La Tech et les mythes.
Il y a fort longtemps, René Fugler attira mon intention de jeune libertaire sur l’importance des mythes. Je l’en remercie. Sa sagacité trouve, ici, une nouvelle démonstration. [https://maitron.fr/fugler-rene-pseudonymes-forain-rene-furth-rene-dictionnaire-des-anarchistes/
Impossible de ne pas se poser la question de la possibilité même de la tech. Comment a-t-elle put irradier dans les corps, les esprits et les sociétés sans rencontrer d’obstacles majeurs. Combien de manifs ? Combien de pétitions contre le nouveau Léviathan ? Combien de refuzniks ?
Au-delà du confort, du conformisme dégénéré de la modernité individualiste formatée, du pragmatisme quotidien, une telle imprégnation s’appuie sur des ressorts puissants ayant déjà fait leurs preuves : le MYTHE.
- La tech puise ses ressources dans l’utilisation de la force du mythe qui légitimise une pratique en s’appuyant sur une forme de pré-pensé. C’est la faute d’Œdipe si l’inceste existe, Caïn fonde la jalousie et le meurtre. De plus, la tech importe la puissance du mythe dans sa communication délirante.
- Le mythe a le pouvoir de façonner les mentalités, les rapports humains et politiques. Le mythe de l’État avait déjà parfaitement démontré le mécanisme de domestication des esprits.
- La tech en tant que véhicule des savoirs profite de son aura et elle naturalise le mythe comme " dispositif socio-technique " ce qui lui procure une naturalité à la fois spontanée et politique. .
- La tech ressuscite le mythe qu’elle utilise comme outils idéologique, certes éculé, mais toujours opérant.La modernité extrême recycle les vieilles recettes millénaires. Vous avez dit moderne !
Mythe et Logos
- Le mythogos. Selon l’héritage des Lumières, l’univers est spirituel, il forme une totalité organique (Schelling). Le mythe est devenu au XIXème siècle une science. Le couple mythe / Logos donne une dimension impensable que la tech capte avec intelligence. Le " mythogos " a permis aux Lumières de se déployer jusqu’à nos jours. Même Freud chercha dans le mythe une vérité universelle qu’il situa dans le désir sexuel. Le freudisme combat l’inceste tout en le rendant réel. Le mythe naturalise.
La tech fait fi des dangers inhérents du mythogos, elle est même sa prolongation cynique. - Les mythes ne sont pas des inventions gratuites, ils collent avec l’organisation sociale ou politique dont ils expriment les idées. Les mythes pensent ( J.P Vernant). La tech l’a compris.
- Cassirer, en 1946, dans Le Mythe de l’État décrypte le national-socialisme et démontre comment les mythes mythifiés et mystifiés permettent de construire un totalitarisme irrationnel. Cette analyse s’applique point par point à la tech. L’hégélianisme est l’exemple le plus criant de cette arnaque systémique. La tech ne sort pas du néant. La machine numérique offre à la tech les moyens de déployer ses talents totalitaires.
- Les médias participent à la diffusion des mythes, ils sont là pour cela, quelque soit leur obédience. Ils sont le bréviaire des fieffés (Hegel). Leur discours vise à naturaliser les items de l’idéologie qu’ils représentent. Ils ont encensé l’abbé Pierre, ils le défoncent sans s’excuser de leur aveuglement. Certains médias célèbrent les grèves, d’autres la dénoncent. Le mythe, comme les vestes politiciennes, est réversible, mais le mythe est le signifiant indifférent au contenu. Qu’importe le verre pourvu qu’on ait l’ivresse.
- Le mythe fonctionne comme une structure figée, gravée dans le marbre du temps et parfois de l’espace. Sa naturalisation par média interposés produit une acculturation et une inhibition de la critique. Le mythe est plus fort que la TV ou Internet, il est déjà là comme inné. On lui doit l’imposition des normes et des schèmes comportementaux.
- Le mythe est une structure idéologique voilée, plus forte d’un rideau de fumée qu’aucune brise ne dissipe. Il est enchâssé dans la vie ce qui fait sa force et sa fourberie. D’autant que les discours savants (Barthes, Levi-Strauss…) lui confèrent une légitimité logicienne.
- Il faut se poser la question : comment la domination est-elle possible ? La légitimité induite par les mythes travaille en profondeur. Le mythe permet la manipulation de masse. Gustave Le Bon a théorisé cette pratique largement utilisée par les diacres de la domination. Il forge une identité collective profonde symbolisée par les métaphores organiques
Mythe et immortalité.
La tech joue à la perfection sur le mythe d’éternité/immortalité. La mort entraîne avec elle la mémoire. La tech assure, fini les trous de mémoires, les aléas de la mémoire collective, les disques durs et le cloud poursuivent l’œuvre d’externalisation des méninges embrumées. La tech rattrape la S.F Cyberpunk, le transfert direct du cerveau vers la mémoire externe devient une possibilité. Mieux encore, le câblage entre l’IA et le corps se précise.
Quelques remarques sur l’immortalité numérique :
- La mythopée (ou mythopique) définit ce processus (théodicée) vers le " téléchargement de la conscience " intégrale. La tech et son couplage engendre la possibilité du transhumanisme. Comme le métavers, le mythe d’immortalité occulte les enjeux cruciaux politiques et sociaux de la tech. En mettre plein la vue, mais, cette fois, pour imposer un mode de re-production et une conversion religieuse au dépouillement de la sapiencité de l’homme.
- Cerise sur le gâteau, le chatbot avec les défunts comble un manque autrefois prit en charge par la religion et à son bras armé : la métaphysique. Nous assistons à un assaut de la tech qui perpétue la marchandisation en s’attaquant au marché juteux de l’immatériel.
- La tech initie une nouvelle culture comme néo-nature : une forme insoupçonnée de platonisme [1]. Honni soit le matérialisme ringard, vive l’immatérialisme. La machination du capital vêt la bure symbolique du sacré, elle transgresse sans vergogne l’interdiction de toucher " aux biens inaliénables ". Le sacré change de paradigme, l’âme en devenant numérique existe bel et bien.
- La tech met un place un processus de médiatisation entre le matériel et l’immatériel. Elle transforme la transcendance en une " appli " pour fieffés. Dans le cyberspace nous existons comme individu digital qui bénéficie de l’immortalité induite.
- En terme métaphysique, la question de l’être prend un coup de vieux. Les bits et les datas digitalisent l’être. Les implications philosophiques immenses obligeront à repenser les questions fondamentales de la conscience, de la connaissance, de l’éthique. A chacun son avatar dans le Cloud, le néo-paradis dématérialisé. La spiritualité machinique innove. Le "clic " devient un acte, une poïèse réduite à un simple contact électronique qui ouvre vers un univers décomplexé.
Le revers de la médaille.
Tout le monde, il n’est pas gentil dans la cyber-sphère. La tech ouvre une boîte de Pandore.
- L’IA générative, prodige du pillage et du plagiat, fait oublier qu’elle fonctionne sur une organisation du piratage de data à l’échelle mondiale. Avec la numérisation et l’indexation industrielle des données, l’expropriation devient un système. Le prodige technicien dissimule la spoliation massive, celle de l’invisibilisation des sources. La tech marchandise tout. Elle devient l’hypermythe, le lieu de convergence de tous les mythes qu’elle a incorporés.
- La tech par sa logique binaire renforce le dualisme pré-existant. Les vielles lunes duales reprennent du service bien/mal, pureté/corruption, vrai/faux, amour/haine… Cela permet de maintenir les mécanismes de manipulation. Elle établit aussi un système de ré-assurance dans un monde en perpétuel changement.
- Sa performativité spectaculaire lui confère une aura qui abaisse les résistances les plus faibles. Son prestige déifié absout ses pulsions dominatrices.
- Il n’y a pas de fantôme dans la machine (comme à l’opéra), mais une volition aigüe d’extension du domaine de la lutte à son profit.
- En fin de compte, la tech déréalise le savoir et les enjeux sociaux qu’elle pénètre de fond en comble. (Cf Norbert Wiener God and Golem). Le Dieu IA n’a pas besoin de dissertation théologique sur son existence : il est dans la machine, il est la machine. Machiavel avait déjà compris qu’il fallait s’immiscer dans les sens des mots pour les pervertir, ex : la guerre c’est la paix.
Ellul avait dépistait les tendances magiques de la société technicienne qui n’hésite pas à endosser un mysticisme de la puissance. Les nouveaux démiurges ont peaufiné leur " cheval de Troie " déjà infiltré dans le pathos collectif. La thérapie sera douloureuse, sinon bonjour les dégâts !