Divergences Revue libertaire en ligne
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Manichéisme : suite du débat.

C’est toujours intéressant de discuter d’un texte, ses différentes lectures ont toujours une allure projective.

1 – je ne vois pas très bien en quoi le texte de Mato-Topé prêche pour la nécessité d’être manichéen. De toute façon ce syndrome fait partie de notre pathos. Il se traduit par une tendance lourde d’exclusion binaire et réciproque.

2 – Hélas oui, il est très difficile de sortir de ce schème qui irradie toutes les pensées occidentales. Il faut aller puiser dans les pensées extrême-orientales pour trouver quelques nouveautés. Mais attention, pas de fascination exotique, car le dualisme existe aussi dans le bouddhisme et la pensée indienne.

3 – Attention, je crois, que le monolithisme supposé du persécuteur (l’Église dans le cas des Cathares) n’est qu’une façade servant à masquer les divergences internes. Les persécutions éliminent certes, mais aussi permettent de contenir les tensions.

4 – l’Unique invoqué par Yves sent le plotinisme avec sa longue construction concentrique de l’Un.

5- « L’imprécateur Max Stirner, qui en avait fait son hochet dans une confusion entre individualisme et individuation, dans l’Unique, pas d’altérité externe, pas d’antagonisme ni d’Eros, pas d’altérité intime, pas d’inconscient. »
D’abord, le principe d’individuation est au cœur de l’Unique qui est une révolte féroce contre l’enfermement prussien, luthérien et holistique du marxisme naissant. L’individuation est précédemment mise à jour par la pensée scolastique (individuatio), ce n’est donc pas la nouveauté que les psycho-penseurs s’efforcent de nous vendre. Elle équivaut à la différenciation (chère à nos idéologues de la modernité, cf Leibniz et Schopenhauer). Stirner refuse catégoriquement la « gueuserie universelle » de l’identité collective : l’homme générique et le prolétariat par exemple.
Je reconnais que le développement de l’individualisme parfaitement identifié par Tocqueville brouille les pistes. Toutefois, c’est bien un je et un ego qui pense, jamais un on. La pluralité des je différenciés forment le nous. Ce que Kierkegaard avait lui aussi compris dans son aversion de Hegel qu’il partageait avec Stirner.

6 – « Tous les totalitarismes sont fascinés par le monisme de la monade autistique, et ravagés par une intense angoisse de morcellement, qu’ils imposent aux autres, à ceux qu’ils tentent de détruire. »
Les totalitarismes tentent désespérément de ressembler au modèle théorique et psychique qu’ils « pensent penser ».
« Le monisme de la monade autistique ». Les Tot. me semblent plutôt fascisés que fascinés. Toutefois, la figure du chef permet, un certain temps, à la machination de fonctionner. La guerre reste le dénominateur commun de leur survie. Je parlerai alors de monisme collectif plus qu’autiste. Le totalitarisme n’est pas coupé du monde, il est le monde dans sa volonté impériale et impérialiste.
Peut-être n’aiment-ils pas le morcellement, mais ils divisent pour régner ?

7 – « Bien et mal sont des réalités éprouvées, dans l’âme et dans la chair, avant même d’être des principes, des archétypes, et seuls des esprits se croyant supérieurs les taxeront d’« humain, trop humain ».
La doctrine augustinienne a cherché à rabattre le mal sous la notion de « privatio boni », d’absence de bien, conception réductrice, unilatérale, contre laquelle Jung s’est énergiquement élevé, dans son ouvrage « Aïon, Études sur la phénoménologie du Soi » en particulier. »

« Les différentes idéologies, de droite comme de gauche, fonctionnent sur le même mode, le mal ne devrait pas exister si...et là les solutions se déclinent, invariablement empêchées par quelques « autres », supports de projection inconscients, concessionnaires du mal justement.
Tant que le mal, réduit à la notion de faute, peut être rejetée sur l’autre, le petit Moi se sent à l’abri, pense-t-il. La culpabilité constitue peut-être un premier retournement de la question vers soi, mais présente aussitôt le risque de s’engluer en se contentant de s’en tenir là, de ne pas descendre dans la faille.
Prétendre nier le mal, ou tenter de l’éliminer, revient à le renforcer, dans une dynamique énantiodromique, « course en sens contraire » selon le terme employé par Héraclite. »

Bien et mal, des réalités éprouvées… Et si cette dualité primaire n’était qu’une construction historique et théologique indispensable à toutes les pensées totalisantes et dominatrices qui s’appuient sur le psychisme (j’utilise à défaut ce terme) pour fixer son emprise. S’interroger sur la réalité, la construction de la vérité n’est pas l’apanage des esprits supérieurs, mais la nécessité d’interroger, même et surtout, les schèmes qui nous modèlent.

La question du mal mérite en effet notre attention tant elle hante certains esprits pourtant bien équipés d’un cerveau pénétrant : Saint Augustin, Kant, Ricoeur, Arendt, Nabert… pour ma part, il me semble très dangereux de le traiter « en-soi » et « en soi » sans l’inclure dans une réflexion globale sur une éthique libertaire. Sinon, je crains une dérive gnostique.

Peut-on avoir un descriptif de Aïon de Jung ?

Rabattre le mal sur la faute perpétue effectivement le pathos helléno-judéo-chrétien. Je ne suis pas certain que l’introspection permette de sortir du questionnement. Et, il peut être plaisant de pratiquer l’énantiodromique, ce que nous faisions gamins en faisant la course à contre-sens dans les escaliers mécaniques. Le dernier arrivé devait aller chiper des bonbons.

8 – « L’idée que ces deux pôles fassent justement partie constituante de l’unité fondamentale… » La dualité comme constituant de l’unité fondamentale : cela suppose que cette unité ne soit pas elle-même la pure abstraction vide du concept. Le christianisme conscient de la limite du raisonnement dualiste a fait la longue promotion de la pensée trine (trinité des théologiens). Ce que les hegelo-marxistes s’empressèrent de faire avec la dialectique. Il ne suivit pas de séculariser pour libérer la pensée de ses attaches historiques.

9 – « La résistance à considérer le mal comme réalité à part entière en conjonction dynamique irréductible avec son opposé le bien vient sans doute de ce qu’alors, si éthiquement dans le même temps la projection sur l’autre n’est plus possible, il va falloir aller chercher en soi où il se niche, considérer ses profondeurs, ses ténèbres. »

Pour moi, le mal n’est pas une réalité, mais une narration pédagogique culpabilisante. La dualité Mal/Bien referme le débat nécessaire à propos de l’éthique sur la morale devenue moraline manipulable. Les prêtres et les doctrinaires savent parfaitement utiliser ce procédé. J’ai déjà évoqué les limites de l’introspection je préfère l’épochè phénoménologique.

Au plaisir de poursuivre ce débat.

Dominique, stirnérien inconditionnel.