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Permanence et mutations.
Mode de Production IV Le MdP Asiatique
La Chine toujours …

 MdP asiatique

Le continent asiatique a longtemps été une zone d’ombre pour le marxisme. La multiplicité des types d’organisations sociales rend difficile l’application du concept de MdP. L’Asie interpelle le mouvement ouvrier :

- Sur l’attitude à adopter face au colonialisme .

- Sur la possibilité d’une révolution socialiste dans les sociétés " arriérées" .

- Enfin, sur la stratégie révolutionnaire et les alliances hors d’Europe

Notons que les Congrès de l’Internationale (1904 et 1907) avaient constaté (en présence des ténors de l’internationalisme (Bernstein, Jaurès, Vandervelde) les bienfaits du capitalisme aux visées humanitaires et civilisatrices et surtout d’instaurer le capitalisme indispensable à son dépassement dans les pays "sauvages". Les débats font rage dans la sphère internationaliste. ( Consulter l’article MdP dans le Dictionnaire critique du marxisme).

Le livre de Wittfogel, Le despotisme asiatique (1957), relance le débat en plein essor du stalinisme triomphant.
Wittfogel explique l’importance des travaux hydrauliques indispensables dans le cadre des sociétés sous le régime de la mousson. Ces travaux demandent un État puissant capable de mobiliser les forces productives.
Wittfogel compare ce despotisme à celui de la Russie et de l’URSS.

La doctrine du MdP caractérise un européocentrisme dominateur et impérialiste qui part à la conquête du monde.

Le despotisme oriental constitue une énigme, d’autant qu’il recouvre plusieurs formes différentes. À cet égard, il ressemble au totalitarisme occidental : fascisme, nazisme et communisme qui se développent en même temps. Le Goulag et Auschwitz sont les deux symboles de ces régimes. L’un tuait pour purifier la race, l’autre tuait pour éduquer les refuzniks et purger la concurrence interne.

Avant 1917, la Russie mélangeait modernisme et tradition.

Les autorités orientales avaient un trait commun : le despotisme politique. Seul un despote était pouvait gérer des territoires immenses aux caractéristiques climatiques et agraires très différenciées. Avec le temps, ces sociétés ont créé un système politique adapté à leur géographie. La Chine se dote d’une " bureaucratie céleste " de fonctionnaires recrutés par concours et très hiérarchisés . Les ordres religieux occidentaux sont par certains aspects comparables.

Ces sociétés ont des spécificités particulières :
- Une économie directoriale.

 La maîtrise de grands travaux hydrauliques et défensifs (muraille de Chine).

- L’État domine la société de fond en comble.

- La religion - ou la philosophie politique confucéenne - est en phase avec les contraintes dictatoriales et hydrauliques.

 La propriété privée se focalise sur la propriété immobilière et agraire et les outils individuels indispensables.

 L’artisanat généralisé permet de bloquer tout développement industriel privé.

 La propriété s’étend aussi à celle des individus : esclaves.
Le pouvoir étatique absolu repose sur une terreur totale, une soumission distillée par la religion ou l’idéologie confucéenne. Le lien social s’effectue par la bureaucratie. Cela favorise la solitude des personnes et bloque toute velléité de changement.
La division sociale est holistique (castes en Inde). La hiérarchie est l’ossature de la société, de plus, le culte des anciens favorise l’immobilisme.

L’analyse du despotisme oriental permet à Wittfogel une critique radicale du marxisme devenu stalinien et autophage de la doctrine de libération et du prolétariat.

Le MdP asiatique démontre qu’il faut toujours prendre en compte le réel géoclimatique dans le développement d’un mode de production. Les sociétés nomades amérindiennes ou africaines diffèrent radicalement. On peut les utiliser comme contre-modèle à l’étatisme (Clastres, etc.) et à la formation du capitalisme.

 Survivance et mutation du MdP A

L’exemple de la Chine permet de mettre en évidence les fondamentaux du MdP A. Etienne Balasz dans la Bureaucratie céleste a magistralement détricoter les fils complexes de l’histoire, de l’économie et de la philosophie dans la construction de l’État chinois.

Les Origines.

Le confucianisme est un courant rationaliste, mais traditionaliste :
primauté de la famille, du clan (culte des ancêtres) ; reconstitu-
tion d’une royauté idéalisée : le Roi-Sage. (penser au roi-philosophe de Platon) qui doit aux prescriptions morales des Ecritures, dont les gardiens et les seuls interprétes sont
les Lettrés (confucianistes) qui agissent pour lui. La vertu royale harmonise la nature et le monde social sur lequel elle agit par son rayonnement. Le pouvoir a un caractère civil. Le mode idéal du transfert du pouvoir est la cooptation du plus capable. La société policée par la coutume (la loi, les rites, les règles de convenance) fonctionne sans loi écrite. La pensée chinoise fonctionne sur une conception brute du pouvoir. Le droit n’a pas de valeur de fondement.

L’École de la Loi prône le rationaliste, le réaliste, l’absolutisme et
l’étatiste. L’efficacité est le critère suprême de toutes les activités pour garantir le pouvoir contre la nature humaine foncièrement mauvaise. Les punitions et les récompenses permettent d’appliquer la rigueur de la Loi. La force prime sur la persuasion morale, le but justifie les moyens.
L’idéal du pouvoir est un État puissant, centralisé, gouverné
par un prince absolu, assisté par ses conseillers et une machine
administrative impersonnelle, bien organisée, hiérarchisée et
efficace ; les légistes sont des amoralistes, a-religieux et anti-traditionalistes.

Le taoïsme antiféodal, contre les traditions et contre l’État est un courant mystique et anarchiste dont l’essence de la doctrine est la non-intervention de l’homme (et particulièrement de l’Etat) dans les affaires de l’univers naturel et humain, réglées
automatiquement par la Nature absolutisée.

La société idéale est la petite communauté autonome (paysanne). Le souverain idéal — si souverain il y a — est le Sage immobile qui n’intervient pas et suit le modèle de la Nature.
Son influence renforce le poids de la Nature (le dao) dans le corpus chinois.
Le pouvoir étatique chinois se construit à partir de la fin de l’époque féodale (VIe-IIIe siècles avant J.-C.) et correspond à l’unification de la Chine. La monarchie bureaucratique doit s’organiser autour d’une administration préfectorale, d’un système judiciaire. Les Lettrés remplacent les ingénieurs et deviennent l’épine dorsale de l’Empire ; ils renforcent la centralisation et la bureaucratie.

La notion d’obéissance et le culte des ancêtres forgent une société à la fois laïque et immobiliste apparente , les mutations se trament en secret. L’Empereur est assigné à résidence et sous surveillance. Les mandarins veillent.

Les mandarins forment une élite improductive, mais indispensable à la stabilité de l’empire. Leur métier, c’est gouverner. Mais ces " managers " refusent la spécialisation " en dehors de la gouvernance. Ils sont l’incarnation de l’État : " sévérement hiérarchisé, autoritaire, paternaliste mais tyrannique". État-providence tentaculaire,
État-moloch totalitaire " (p. 37). Il crée la matrice du totalitarisme différent de la monarchie absolutiste. On peut couper la tête du roi, mais pas l’hydre mandarinal. L’Empire est le pattern (modèle) de l’emprise totale de l’État sur toutes les activités.

" Vu son actualité, il n’est peut-être pas inutile d’ajouter ici
un dernier trait de cet État bureaucratique : la peur panique de
la responsabilité. « Surtout, pas d’histoires ! » reste la devise
éternelle du bureaucrate chinois et il se trouve toujours un
subalterne au dos assez large pour jouer le bouc émissaire " (W. p. 38).

C’est en Chine que l’on trouve pour la première fois la fusion entre l’État et des fonctionnaires-lettrés, les mandarins. Elle a permis l’homogénéisation et la survie d’un territoire immense composé d’éthnies aux antipodes les unes des autres. La multiplicité des langues fut résolue par une écriture non phonétique. Les idéogrammes unifient la Chine et permettent aux mandarins de détenir un savoir incontournable. Le mandarinat et les mandarins ne font qu’un.

La Chine est le " miroir inversé " de l’Europe, divisée en nations souvent en conflit.

En Chine, " Le collectif passe devant l’individu et la suprématie incontestée appartient à l’État. L’organisation a le pas sur la concurrence et l’on préfère la soumission à la liberté. L’efficacité prime de toute évidence sur le droit et la légalité. Enfin, l’axiome que " la fin justifie les moyens " est universellement accepté.

En Europe, une idéologie, issue du christianisme, se radicalise avec les Lumières. Elle devient un " fonds " de la pensée occidentale : l’individualisme.

La question agraire hante la Chine. La propriété collective villageoise incarne une pensée cohérente.

« S’il n’y avait pas d’hommes lettrés, il n’y aurait personne pour gouverner les campagnards. Si les paysans faisaient défaut, il n’y aurait personne pour nourrir les lettrés. ...Les occupations des hommes de qualité ne sont pas celles des gens de peu... Les uns se livrent aux travaux de l’intelligence, les autres aux travaux du corps. Ceux qui s’appliquent aux travaux de l’intelligence gouvernent les autres ; ceux qui travaillent de leur force sont gouvernés par les autres. Ceux qui sont gouvernés, entretiennent les autres ; ceux qui gouvernent sont entretenus par les autres ».
Ces sentences de Mencius disent comment les mandarins confucéens voyaient les paysans. Les guerres fréquentes mettent en place un système de protection qui témoigne d’une re-féodalisation.

D’autre part, la fiscalité joue un rôle important dans le maintien de l’emprise des mandarins.
La Révolution chinoise agita la marxo-sphère. Les tentions au sein du Parti communiste russe se répercutèrent symétriquement en Chine. Mao imita Staline à coups de slogans et de campagnes de purification sanglantes. Ce fut La Longue Marche du recyclage de l’autoritarisme pour imposer un totalitarisme qui sut assimiler son héritage confucéen.

La Chine actuelle n’est pas un cas de sécularisation. Il s’agit des habits neufs du mandarinat.

L’ossature administrative et les acquis confucéens mutèrent presque point à point. La Chine était prête pour le " Grand bon en avant ".

De toutes les remarques précédentes, le concept d’efficacité synthétise le mieux le nouveau paradigme de la pensée chinoise depuis plusieurs décennies.

La Chine a créé et géré un empire hétéroclite ( géographie, ethnies, langues) sur une longue période,un exploit que même Rome ne parvient pas à égaler. Tous les principaux éléments énumérés ci-dessus ont concouru à cette exceptionnelle longévité.

François Jullien dans Traité de l’efficacité  [1]) décrit minutieusement les outils de cette réussite. Il prend la stratégie militaire à titre de comparaison, tout en faisant dialoguer les philosophes de la culture occidentale et chinoise.

La longue tradition occidentale affronte une pensée radicalement différente. L’obsession du commencement et de la Création a servi de modèle. La pensée chinoise regarde vers un passé mythique. L’Occident pense plutôt cause et moyens. La guerre illustre cette conception. " Clausewitz ne peut concevoir de conduire la guerre sans " plan de guerre " dressé au départ. " (p. 27)

La pensée chinoise ne conçoit pas une pensée " pure connaissance ". Au contraire, elle se situe résolument dans le potentiel de l’action et non de la théorie pure. Elle privilégie l’effet, un véritable fonds d’effet, une culture de l’effet et de la finalité comme cause première.
Autrement dit, il faut rejeter la transcendance et adopter l’immanence. Les stratèges chinois pensent que si un positionnement fonctionne, la soumission des autres est automatiquement garantie.

Le " fonds d’effet "

L’efficacité ne projette aucun plan, mais exploite les potentiels d’une situation. L’Occident mathématise, modèlise, la Chine " fait évoluer la situation de façon que l’effet résulte progressivement de lui-même et qu’il soit contraignant " (p.57). La Chine délaisse la logique de la modélisation forme-fin, pour une logique du processus. La fluidité devient l’arme polyvalente et impitoyable. Le Parti communiste chinois a capté le " fonds " de la pensée chinoise. Les outils de la domination étaient " prêts à l’emploi ". La bureaucratie céleste avait exclu du pouvoir central les techniciens à son profit. Le nouveau pouvoir révolutionnaire eut l’intelligence de se substituer aux mandarins tout en s’appuyant sur une nouvelle classe d’ingénieurs. Le PCC a favorisé un capitalisme sous contrôle de l’État. Le nombre de constructeurs automobiles le prouve. L’idéologie politique reste omniprésente, mais le Parti gère la stratégie du " fonds d’effet ". La Chine a comblé son retard historique en s’appuyant sur la Tech dont elle est devenue un des leaders mondiaux. Les " black factories " démontrent qu’elle sait aussi anticiper son énorme problème démographique.

" L’avènement du Communisme n’ira pas jusqu’à nier un trait caractéristique de la pensée chinoise : son holisme. Hier comme aujourd’hui, le Chinois perçoit en effet prioritairement le monde dans lequel il évolue comme un ensemble d’éléments qui interagissent entre eux en raison de leur appartenance à un même univers. C’est le tout qui donne sens aux parties et les parties ne se conçoivent elles-mêmes qu’au travers de leurs relations mutuelles, où chacune est à la fois distincte et complémentaire des autres. Cette perspective se repère jusque dans la structure du langage, dont « le propre est de privilégier l’énoncé par corrélation ».

La pensée chinoise est holistique par principe. L’ordre naturel chinois n’est pas comparable à la conception occidentale de la nature. L’ordre est immanent aux choses qu’il ordonne. Il est le " donné originel " (gu). Le " Tout juste " provient des appariements aux autres, cela implique un effacement de l’individu. ( https://droit.cairn.info/revue-internationale-de-droit-compare-2021-3-page-503?lang=fr&tab=texte-integral)

La contingence hydraulique a sûrement contribué à la formation de la métaphore de l’eau qui nous met sur la Voie. " L’eau est l’image de ce qui ne cesse de chercher une issue pour trouver son chemin " (p.207). Le Grand Yu, le monarque légendaire de la dynastie Xia, a été divinisé comme Dieu gouverneur des eaux.

Malgré les errances maoïstes, la Chine a évité les impasses du communisme soviétique grâce à ses traditions confucéennes.