement repris par la république : le célèbre service militaire. A l’origine non-transmissible le fief suivra l’évolution de la transmission de l’époque. Donc droit d’usage, mais non de propriété. Ce point est fondamental pour la compréhension du technoféodalisme.
– Les droits féodaux régiront les relations entre le teneur (bailleur à fief) et le tenant (le vassal, le fieffé) jusqu’en 1789.
– D’origine guerrière, la féodalité incluait des fieffages administratifs et des revenus religieux ou publics. Cela explique, en France par exemple, l’attrait démesuré pour la rente comme modèle. - La féodalité repose sur la question de la propriété et de son exploitation. Adam Smith démontre que le féodalisme bloque le développement économique. La propriété doit être une marchandise comme les autres donc échangeable.
– S’attaquer à la féodalité revient à promouvoir une révolution culturelle, une véritable fracture conceptuelle. La redistribution des terres par la Révolution soulève d’énormes difficultés dont l’appropriation par une bourgeoise jalouse et avide de dol symbolique terrienne. Cela oblige à analyser le concept de techno-féodalisme à la loupe. - Le féodalisme s’appuie sur une polarisation de l’espace hiérarchisée avec un centre dont tout dépend. L’extériorité est une menace qui remet en cause le rôle de l’Église.
– Question où est le centre dans le technoféodalisme ? - La vulgate marxiste de la féodalité, largement reprise par la bourgeoisie avide de biens terriens (et terrestres), a réduit la féodalité à une lutte entre seigneurs et paysans. C’est oublier sa fonction de mode de production d’un type de société complexe et diversifié. Le féodalisme est "une institution totale" (Marcel Mauss) totalement liée à l’Église comme corps mystique.
- Le féodalisme fut une manière de fédérer les anciens institutions dispersées et le morcellement des autorités locales. Il est un pas dans la construction d’une accumulation primitive. Pour plus de détails cliquer ici
De la technique à la Tech.
Il faut admettre que de la naissance à la mort nous sommes des objets/sujets de la technique. Ce n’est pas une addiction, mais plutôt une consubstantialité sapientielle. La critique de la technique se transforme obligatoirement en autocritique existentielle.
Philo de la technique
Pourquoi peu de penseurs abordèrent la question de la technique ? Tout simplement parce que la sueur d’Adam et les maux de ventre d’Eve amouillante rappellent la Chute avec sa litanie de malédictions largement entretenues par le clergé. La technique serait une manière d’échapper au bannissement, donc aux travaux forcés. La technique libère, quelle horreur ? Pas question de sortir du sentier tracé vers la rédemption par la souffrance.
- Francis Bacon (1561-1626), mêle le droit (il était avocat de la Couronne), la science et la politique. Il veut instaurer la puissance de l’homme sur la nature. Il dénonce les logorrhées sur la nature des sciences et met en place des études scientifiques à Cambridge et à Oxford. Pour lui, La vérité et le connaître ne font qu’un. Bacon initie les prémisses du positivisme.
- Le long chemin vers le technoféodalisme serpente dans l’histoire des techniques et la pensée modernes. Leonard de Vinci donne à la renaissance une dimension technicienne brillante, anticipatrice et esthétisante [1]
- La technique est l’achèvement de la métaphysique, cette démonstration de Jean Vioulac souligne l’importance de cette problématique pour comprendre les enjeux actuels.
De la Technique à la Tech.
- La Tech est l’aboutissement d’une longue mutation des techniques de la préhistoire à nos jours. Elle marque une étape décisive comme le furent la domestication végétale et animale, la roue, l’imprimerie, le sextant, la machine à vapeur, la production d’énergie ( "gaz in allen etagen ", la version bourgeoise du "Que la lumière soit…"), la révolution industriel, le transistor, l’algorithme, le processeur…
- Si comme toutes les autres révolutions technologiques elle apporte son lot de mutations profondes économiques, politique et sociales, la Tech apporte avec des changements de paradigmes.
– Elle révolutionne son propre mode de production jusqu’à inclure son autocorrection et sa croissance exponentielle
– Elle est un Nouvel Esprit Technique (NET) qui contamine la totalité des champs scientifiques, technologiques, économiques et politiques.
– Enfin, elle se comporte comme un Saint Empire Numérique (SEN) par sa faculté d’irradier ses métastases dans l’espace matériel et immatériel.
Le techno-féodalisme :
Par sa lente maturation depuis des décennies, la Tech a irradié ses germes dans le cosmos devenu un simple village.
La grande transformation
- Le techno-féodalisme métamorphose les précédentes révolutions, notamment en abolissant l’espace et le temps.
- L’I.A est devenu la face caché de la machination.
- Il est présent partout. Son invisibilité lui confère une sacralité évidente. Il puisse sa force dans un pentecôtisme épuré de ses miasmes évangéliques. L’esprit devenu IA descend sur le monde. Les logiciels de traduction joue le rôle de "parler en langues" sans sombrer dans le charabia mystériologique.
- Le Techo-féodalisme (T-f) réalise la la fusion du politique et de l’économique, rôle tenu pendant des siècle par l’Église. Il est le dominium .
- Historiquement, le féodalisme succédait à l’Empire romain, il s’enracine dans l’européocentrisme (Charlemagne). Le techno-féodalisme est l’enfant chéri de la domination étasunienne situé dans la mythique Silicone Valley. Le décentrage est le résultat de l’incurie des élites européennes à l’origine de deux guerres mondiales. D’autre part, le centre de production des semi-conducteurs (et de leurs matériaux de base) se trouvant en Asie, une géopolitique nouvelle apparaît.
Le Techno-féodalisme en ses œuvres.
- Le T-f n’est en rien un féodalisme bourré de gadgets électroniques ou d’applis. Il s’affirme sans vergogne comme un NéoKapital dont l’objectif affirmé consiste à accroître le taux de profit en recentrant son activité à la fois courtermiste et visant à une domination de toutes les formes précédentes de capitalisme.
- Les néocapitalistes forment une classe spécifique différente de leur prédécesseurs. Ils se désignent comme entrepreneurs, à la fois aventuriers, banquiers et visionnaires. Le Techno-féodalisme produit son propre propre univers financier et symbolique. Le suzerain devient oligarque.
- Le T-f ressemble au positivisme par son crédo technicien d’une nature radicalement nouvelle. Le techno-féodalisme est " le meilleur des mondes. " (Cf. Varoufakis), il libère des servitudes répétitives, fastidieuses. Mais surtout, il cherche en permanence à réduire le salariat, générateur de surcoût injustifié. Le prolétariat fantasmé affronte une nouvelle réalité le précariat. Le prolétaire embourgeoisé bénéficie d’une servitude dorée : le stade cloudé de la féodalité.
* Le T-f n’arrive pas comme un aléa de l’histoire, il vient de loin, nous l’avons déjà dit. Dans son célèbre Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1951 [1942] Schumpeter comprend déjà que le cyber-espace est féodalisme dans lequel le pouvoir réel est dématérialisé.
Ouverture en guise de conclusion.
Ces quelques considérations apéritives ouvrent le questionnement indispensable sur la véritable révolution que nous vivons, nous sommes souvent ravis du confort bourgeois et touristique qu’elle procure.
Chaque révolution procède d’un fonds (de commerce idéologique) avec laquelle elle interagit en permanence. Divergences tente mettre en évidence les liens consubstantiels entre la théorie et la réel. Nous jugeons indispensable de montrer la concordance des temps entre le technoféodalisme et les lumières noires.
Techno-féodalisme et Lumières noires.
Le Dark Enlightenment (Lumières noires) a fait jaser les élites pensantes le temps de quelques livraisons journalistiques. Une factualité chasse l’autre, certaines, hélas, servent d’alibi bien-pensant. Les drames en cours encouragent au questionnement froid de la criticité.
Divergences poursuit une réflexion attentive aux courants de pensée, les Lumières noires par leurs présupposés théoriques et leurs provocations lunaires restent notre préoccupation centrale.
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La cryptomonnaie : la monnaie hyper-individualiste.
L’émancipation des échanges monétaires des tutelles étatiques et institutionnelles.
Les plateformes
Le technoféodalisme s’appuie sur domination totale de la vie par des plateformes spécialisées (compris pour les cryptomonnaies) couvrant tous les champs de l’activité humaine.
Technoféodalisme et Dark Enlightenment, retour au western numérisé.
Enfin se pose la terrible question : QUE FAIRE ?
Le 29 août 2025
R-D M