Manichéen. A l’origine, "manichéen" désigne l’adepte d’une grande religion syncrétique née au Moyen Orient au IIIe siècle et qui prétendait faire la synthèse entre zoroastrisme, bouddhisme et christianisme. Son succès fut tel que le manichéisme menaça l’hégémonie de l’Eglise catholique : Saint Augustin lui-même sera manichéen durant neuf ans avant de devenir chrétien. Qualifié d’hérésie, le manichéisme fut combattu avec une sainte fermeté dans tout le monde et en particulier en l’Europe jusqu’à l’éradication des cathares ; en Flandres, en Angleterre, en Allemagne, un grand nombre périrent par le fil de l’épée ou brûlés vifs et, en France, une croisade fut même organisée : les massacres des Albigeois en 1209 ou les bûchers de Montségur en 1244 témoignent de la résolution de l’Eglise à faire disparaître jusqu’aux cendres des derniers hérétiques. Mais cette victoire sans appel ne suffisait pas, il fallait encore faire en sorte que l’idée même du manichéisme soit enterrée sous une chape de préjugés : la langue sert aussi à cela.
Aujourd’hui, c’est chose faite et, porteur d’une forte connotation péjorative, le terme est utilisé pour disqualifier une pensée ou une prise de position. Pour les esprits forts, il convient de se garder d’être manichéen afin de rendre justice à la vraie complexité du monde qui ne permettrait plus de distinguer nettement les frontières entre le bien et le mal. Il est bien entendu qu’être manichéen signifie développer une idée naïve dépourvue de toute nuance, pour ne pas dire simpliste, une pensée qui prétend dire la vérité et qui peut être instrumentalisée à des fins de mobilisation politique. Quelle horreur ! La dénonciation du manichéisme s’accorde parfaitement à l’air du temps qui proclame à la fois la mort du héros et la fin des idéologies.
Pourtant, comme Robert Guédiguian le fait dire à un des protagonistes de A l’attaque ! : "Un peu de manichéisme de temps en temps, ça fait du bien !" Même si les Cathares (ce qui signifiait les "Purs") n’ont jamais existé dans la réalité tout comme les monstres absolus dépourvus de toute humanité ("Himmler rentrait chez lui par la porte de derrière pour ne pas réveiller son canari" rapporte Malaparte dans Kaput), un choix binaire est exigé dans un grand nombre de situations, de moments historiques où la position du juge suprême - sa chaise en hauteur lui permettant de dominer le monde - s’avère une imposture : "car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscénium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse" (Aimé Césaire) d’autant que le refus de prendre parti conduit, le plus souvent, à faire le dos rond ou à se réfugier dans la cave en attendant la fin de la guerre... Sans aller jusqu’à évoquer les heures sombres de l’occupation et de la collaboration, même un conflit social de faible intensité implique une prise de position qui ne se satisfait pas de l’entre-deux : je vote la continuation du débrayage ou la reprise, collectivement, on met en place un piquet de grève ou on respecte "la liberté du travail", etc.
TINA ("There Is No Alternative" sous-entendu au "global free-market capitalism") était l’acronyme préféré de Madame Thatcher qui en usait à l’envi pour imposer ses options politiques en ancrant la conviction qu’un choix même binaire était devenu illusoire. A l’heure où ses héritiers sont au pouvoir un peu partout dans le monde - un free-market socialist dirige désormais le FMI - et cherchent à faire accroire qu’il n’existe pas d’alternative à leur politique (répétez après moi : l’augmentation de l’espérance de vie implique le recul du départ en retraite), il convient de la qualifier de mortifère, un terme certes sans nuance, manichéen même, mais qui dit bien l’extrême péril qui nous menace.
Mato-Topé, Le Monde Libertaire, n°1498 du 13 au 19 décembre 2007, p.9.