Origine
Le texte de cette partie du livre - Déserteurs et insoumis de la grande guerre (1914-1918)
Editions Trabucaire a été publié ici sans les notes. Pour prendre connaissance de ces dernières et du reste il convient de se procurer ce livre.
Les anarchistes espagnols et le renouveau du mouvement antimilitariste. L’aide aux désertions pendant la guerre
Le contrôle est resserré aussi sur les anarchistes espagnols, quand ils représentent une menace terroriste. L’état nominatif des anarchistes ou révolutionnaires susceptibles de commettre un attentat en Espagne et domiciliés dans la circonscription de Perpignan est dressé en 1908. Ils sont cinq, trois cordonniers, un plâtrier et un coiffeur. Aucun n’a adhéré à une section antimilitariste des Pyrénées-Orientales. À la suite des événements de 1909, la menace est considérée comme plus importante par la police, puisqu’il y a 25 000 réfugiés espagnols en France, dont 7 000 dans le seul département des Pyrénées-Orientales247. En août 1910, le commissaire spécial de Cerbère informe le préfet, avec soulagement, qu’un décret d’amnistie est prévu pour les déserteurs et les insoumis, après celui touchant les révolutionnaires réfugiés à l’étranger. « Ce sera donc, pour notre région, un bon débarras que le départ pour leur pays de ces réfugiés espagnols. ».
Tous ne rentrent pas et, à partir de cette date, des actions communes regroupent les militants français et espagnols. Ces actions ont pour but, entre autres, d’alimenter les anarchistes catalans en armes et en matériel de propagande antimilitariste. En octobre 1910, la police surveille un nommé Marcé, domicilié à Llançà et travaillant à Cerbère pour la maison de transport Mitjavile. Il est à la tête d’un groupe révolutionnaire et anarchiste et reçoit des armes, en particulier des revolvers provenant de Belgique, armes qu’il doit transmettre à Francisco Miranda à Barcelone. « Marcé a introduit en Espagne, pour être distribués aux soldats, plusieurs milliers d’imprimés antimilitaristes intitulés "A los quintos". »
La police a réussi à remonter la filière et donne les noms des militants anarchistes impliqués. Aucun de ces militants n’a, semble-t-il, participé aux sections locales de l’AIA. Les imprimés émanent de Charles Malato de Paris. Ils ont été portés à Perpignan et remis à Octave Méran par un nommé Barnabé Guiraud, cafetier et commissionnaire à Latour-de-France, qui fait deux fois par semaine — le mardi et le vendredi — le trajet de cette localité à Perpignan. Méran les a donnés, suivant les instructions reçues, à un mécanicien ou chauffeur de la compagnie du Midi, faisant le trajet de Narbonne à Cerbère et qui, pour la circonstance, a emprunté le nom de Rigail. Ce mécanicien ou chauffeur a remis armes et tracts à Marcé. « En remettant le paquet de ces imprimés à Méran, Guiraud lui a dit : "De la part du groupe". Le groupe visé, n’est autre que celui de Charles Billès, anarchiste militant à Latour-de-France, ami de Vigo Almereyda. J’ignore si Billès a reçu ces imprimés directement de Paris, ou si avant de lui parvenir, ils ont suivi toute une filière°. » La référence àAlmereyda est intéressante, puisque cet anarchiste individualiste a des attaches familiales dans le département.
Le 3 juillet 1914 un meeting international se réunit à Perpignan. 400 travailleurs dénoncent la répression gouvernementale, les orateurs espagnols stigmatisent le « macaque », Alphonse XIII. Les militants des Pyrénées-Orientales demandent la liberté pour les mutins et « les camarades » du « Sou du Soldat"’ ». Quelques jours plus tard, le commissaire spécial de Cerbère signale le passage de deux anarchistes espagnols qui devaient organiser une réunion à Perpignan, Eusebio Carbo et Juan Domingo dit « Pierre ». La réunion est un échec, mais Carbo"’ reste à Perpignan. Il n’est pas le seul, semble-t-il. En 1921, le ministre de l’Intérieur signale au préfet un anarchiste qui fait la liaison entre les agitateurs espagnols et français. Cet anarchiste espagnol, Mariano Gimeno Arino, réside à Perpignan depuis 1909. Arrêté et expulsé en 1909, il serait revenu dès 1914, bernant les services de police. Les anarchistes sont localement actifs dans certaines communes. -
Maureillas et les Aspres restent pendant la guerre un des deux foyers anarchistes du département avec Latour-de-France. Le premier semble avoir joué un rôle dans l’insoumission ou la désertion de soldats, travailleurs du liège et bouchonniers. Il y a en effet une surreprésentation de cette profession parmi les déserteurs et les insoumis 14 dans les Pyrénées-Orientales et 18 parmi les émigrés. Beaucoup résident ou sont inscrits à Maureillas, les autres à Céret et à Llauro. Les liens avec les anarchistes espagnols, nombreux dans la profession, sont évidents, même si la police a du mal à les analyser. Les changements d’identité sont fréquents, et relativement faciles, en Espagne, ce qui explique les difficultés des services de police. Ainsi, en 1916, un anarchiste espagnol envoie, de Maureillas, des lettres à un militant de Madrid. L’identité est hypothétique et il s’agirait de Blas Colomer Codoyn qui aurait pris, en janvier 1915, le nom de Manuel Iglesias Bengoechea. Il est déserteur en Espagne, depuis novembre 1915. Emprisonné puis en liberté provisoire, il a pris la fuite en France. Il semble y avoir joué un rôle important. En mars 1916, un groupe anarchiste est signalé par le maire de Céret, à la fabrique de bouchon Trescases. Il précise même qu’« il serait tout au moins nécessaire d’envoyer périodiquement à Céret une brigade mobile pour la surveillance des étrangers suspects, presque tous bouchonniers espagnols ». Cette demande est soulignée dans sa lettre, pour en montrer l’urgence. Le commissaire central confirme les craintes du maire de Céret en ce qui concerne les travailleurs du liège. A Céret, Blas Colomer a travaillé chez le patron bouchonnier Trescases chez qui il était « carreleur à la préparation du liège ». Selon André Hirigoyen, dit « Prosper », il a participé, avec d’autres Espagnols, à la grève du 27 juin 1912. En 1914, il aurait quitté la région pour Paris, ce qui n’est pas sûr, puisque le commissaire conclut que « les anarchistes qui sont très nombreux à Maureillas, Céret et Le Boulou, se renferment dans un mutisme complet, quand on les interroge sur le compte d’un compagnon. Les contremaîtres et les patrons, eux-mêmes, manifestent une certaine crainte à leur égard."’ » Nous verrons que cette pratique de l’amnésie sélective est fréquente dans le département pendant la guerre.
Mais il est étrange de constater que dans des communes proches de la frontière, la police semble impuissante face à une organisation anarchiste bien implantée dans une profession. En mai 1916, le commissaire central de Perpignan signale l’expulsion de trois Espagnols, Manuel Vert (alias José Miranda), Juan Berna y Marinez, Elias Molto y Reig. Ils ont séjourné à Maureillas, Llauro et Perpignan où ils ont eu des relations avec Sébastien Castello y Lamas, révolutionnaire, cordonnier anarchiste. Ce sont aussi des ouvriers bouchonniers. Un poème en espagnol trouvé sur eux est manifestement inspiré par les idées anarchistes et par l’opposition à la guerre : « Redenciôn. Sin patrias, Dios ni leyes, autoridad ni estados [...] Feliz seria el hombre [...] Sin lucha fratricida, sin esa eterna guerra. » (Rédemption. Sans patries, ni Dieu, ni lois, ni autorité, ni états [...] Heureux serait l’homme [...] Sans lutte fratricide, sans cette guerre éternelle.) La police a tendance à assimiler le pacifisme ou l’antimilitarisme, à l’influence des services secrets allemands. Dans ce cas, elle accuse Miranda de germanophilie, sans véritable preuve, semble-t-il : « Miranda serait nettement germanophile et ne cacherait pas ses opinions ; mais je n’ai pu recueillir sur ce point, aucune précision, car les personnes qui m’ont donné ce renseignement avaient l’air d’être retenues par la crainte258. »
La peur qu’ils susciteraient, selon le commissaire spécial, ne semble pas justifiée par des actes de violence, actes non recensés dans les archives. Ils encouragent à la désertion et ils aident peut-être. Sans cela comment expliquer les trente-deux ouvriers du liège qui désertent ou qui sont insoumis ? Ont-ils aussi aidé leurs compagnons de forêt, les charbonniers, bûcherons et scieurs (12 déserteurs et insoumis pour ceux qui résident dans les P.O.). Un seul, l’anarchiste Luc V..., est arrêté en février 1918 et condamné à deux ans d’emprisonnement pour s’être « livré, le 25 janvier dernier, à un acte de sabotage dans l’usine Julio Pons de Bages où il était employé ». Né à Setcases259 le 16 mars 1890, le journalier a brisé 31 bombonnes d’acide chlorhydrique pour saboter un atelier. Il n’est pas certain que son geste soit politique puisque la veille il avait été licencié de la distillerie pour manque d’assiduité au travail.
À Latour-de-France, la surveillance des anarchistes est organisée autour de « trois individus du nom de Gil y Rue et portant respectivement les prénoms de Francisco, Thomas et Juan ». Francisco, pacifiste, « le plus intelligent », habite Latour-de-France depuis le 15 octobre 1915. Il est en relation avec un nommé Isidore Real y Serre, ouvrier mineur à Estagel, « sujet espagnol, révolutionnaire, anarchiste, propagandiste par le fait ». Un autre, Manuel Gil y Gil, est établi depuis octobre 1918 à Palalda. Selon le commissaire, le foyer espagnol tend à s’étendre puisqu’« à Estagel et Maury, anarchistes espagnols et libertaires français se donnent la main261 ». Le directeur des Postes et des Télégraphes du département signale d’ailleurs au préfet, le 10 décembre 1918 que la revue L’Idée Libre262 est reçue par un anarchiste de Latour-de-France. Il donne cette information car « cet opuscule contient des tracts, tendant à créer un courant de renoncement et de sympathie en faveur de nos ennemis ». C’est en fait un numéro consacré à la révolution russe’.
L’inaction des antimilitaristes des Pyrénées-Orientales pendant la guerre
L’activité militante de quelques groupes anarchistes espagnols contraste avec l’atonie’ qui caractérise l’ensemble du mouvement antimilitariste des Pyrénées-Orientales après la déclaration de guerre. C’est d’ailleurs identique sur le plan national. La CGT locale, à l’exception de Mouton, secrétaire de l’Union départementale en 1916, semble inactive. Tabard, du syndicat des transports, un de ceux qui votent toujours, au Comité confédéral, avec Merrheim contre Jouhaud, écrit à Mouton le 24 octobre 1916 : « Nous disons que si le malheur a voulu que nous n’avons pu empêcher la guerre notre devoir est de nous souvenir des résolutions de nos congrès et de chercher à renouer les relations internationales [...] C’est pas notre guerre, c’est la leur, eux seuls [les propriétaires] y trouveront des bénéfices265. » Même si les idées les rapprochent de la minorité opposée à la guerre, la pratique de ces syndicalistes en semble éloignée.
Quelques militants, isolés, cherchent à lutter contre le conflit qui les révolte. C’est le cas de Joseph Guisset266 de Prats-de-Mollo et de Ferréol André Matheu267 de Céret. Mais leur action est trop réduite pour avoir été signalée par la police. Pour cette dernière, en 1917, rien ne se passe à Perpignan, ni le journal L’Union des Métaux, ni des tracts pacifistes ou révolutionnaires se rapportant au 1er Mai, n’y sont distribués ou vendus. Le commissaire termine son rapport de façon catégorique : « Il n’existe ici aucune imprimerie suspecte ou clandestine2". »
Les anarchistes locaux ne sont pas mieux lotis et les autorités ne craignent pas beaucoup leur action. En septembre 1915, le ministère de l’Intérieur s’inquiète des propos tenus par l’anarchiste Pierre Martin qui prétend avoir à Perpignan des amis très disposés à donner asile aux insoumis et aux déserteurs, et à leur faciliter au besoin le passage de la frontière d’Espagne. Dans son rapport, le commissaire central"’ fait un tableau plutôt lénifiant des anarchistes perpignanais. Pierre Martin n’est jamais venu à Perpignan, mais y est connu de deux anarchistes. Louis Morel, 53 ans, camelot, sans domicile fixe, et l’inévitable Michel Vassail l’ont rencontré dans des congrès. Ces deux hommes, ainsi que tous les anarchistes, sont, depuis le début de la mobilisation, l’objet d’une surveillance très étroite de la part de la police et « leur attitude n’a [pas] fait l’objet de remarques défavorables ». Le groupe anarchiste de Perpignan, composé de Français et d’Espagnols, a été fortement réduit par la rentrée en Espagne de la grande majorité de ses membres espagnols après l’amnistie accordée aux délits commis lors des événements de Barcelone en 1909. La mobilisation lui a enlevé la plus grande partie des membres français. Selon le commissaire, « il ne reste plus à Perpignan que quelques vieux dirigeants anarchistes, qui ne se sont plus réunis depuis le début de la guerre et qui observent une attitude très correcte en raison de la surveillance sévère exercée sur eux. Ce n’est certainement pas parmi eux que se trouvent les complices supposés de Pierre Martin. »
Il pense d’ailleurs, comme l’ensemble des services assurant la surveillance, que la proximité de la frontière espagnole, son étendue, la multitude des voies qui y conduisent, particulièrement dans les régions montagneuses et la mise à la disposition du public de cartes de tourisme très détaillées facilitent considérable-ment la tâche des déserteurs, qui n’ont pas besoin de complices en Roussillon pour passer en Espagne. En conclusion, il n’y a pas de danger anarchiste. Et pourtant un anarchiste continue à militer à la fin de la guerre et à aider les insoumis et les déserteurs, mais, curieusement, ce n’est qu’en 1919 qu’il est signalé272, ce qui en dit long sur l’efficacité des services de surveillance. Louis Montgon s’installe à Perpignan seulement en 1917. La même année, il héberge un insoumis qui est pris chez lui. En 1918 il essaye, par Escaro, de faire passer en Espagne une femme qui été arrêtée par les gardes-frontières de Py. Le rapport précise que « bien que boiteux, Montgon fait de longs trajets dans la montagne pour franchir la frontière par les cols ».
Il semble bien que l’antimilitarisme verbal dont ont fait preuve les groupes des Pyrénées-Orientales ait eu peu d’effet sur les soldats. Deux anarchistes seulement semblent être allés jusqu’au bout de leur logique militante et ont refusé la mobilisation. À la demande du commissaire spécial de Cerbère, une perquisition de la police espagnole est effectuée au domicile de deux Français, vivant à Figueres, en septembre 1914. Ils sont tous deux originaires d’Ille’ dans les Pyrénées-Orientales. Michel V...27’ est un terrassier sans ressources apparentes et vit « très modestement du produit de son travail » sur une exploitation agricole. Il est considéré par la police comme un « comparse peu intéressant ». L’autre, Ernest A...277, est parti pour Barcelone depuis quelques jours et la police ne peut l’interroger, alors qu’il inquiète beaucoup plus le commissaire qui estime qu’il « méritait une surveillance attentive en raison de l’argent qu’il recevait de Paris ». En juin 1916, Esteve A... est accusé d’abus de confiance et de vol qualifié. Sur le document, il est originaire de « Cette ». Le commissaire spécial de Cerbère reprend l’information, le 11 juillet 1916, en modifiant l’orthographe du nom et le prénom (« A... Maurice »), mais en rétablissant la commune d’origine orthographiée « Illes » et en précisant l’inculpation, à savoir un « vol d’avoine"’ ». Enfin un télégramme adressé au préfet donne les noms des déserteurs et rectifie celui d’« Étienne A... », précise son âge (32 ans), son métier (plâtrier) et sa commune d’origine « Illes ».
La deuxième lettre279 interceptée provient de cet Étienne A... ; elle est adressée à sa mère, Maria, à Ille-sur-Têt, en décembre 1916. Elle est conservée par le ministère de l’Intérieur et son contenu n’est pas communiqué au préfet. La gendarmerie d’Ille va fournir rapidement des renseignements280. Étienne A... est né à Ille, le 5 août 1883. Il est célibataire. Quelque temps après sa libération du service militaire effectué au 12e RI, il est allé résider à Paris où il a travaillé sur divers chantiers, en faisant plusieurs métiers. Les gendarmes dressent de lui un portrait très négatif. Il est « animé de tout temps de très mauvais sentiments et n’ayant pour ainsi dire jamais fait œuvre utile de ses dix doigts ». Selon la logique policière, cela le conduit, perverti par la capitale, à adhérer au mouvement anarchiste et il est « un citoyen exécrable » et « affilié à toutes les bandes noires, il était devenu un ennemi des plus irréductibles de la société ». Pendant la période de tension politique qui précède la guerre, prévoyant, il a quitté Paris pour venir à Ille d’où il est parti, la veille de la mobilisation, pour aller en Espagne se mettre à l’abri de tout danger.
À la lumière de la situation des Pyrénées-Orientales, on voit bien que c’est sans danger que le ministre de l’Intérieur, le 1’ août 1914, à une heure du matin, prend la décision de ne pas arrêter les suspects du Carnet B283. Pourtant, le soir du 29 juillet 1914, L’Intransigeant annonçait l’arrestation prochaine des membres dirigeants de la CGT. La réunion du comité confédéral se tient selon la police284 dans une « atmosphère de peur ». Selon ce même rapport, « les grands chefs, Jouhaux, Merrheim, Lenoir, Marck, etc. étaient déjà énervés par les bruits d’arrestation annoncée. [...] D’autre part, les vérifications d’adresses opérées par la préfecture de police au domicile d’un grand nombre de militants avaient surexcité ceux qui consentiraient difficilement à aller faire un séjour à la Santé, mais qui se refusent à aller "dans les camps de concentration"[sic]. » Les dirigeants vont se réfugier chez des amis sûrs et ignorés de la police et Jouhaux parle d’aller « acheter quatre sous de tabac à Bruxelles ». Le même jour l’État-major demandait l’application immédiate des mesures prévues, point de vue soutenu au conseil des ministres par Messemy, alors que Malvy prône l’apaisement285, et avec raison. Le 2 août, les socialistes acceptent la guerre, dans un meeting à la salle Wagram, en renonçant à toute conquête, à l’exception du retour de l’Alsace-Lorraine. Le 4 août 1914, il n’y a pas de voix discordante à la Chambre pour voter les crédits militaires. Même La Guerre sociale’, de Gustave Hervé, titre le 1’ août : « Défense nationale d’abord ! Ils ont assassiné Jaurès ! Nous n’assassinerons pas la France ! » Merrheim pense que la classe ouvrière, devenue nationaliste aurait fusillé les syndicalistes qui se seraient opposés à la guerre.
De même, les anarchistes, trop peu nombreux, sont réduits à l’impuissance et selon ses dires, Almereyda rencontre le ministre de l’Intérieur, Malvy, pour que le Carnet B. ne joue pas contre eux, inaugurant une collaboration trouble289. Il se porte aussi garant de leur « tripe patriotique et républicaine2" ». Les anarchistes sont arrêtés selon leur attitude individuelle ou le plus souvent, surveillés. Mais lorsqu’il étudie les cas d’insoumission et de désertion jugés par les conseils de guerre entre août et décembre 1914, Jean-Jacques Becker observe que « leur dimension politique est très réduite29’ ». Beaucoup, comme Pierre Kropotkine, appuient l’Union sacrée. Ce dernier déclare le 2 septembre 1914 : « Mais pensez donc d’abord à battre cette armée, à reconquérir la Belgique, livrée à feu et à sang, à défendre Paris. [...] Il faudra se défendre comme des bêtes féroces. » De la condamnation de la guerre, de toutes les guerres, on passait à l’approbation de la guerre défensive de la France démocratique contre les impérialismes étrangers. Rares sont ceux qui dans les milieux anarchistes persistent dans le refus de la guerre. S. Faure lance un « Appel à la paix » en janvier 1915 et un journal Ce Qu’il Faut Dire" (CQFD), avec Mauricius, un des fondateurs de L’Anarchie en 1905. Des feuilles pacifistes paraissent en Suisse en 1915-1916 comme Les Tablettes en 1915, Demain en janvier 1916 et La Feuille en août 1917. La Feuille, avec Pierre-Jean Jouve, Jean Debrit et les déserteurs qui les rejoignent, va regrouper ceux qui restent fidèles à l’anarchisme. L’écho de ces publications reste faible, selon leurs concepteurs eux-mêmes.
La mobilisation de 1914 c’est l’échec du mouvement ouvrier dont la bourgeoisie craignait qu’il ne s’oppose à la guerre au nom d’une solidarité ouvrière internationale. Les ouvriers étaient depuis longtemps ancrés dans un contexte national : les lois, les organisations, qu’elles soient politiques ou syndicales, s’étaient construites dans le cadre de la nation et une action internationale tenait de l’ordre de l’utopie. Les masses ouvrières étaient intégrées dans les diverses sociétés et l’école avait formé, ou déformé, les esprits dans un sens nationaliste. « Ainsi, derrière les apparences, l’impuissance de la Deuxième Internationale se préparait depuis longtemps . » L’école de la République a eu raison de l’éducation à l’antimilitarisme des conférences, meetings et tracts des syndicalistes"’ et de la gauche socialiste.
La crise de l’été 14 ne se présente pas comme une guerre imperialiste, ce qu’attendaient ks socialistes et les syndicalistes, mais comme une guerre de defense de la patrie, de ses valeurs et de sa civilisation, y compris les acquis sociaux. Cela est valable pour les Français face au « militarisme » allemand et pour les Allemands face a la « barbarie » russe. Un rapport de police précise même que pour la C.G.T. « la cause de la France est devenue la cause de l’humanité » et qu’ « il faut faire du patriotisme pour sauver la République et la liberté universelle ». Cela donne naissance a un « nationalisme progressiste pour exprimer cette fusion entre classe et nation ». Léon Jouhaux, dans son oraison funèbre a Jean Jaures, le 4 aout 1914, rappelle les soldats de l’an II, pour justifier le ralliement a 1’Union sacrée contre les empereurs et les grands seigneurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie. Il ne fait que reprendre une des likes exprimées par Jaures : le prolétariat « se soulèverait tout entier le jour ou réellement l’indépendance de la nation serait en peril"’ ».
A Perpignan aussi, peu nombreux sont ceux qui continuent, par la pensée ou par l’action, a entretenir la flamme de l’antimilitarisme. I1 n’y a qu’un petit nombre de désertions et d’insoumission que l’on peut relier au formidable mouvement développé par les militants de 1’AIA dans les Pyrénées-Orientales. Si l’antimilitarisme y a joue un rôle pendant la guerre de 14-18, c’est peut-être à partir d’une imprégnation des esprits. C’est cette imprégnation qui permettait aux déserteurs et aux insoumis des Pyrénées-Orientales de franchir le pas et de braver le poids social et la chape idéologique française. C’est peut-titre aussi l’explication des solidarités multiples que l’on observe tout au long de cette étude.

