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Mémorialité ou le trou de mémoire
D-Day et remembrance.

 Souvenirs…souvenirs

Né en 49 à Saint-Lô, forcément la guerre, la résistance (deux arrestations par la Gestapo de ma mère et de ma grand-mère, bistrotière), les bombardements, l’exode furent la rengaine des repas de famille, toujours "ben arrosé au baire-bouchi." [1] avec l’indispensable trou normand entre les deux plats de viande, signe indispensable de la fin de la faim des temps d’occupation.

Les ruines déblayées, les baraques en bois accueillirent les rescapés. Impossible d’oublier le récit des souffrances, des arrestations, des dénonciations (nous, les gamins avions l’interdiction de jouer ou de parler à certains de nos camarades), les traces des combats restèrent longtemps dans les campagnes. Je me souviens des croix de bois avec des casques allemands le long des routes et surtout des champs jonchés de chars, de camions, de matériels. Pour échapper à l’aviation alliée, beaucoup de panzers se jetèrent dans les fossés boisés, ils y restèrent comme des stigmates des années noires avant de finir comme trophée (toujours visible à Vimoutiers). Le village natal de Michel Onfray, que nous traversions régulièrement en allant visiter des amis, reste présent dans ma mémoire d’enfant : c’est ici que les troupes de la contre offensive allemande furent décimées dans un gigantesque charnier (la liquidation de la poche de Falaise). Les poules locales moururent gavées d’asticots.

Certains membres de ma famille se réfugièrent dans le cimetière de Saint-Lô assurés que les morts sauraient les protéger. Hélas, la soldatesque de l’Hittlerjügend (la 12° Division SS de Panzer) à court de munitions chargea à la baïonnette les troupes américaines positionnées parmi les tombes, elles aussi à sec, arrivant des plages du débarquement après trois semaines de combats acharnés (La Bataille des haies = 1000 morts par km conquis).

Les Alliés larguaient, pour libérer leur conscience, des tracts avant de lancer la Grande Faucheuse, ceux destinés aux Saint-Lois atterrirent 10 kms plus loin à Condé/Vire. La famille, observant les avions, se retrouva dans la cave dans les gravats. Ils sortirent indemnes en enjambant les cadavres. Saint-Lô était un noeud ferroviaire et téléphonique entre Caen et Rennes, le bombardement avait donc sa légitimité dans le brouillard de la guerre.
Ce n’est pas le cas de Caen, que Montgomery fit bombarder bien que les troupes ennemies fusent à l’extérieure de la ville. Trois mille morts et de nombreux blessés : crime de guerre ? Génocide de normands buveurs de baire ? L’actualité est là pour nous rappeler que, depuis la Guerre de Sécession, il n’a plus de civils, mais que des pions que l’on sacrifie.

Les commémorations furent l’objet de documentaires rétrospectifs, expurgés comme il se doit du choc des photos. Quelques commentaires interessants levèrent le voile pudique que le narratif ordinaire avait occulté depuis 80 ans.
 16000 morts civils sans précision des blessés.
 Nombre très élevé de viols (encouragés par les brochure distribuées aux boys de se payer sur la bête), pillages, marché noir (essence………).
Bref, l’ordinaire de la guerre moderne.

Derniers souvenirs. Gamins, nous parcourions à pied et en vélo la campagne à la recherche de trophées : des armes de poing aux bazookas cachés dans les tuyaux de poêles.

La guerre hanta les survivants, les gamins de l’époque héritèrent des traumatismes adultes.

 Commémoration ou l’ exploitation de la mémoire.

La question du souvenir soulève quelques difficultés intellectuelles dont certaines sont rarement évoquées, et pour cause.

  1. La mobilisation passe, depuis longtemps, comme une lettre funéraire à la poste. Le rouleau compresseur du patriotisme à quatre-sous, comme un opéra vivant, déroule sa puissance disciplinée. On oublie les insoumis, les refuzniks. Malgré, un internationalisme virulent, nos révolutionnaires des deux rives du Rhin répondirent au pas cadencé à " l’Appel ". Terrible leçon qu’il fallut refouler dans les replis de l’inconscience.
  2. En 39, on rejoua la même partie de rebelotte. Le fascisme eut aussi une vertu mobilisatrice. Cette fois, l’Internationalisme fonctionna pour preuve les deux affiches du PC (le Parti Collabo).

    Pour le plaisir de médire, je signale que le Camarade Thorez avait compris qu’il fallait sauver l’avenir en rapatriant ses gaules chez Staline le Compatissant. De plus, nos élites intellectuelles, comme toujours, trouvèrent chaussure à leurs petons (j’allais écrire Pétain) exemple, la fringante Marguerite Duras qui, à la Kommandantur, œuvrait à la distribution du papier destinés aux éditeurs.

  3. Le traumatisme justifié n’engendra pas de démesure mémorielle pendant de longues années. Le Grand Général refusait de sacrifier à l’exercice, car l’ignominie américaine et churchillienne perdurait dans sa mémoire rancunière. Nous faillîmes être teutonisés, puis administrés comme une colonie US. Qui se rappelle de l’outrage ?
  4. Le temps fait le deuil, certes, il faut donc raviver la flamme avec une ardeur mémorielle délirante. Même dans ce domaine, la société du spectacle fit ses ravages. La marchandisation de la mémoire ajouta une double couche de surenchère touristique et " merdailliaire " (distribution de " merdailles " à des " vétérans" labellisés).
  5. L’épisode que nous venons de vivre atteint des sommets grand-guignolesques. La mémoire devient de plus en plus onéreuse et tapageuse. La reconstitution ressemblait à une mauvais farce, même, les parachutes n’était pas d’époque ! Les discours sirupeux et compassés faillirent me faire briser l’écran de mon ordinateur réquisitionné au détriment de ma jactance dans Divergences. Biden ne peut s’empêcher de placer un appel vibrant à Dieu. L’âge rapproche du terme ?
  6. La mémoire publique ressemble trop aux filles du même nom fières de leurs appâts rances.
  7. Une fois, j’eus la mauvaise idée de visiter le mémorial de Caen. Traumatisme mnémique, le nazisme effleurait à peine de la mise en scène. Il ne fallait pas heurter les touristes teutons en goguette. Paraît-il qu’il ont amélioré la scénarisation ? Pas envie de contrôler !
  8. Il faut le talent de Boris Vian pour "aller cracher sur les tombes", ou la légitimité dans l’horreur des deux guerres de L.F Céline :
Vous serez là, entre frères de race, je vous le garantis... Vous trouverez pas beaucoup de noms Z sur les Monuments de la dernière... les monuments de vos morts... nos pissotières à fantômes, nos dolmens pour cons dociles, pour nos cadavres super cocus... ils disent pourtant bien notre passé, nos infects "monuments aux morts"... notre présent, tout notre avenir... On les regarde pas d’assez près, jamais d’assez près, je trouve, ces méridiens de notre chance... Tout est pourtant bien nettement écrit dessus... dans le granit et dans le marbre…
Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l’or et devant la merde !… Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n’eut jamais dans toutes les pires antiquités… Du coup, on la gave, elle en crève… Et plus nulle, plus insignifiante est l’idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le cœur des foules…  »

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D’un Céline l’autre.
L’extrait de Bagatelles pour un massacre fait allusion à l’absence de noms commençant par Z sur les monuments aux morts de la Grande Guerre. Qu’est ce Z anonyme et mystérieux.

  • Un façon de taire Z…blum où Z…Stein ? Peut-être, mais pas sur les monuments aux morts des campagnes où en 1914-18 la présence juive rurale était exceptionnelle.
  • En zone urbaine, l’absence de Zmettrait en évidence, que la bourgeoisie juive savait protéger sa progéniture mâle. Pourtant un certain capitaine Dreyfus sert à Verdun "au chemin des Dames".
    Il me semble que les juifs de France étaient tout aussi patriote que les goyim. on retrouve l’équivalent en Prusse, le grand philosophe Hermann Cohen écrivit en 1915 : "qu’en dans les tranchées la germanité et la judéité se rassemblaient ".

La présence du judaïsme en Normandie correspond à deux flux migratoires. D’abord, celui de la conquête romaine, puis celui des Marranes portugais remontant avec les marins normands de retour du Brésil.
Je n’ai volontairement pas tronqué la citation de Céline. LEs pissotières et les dolmens sans le reste aurait été malhonnête.

Traduit par Elsa Triolet, Céline part avec Gide en URSS, ce fut une claque mémorable.A son retour, sa plume déjà caustique devient acide et destructrice. Il tire sur tout ce qui bouge.

Son extrémisme de langue et d’écriture lui valurent d’être mis à l’index et retiré des salons parisiens pendant l’Occupation.

On aime ou pas son style, mais sa fulgurante et son rythme le rapprochent d’une certaine forme de poésie. « Baisse la tête Béberre, on fonce » (Béberre son chat). A lire à voix haute.

Je n’ai volontairement pas tronqué la citation de Céline. Les pissotières et les dolmens sans le reste aurait été malhonnête.

La notice : https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Ferdinand_C%C3%A9line fait parfaitement le tour du personnage, l’allumé de la plume et l’atrabilaire social.

L’antisémitisme de Céline est à remettre dans le contexte (cf l’article de Zeev Sternel : l’antisémitisme appartient à la culture européenne). L’actualité, hélas, nous replonge dans la merde.

Mein Kampf n’a jamais été interdit à la vente. C’est même un best-seller. Je signale au passage qu’il fut traduit en français par deux groupes antinomiques :
- Des maurrassiens ayant perçu la virulence anti-française du moustachu.
- Des membres de la LICRA de l’époque dont des polytechniciens, afin de démontrer le délire antisémite. La notice Wikipédia est assez complète.

Ce matin, je viens de me fâcher avec une amie dont une grande partie de sa famille fut assassinée à Sobibor. Elle voulait me convaincre de voter Front popu, malgré son antisémitisme patent, son soutien au nationalisme et autres dérives fascisantes et staliniennes… Dur. N’ayant pas de carte d’électeur, je suis à l’abri de la tentation !!!!] fait parfaitement le tour du personnage, l’allumé de la plume et l’atrabilaire social.

Pour cerner en profondeur la question de Céline lire aussi :

https://textes.trusquin.net/spip.ph...

https://www.google.fr/books/edition...

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/w...
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Que dire d’autre ? On rejouera de nouvelles "Bagatelles pour un massacre" qui nous mettrons encore dans de " Beaux draps" en forme de linceul tricolore.

" Les lieux de mémoire dressent dans le granit l’amnésie."

 Le refus.

De génération en génération, il faudra décider si l’on répond à l’appel de mobilisation. En partant du principe que nul ne peut refuser la convocation de la mort, il faut la regarder en face, droit dans les yeux sans ciller. C’est le moment de laisser tomber les illusions, les idéologies dévastatrices, les mauvaises " foi-s " et aussi les bonnes !

Pour ma part, je tiens à préciser quelques convictions :

  • Le retrait de la panurgie est indispensable, sous peine de participer à moutonnerie généralisée largement encouragée par l’exhortation patriotique.
  • Face à la trahison des clercs et des partis ouvriers, l’insoumission et l’objection de conscience resteront toujours un acte individuel.
  • La misère de l’antimilitarisme sert à refouler la honte politique. La guerre est un moyen de poursuivre la politique et de sauvegarder l’honneur des dirigeants. Les discours à vomir abondent.
  • Le pacifisme sera toujours un discours douteux, car polyphonique et ancré dans la politique.
  • Face à des situations d’exception, l’avenir n’est jamais certain, la démarche fondamentale de distanciation devient un impératif.
  • C’est une raison pour que l’appliquer en permanence.
  • On reproche souvent à cette démarche son caractère élitiste. C’est une erreur, car elle ne correspond pas une " volonté collective ", mais à une démarche individuelle consciente des risques encourus.
  • D’ailleurs, le refus des armes correspond en profondeur à une démarche refusant la militarisation sous toute ses formes.
  • Yves fait le lien entre militaire et militant. Il a parfaitement raison. Les deux s’appuient sur des rites symétriques : défilé, chants, drapeaux, bannières, obéissance aux slogans…
  • La militarisation de la pensée signe une défaite.

Cette courte évocation ne permet pas d’approfondir une vraie réflexion sur le consentement meurtrier pourtant fondamental.

Caligula : "… Je viens de comprendre enfin l’utilité du pouvoir. Il donne des chances à l’impossible. Aujourd’hui, et pour le temps qui va venir, ma liberté n’a plus de frontières. " (Camus- Caligula, Acte I, scène 9)

Est-ce une fatalité que le Maître (le Pouvoir) dispose dans sa folie ordinaire, de ma liberté et de ma volonté ?

Consentir, c’est déjà tuer l’autre à l’arme symbolique de ma trahison en vers moi-même.

Consentir implique que l’on contamine à son tour le monde par la violence sur l’autre et, par conséquence, sur soi.

Toute commémoration est réminiscence de l’ombre qui se cache en nous.

Pour conclure :

Cette photo datant de début des années 50, est celle du bistrot de ma grand-mère. Après le bombardement, le relogement, les dommages de guerre et la reconstruction. Les bombardements (la destruction des infrastructures ) étaient planifiés comme le relogement dans les baraques en bois qui arrivèrent très vite. Je précise que ce bistrot était juste à côté de l’hôpital irlandais (Les gentils bombardeurs) où travaillait Samuel Beckett en tant que brancardier jusqu’au milieu de 45).

D’ailleurs, enlever les rideaux et mettez des barbelés… surprise, surprise !

La logistique prime. Mossoul, Marioupol … Je détruis donc je reconstruis ce qui fait marcher les entreprises. América first et propagande russe, même combat.