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Je me souviens d’une des premières fois où, gamin, j’ai entendu des hommes chanter "le Chant des marais" .
C’était à l’entrée du camp de concentration nazi du Struthof, en Alsace. Il faisait froid et gris.
Il n’y avait, dans mon souvenir, que des hommes. Nous n’étions pas nombreux.
Mon père, ancien déporté de Mauthausen, le murmurait ce chant.
Ce chant je vais l’entendre ensuite à toutes les commémorations liés à la déportation, à tous les anniversaires, à toutes les occasions où les survivants des camps se sont retrouvés.
Mais un jour dans notre vie, le printemps refleurira.
Liberté, liberté, chérie, je dirai "tu es à moi."
O terre enfin libre, où nous pourrons revivre, aimer, aimer.
Ce chant je ne peux l’entendre sans être ému, sans être en colère, sans me souvenir de ce matin gris en Alsace.
Peut-être que cette émotion vient de ce que ces hommes sont de "MON" camp : antifascistes, résistants, juifs, gitans, homosexuels, sous-hommes ?
Mais peut-être aussi que je peux élargir mon univers et essayer de comprendre toutes les commémorations pour la mémoire des autres.
Soldats américains, anglais ou canadiens tombés sur les plages de Normandie ? Oui.
Poilus tués dans les tranchées de 14-18 ? Pourquoi pas ?
Ils auraient du refuser, se revolter, déserter ? Oui, et alors ? Comment ne pas entendre sans frémir :
Adieu la vie, adieu l’amour
Adieu toutes les femmes…/…
C’est à Craonne sur le plateau
Qu’on doit laisser sa peau
Alors je peux entendre la soufrance du peuple algérien, mais aussi des exilés d’Algérie, celle des Harkis, celle des républicains espagnols, celle de tous les peuples colonisés, des Africains réduits en escalavage, des Indiens d’Amérique… Car toutes ces souffrances sont universelles.
Pour comprendre l’Histoire dont nous sommes issus, pour faire collectivement ce "travail de mémoire", pour ne pas oublier pourquoi des gens ont souffert, pourquoi ils ont combattus, il n’y a pas tellement d’autres espaces que celui des commémorations.
Alors oui, je sais bien la récupération par l’État, par les États, des sacrifices des soldats (et plus généralement des peuples) pour assurer la "cohésion de la Patrie". Cet aspect des commémorations est immonde. Les discours sur les héros, quels qu’il soient, par les descendants des pouvoirs qui les ont envoyés se faire tuer ? Non merci. La Patrie, l’Armée, la guerre… Je veux les refuser. Totalement (Cf : Note2)
Mais refuser cette récupération patriotique ce n’est pas prendre ce petit air méprisant des anarchiste pour la bêtise populaire.
Ce dont témoigne très bien notre Brassens dans :
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n’écoutant pas le clairon qui sonne ;
Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux…
et qu’il a d’ailleurs exprimé bien mieux dans une chanson, un peu oublié : les deux oncles
C’était l’oncle Martin, c’était l’oncle Gaston
L’un aimait les Tommies, l’autre aimait les Teutons
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts
Moi, qui n’aimais personne, eh bien, je vis encore
Alors si je suis prêt à soutenir la tribune de Michel Sourouille, dirigé contre le Service National Universel, et qui demande que le droit à l’objection soit reconnu quel que soit les circonstances, y compris lors de la journée Défense et Citoyenneté. Je ne suis pas d’accord du tout avec l’affirmation contenue dans le titre et dans l’article de Divergence qui l’accompagne : "Le « D-Day », un Jour J, un non évènement".
Caillou.
Note 1 :
Le chant des Marais, en allemand, "Wir sind die Moorsoldaten", c’est le témoignage d’une internationale de la Déportation.
Il a été écrit et composé par des détenus du camp de concentration de Börgermoor, en Frise, au nord-ouest de l’Allemagne, ouvert en juin 1933 par le régime nazi.
Note 2 :
Un exemple : Les commémoration pour la Retirada de 1939 dans les Pyrénnée Orientales.
Depuis des années un petit groupe de bénévoles luttent pour faire découvrir les chemins qui ont permis aux Espagnols républicains de traverser la frontière lors de la chute de la République en 1939. Il fallait fuir au plus vitre l’effroyable répression franquiste.
Et comme tout cela demande un peu d’argent ils se sont adressés aux corps constitués, de part et d’autre de la frontière : Prêfet, Conseil Général, Mairies etc. Qui du coup pont transformés ce moment d’émotion et de receuillement, à coup de discours, de minutes de silence, de drapeaux inclinés (et de clientelisme), au point de gommer le caractère "révolutionnaire" de la république espagnole.
Est-ce qu’il faut du coup leur en laisser le monopole ? Est ce qu’il faut s’abstenir d’y participer ? Non.
