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Monothéisme II -1 - Christianisme - Vers l’hégémonie
Article mis en ligne le 4 avril 2023
dernière modification le 15 mai 2023

Saison II : le christianisme persécuté, mais hégémonique.

    •  

Pendant les tortures, les travaux continuent.

Les persécuteurs ne parvinrent pas à enrayer la pandémie christique. La « Band of brothers » [1] élargie aux émules pleins d’ardeur prosélytes ne faiblit pas devant les emprisonnements, les tortures et les exécutions publiques en scope, de plus gratos pour la populace. Le clientélisme joua des tours aux démagogues romains. Qu’est-ce que ces femmes et ces hommes qui acceptent leur mort ? Leur Dieu n’était-il pas supérieur aux dieux et déesses officielles ? Son unicité ne fait-elle pas sa puissance et sa force de conviction ? Autant d’interrogations qui semèrent le doute chez les spectateurs gavés d’hémoglobine fraîche.

Il suffit de lire la table des matières de n’importe quelle histoire des Pères de l’Église pour comprendre le raz de marée qui submergea l’Empire. D’abord, la production des Apôtres, pris d’une diarrhée épistolaire collective, puis les prêches zélés et les traductions répandirent la bonne parole. La doctrine ou dogme ne cessa d’affûter ses arguments, d’éclaircir les zones d’ombres. La liturgie fut aussi l’objet de soins attentifs. Écrits authentiques ou apocryphes (authentocs) formèrent un bloc doctrinal et « radio-potins » de la tradition orale diffusa le message dans le bassin méditerranéen. Quelques noms et leurs dates d’exercices montreront la précocité et l’intensité du phénomène :

– Ignace d’Antioche (pas de date précise)

sous le règne de Trajan (98-117)
Il fait partie de la cohorte des martyrs. On sait qu’il lutta contre les partisans du rétablissement du sabbat. Il exhorta ses amis : « Laissez-moi être la nourriture des bêtes » (lettre au Rom. 4, 1). « Rien de ce qui apparaît à mon regard est bon », « il n’y a en moi aucun désir d’aimer la matière ». Rengaine connue. Déjà le rôle des évêques devient déterminant sous sa plume. L’évêque est le grand-prêtre de la liturgie et le dispensateur des mystères de Dieu. Dès le premier siècle de son existence, le christianisme met en place une hiérarchisation des égaux. De quoi favoriser l’anticléricalisme, non ?

– Polycarpe de Smyrne exécuté en 167 (par le feu).

Le Smyrnien initie un état d’esprit que le retrouve encore dans les officines sacerdotales : il ordonne expressément de faire des prières pour les autorités civiles. Rien de nouveau sous le ciel.

      • – Quelques noms ayant laissé des traces dans les annales : Papias d’Hiéropolis , le Pasteur d’Hermas.
      • – Ne pas oublier les évangiles apocryphes (plus d’une vingtaine) et autres Actes des Apôtres (sept références dans ma bouquinerie), six Apocalypses dans les différentes langues de la région dont l’éthiopien) et les épîtres apocryphes surtout de Paul.
      • – Barnabé, acolyte de Paul, est l’auteur d’une Épitre, sorte de traité de théologie qui développe des thèmes classiques : le Christ préexiste à sa naissance par incarnation. Il insiste sur le baptême qui transforme les créatures de Dieu en temples du Saint-Esprit. Il institue le Dimanche en remplace du sabbat.
      • – Les Actes des martyrs jouent un rôle important dans la diffusion du christianisme à la fois compte-rendu de procès, rapports de témoins oculaires et les inévitables légendes des martyrs : fictions édifiantes ou art épistolaires de plumitifs de l’époque.
      • – Les apologistes voulaient guider et édifier les convertis contre les accusations grossières. Il fallait réfuter les calomnies, les outrages. Douze apologistes sont devenus des Pères de l’Église. (Liste sur simple demande ou en lisant l’initiation aux Pères de l’Église ou en consultant le Dictionnaire Encyclopédique du Christianisme ancien 2 vol, 2641 pages, Cerf, 1990).

Très vite les tensions et les dissensions fondamentales apparaissent. Le christianisme rencontre sur son chemin plusieurs ennemis : le judaïsme fondamentaliste (déjà abordé), le paganisme, mais deux autres ennemis intérieure cette fois : la gnose et le montanisme.

    • – Un certain prophète nommé Montan, actif en Phrygie (Turquie) dans la seconde partie du IIème siècle, se dit porte-parole du Saint-Esprit et incarnation du Paraclet (un des noms du troisième comparse de la Trinité). Il est le fondateur du montanisme, une sorte de glossolalie (parler en langues, prier à haute voix, pentecôtisme et mouvements charismatiques, donc toujours d’actualité). Mouvement de nature mystique qui refuse de reconnaître la hiérarchie et autorité ecclésiales. Pour lui et ses deux prophétesses connues (Priscilla et Maximilla )( déjà des féministes) annoncent l’imminence de la fin du monde. Le montanisme préconise l’ascétisme et le martyre. Certains commentateurs le considère comme un courant réactionnaire qui eut une influence jusqu’en Gaule. Tertullien adhéra au montanisme et à son rigorisme.
    • – Dans son expansion, le christianisme rencontra, comme nous l’avons déjà vu, une autre tendance lourde contemporaine : la gnose qui provoqua une grave crise interne (entre 70 et 140). Ce courant dualiste, déjà présent dans le judaïsme (Qumrân), devient le gnosticisme dans certaines communautés judéo-chrétiennes.

La gnose préchrétienne est déjà un syncrétisme

différentes tendances de la philosophie grecque : le néoplatonisme, le néopythagorisme et le néostoïcisme ou plus orientales encore. Peu de traces écrites directes nous parvinrent. Trois noms émergent : Simon le Magicien, Dosithée et Ménandre, tous les trois originaires de Samarie.

Le gnosticisme chrétien arrive par les grandes cités de l’orient. La personne de Jésus vient se plaquer sur l’armature gnostique. Ce courant produisit une littérature abondante dont de nombreux textes apocryphes (cf. plus haut). Il fut très populaire donc dangereux, car s’appuyant sur des croyances locales vivantes. Plusieurs écoles relèvent du gnosticisme :

      • – L’Ebionisme pour lequel Jésus est le prophète annoncé par Moïse et non le fils de Dieu. Cette doctrine a des traits communs avec les Esséniens. Paul n’y est pas en odeur de sainteté.
      • – L’Elkasaïsme (sous le règne de Trajan vers l’an 100) dont les disciples prient tournés vers Jérusalem. Le Christ est un prophète.
      • – Les Nicolaïtes avaient la réputation d’être des fornicateurs, leurs lointains descendant du M.A. s’opposèrent au célibat ecclésiastique. On connaît plus les médisances dont ils furent l’objet que leur doctrine réelle.
      • – Les Cérinthiens observaient le sabbat et pratiquaient la circoncision. Ils nient la naissance virginale de Jésus et sa nature divine. Le monde n’est pas créé par Dieu, mais par un démiurge.
      • – Les Simoniens accusent le Dieu de l’A.T d’avoir accepté une création défectueuse par des anges qui gouvernaient mal leur propre œuvre. On trouve trace d’une communauté simonienne à Rome, alors un centre cosmopolite inimaginable.
      • Ménandre, encore un samaritain, pratiquait les arts magiques en vue d’atteindre l’immortalité. Pour lui, il était impossible de connaître la Puissance première, mais grâce à son savoir, il pouvait vaincre les anges. Il baptisait d’abondance et promettait l’immortalité. Paul mettait en garde contre des « paroles prophétiques » (II Thess. 2, 2). On voit que le charlatanisme ne date pas du système bancaire ou d’autres artéfacts de la modernité.

– Autres représentants de la gnose connus essentiellement par leurs contradicteurs :

      • Basilide (époque d’Adrien) : la connaissance vraie des mystères est réservée à une élite, le martyre est vain, la rédemption concerne les âmes et non les corps corruptibles.
      • Isidore, fils du précédent, démontre que les philosophes sont des copistes des prophètes. Il distingue deux niveaux d’âme, seul l’inférieure porte au mal. Thème intéressant que nous traiterons dans le chapitre sur le mal.
      • Valentin, contemporain des deux précédents, connus à Rome. Influencé par le platonisme, démagogue et théologien prolixe il fit école en Orient et en Italie : Ptolémée, Héracléon, Florinus, Bardesane théologien et poète (154-222), Harmonius, Théodote.
        – Carpocrate, fondateur d’une école gnostique, reprend des thèmes connus (les anges ont raté la création, Jésus fils de Joseph), mais aussi une idée très orientale : les âmes ne parviendront à se libérer de l’esclavage du corps qu’après une série de migrations en d’autres corps. L’errance de l’âme cessera quand celle-ci aura accompli toutes les expériences possibles, parvenant ainsi à la liberté. Ce courant pratiquait la magie et les incantations.
      • Marcion, fils d’un évêque d’un port de la Mer Noire (Sinob) meurt vers 160. Fondateur d’une église, après son excommunication (juillet 144), qui perdura jusqu’au déclin du Moyen Âge. Il rejette l’A.T comme fondement du christianisme. Il oppose le Dieu Bon (Évangiles) au Dieu Juste de la Loi. Il rejette le légalisme étroit et pinailleur. Il prône une ascèse rigoureuse, le rejet du mariage et de la procréation (danger majeur pour la survie du christianisme et du monde). Il ne croit pas à la résurrection de la chair, mais uniquement de l’âme. Marcion accuse les « judaïsants » d’avoir manipulé les Évangiles et les écrits de Paul. Il fait des corrections conformes à ses idées. Marcion se voir comme un épurateur des scories/scolies de l’A.T. Les arguments primaires de Marcion contre les « judaïsants » inspirèrent l’antijudaïsme et plus tard l’antisémitisme religieux. Nous consacrerons une notice au marcionisme dans le Lexique critique de philo, car son influence perdure dans de nombreuses défroques sécularisées. Il eut de nombreux disciples : Apelle qui va plus loin que son maître dans le rejet de l’A.T., simple document historique sans signification religieuse, les encratites reprennent le rejet du mariage. Idem pour Jules Cassien qui condamne tout rapport sexuel.
  • – De nombreux textes, fragments ou allusions démontrent la vitalité des sectes gnostiques et leur influence dans les premiers siècles du christianisme.

- Réactions et règlements de comptes internes : hérésiologie et hégémonie doctrinale.

Le christianisme a ouvert à son tour la célèbre Boîte de Pandore. La prolifération des cellules cancéreuses dans le corps doctrinal en cours de fixation entraîna de vives réactions et surtout l’inauguration (fatale) d’un mécanisme de rejet : l’excommunication. L’Église ne pouvait pas tolérer les métastases. Elle créa une science thérapeutique :l’hérésiologie pour contrer les hérésiarques. Quelques noms ont survécu : Soter (Pape de 166-174), Éleuthère lutta contre le Montanisme, Victor Premier (189-198) condamne l’adoptianisme, Zéphyrin (pape de 199-217) bataille contre le modalisme qui sera définitivement réfuté au concile de Rome en 262, Denys de Corinthe, dans sa correspondance avec Soter combat le marcionisme, Pinytos de Gnossos, Sérapion d’Antioche (huitième évêque d’Antioche), Hégésippe.

  • Le corpus doctrinal n’est pas tombé du ciel (Sinaï), encore moins de la Croix, il est le fruit d’un long processus de maturation, de conflits, de scissions, de schismes, de compromis et d’enjeux de pouvoir. Le A.T. et le N.T ne sont que des schémas directeurs qu’il fallut transformer en business-plans. Sous couvert d’universalisme, de bons sentiments, d’humanisme, d’intégrations partielles des positions dissidentes, d’incorporations de figures polythéistes locales, il s’agit d’établir une domination progressive et totale de l’univers connu et d’élaborer une doctrine finale appelée dogme, que le temps transformera en tradition. Des penseurs importants émergent du lot.
      • Irénée de Lyon (né dans les environs de Smyrne – entre 130 et 140) arrive en Gaule en 177, il deviendra évêque de Lyon.
        – Il s’attaque à la gnose dont il dénonce le caractère pseudo-chrétien. Certains commentateurs le présentent comme le premier théologien. Pour lui, « mieux vaut ne chercher d’autre connaissance que Jésus-Christ, crucifié pour nous, que, pour des questions subtiles et des discussions alambiquées, tomber dans l’impiété. » En clair, plutôt la Foi que le Savoir. Il met en place les premiers fondements de la dogmatique sur les grandes questions :
        • La Trinité, le sujet qui fâche et objet de polémiques incessantes à l’origine du schisme entre l’Orient et l’Occident. (Cf. infra)
        • La christologie : le Christ récapitule la totalité depuis l’origine. En lui, Dieu restaure la Création mise à mal par la chute d’Adam. Le Fils de Dieu dut se faire homme afin de réaliser une nouvelle Création, une nouvelle humanité afin de tuer le péché.
        • La mariologie fait le parallèle entre Ève et Marie. La mère de Jésus dénoue le fil embrouillé par Ève. L’une avait désobéit, preuve d’intelligence et soif de connaissance, l’autre obéit, mais / car elle a la Foi. Marie avocate d’Ève ?! Une vierge condamna l’humain, une vierge engendra le Sauveur. Bref, sans Dieu, c’est la merde sur tous les fronts.
        • L’Ecclésiologie, le Christ devient la tête de l’Église tout entière, il résume le passé et le futur. Sans lui, no future. Le Christ est le trait d’union entre toutes les communautés dispersées. Malgré la diversité des langues, l’Église est la même partout, donc universalité concrète.
          La primauté de Rome. Rome en tant que capitale de l’Empire s’infiltre dans le christianisme. L’autorité de Rome rayonne sur la religion en train de s’établir.
        • L’Eucharistie, la célèbre cerise sur le gâteau du banquet final avant torture et mise à mort par le Sanhédrin et la populace. Irénée admet la présence réelle du corps et du sang de Notre-Seigneur, [2] il pousse d’ailleurs le bouchon jusqu’à déduire la résurrection du corps humain du fait que celui-ci s’est nourri du corps et du sang du Christ. Bref, le cannibalisme devenu symbolique perdure et trouve sa finalité magique et spirituelle. [3].(Bon appétit). Irénée reprend les arguments sacrificiels. L’ironie facile des anticléricaux (dont l’auteur de ces lignes peine à se distancier) occulte la profondeur de ce mystère fondamental du monothéisme chrétien dont la sécularisation à imprégner la morale religieuse et laïque.
        • L’Écriture. Pour Irénée l’A.T et le N.T. ont le même caractère inspiré. Irénée estime que l’apostolicité des Évangiles ne suffit pas pour authentifier un texte, mais que la tradition ecclésiastique joue aussi un rôle déterminant, donc que l’Église à une voix décisive dans la fixation du canon et l’interprétation, la traque des hérétiques est ouverte prémisse de la chasse aux sorcières. (Encore une vengeance contre la figure féminine d’Ève, la Rebelle).
        • Anthropologie. Évidemment, l’ensemble des dogmes génère une conception de l’homme particulière. A l’exemple de la très controversée Trinité, Irénée pérennise que l’homme est composé d’un corps, d’une âme et d’un esprit. A la sauce paulinienne grécoïde, il ajoute une dose de pneuma, « l’Esprit personnel de Dieu » à la dualité initiale. Les deux premiers composants ne suffisent pas, le « souffle » uni à l’âme dans un corps donne l’homme véritable image de Dieu qui n’est ni glèbe ni âme. La pneuma est le liant, la colle universelle de la trilogie, le Christ est cette glu indispensable au nouvel Adam. Attention, cela ne signifie pas déification de la chair, mais un attachement à Dieu, une adhérence, une adhésion à la nature divine sans pour autant supprimer les frontières entre Dieu et l’homme, position fréquente de la gnose. La similitudo Dei est la ressemblance surnaturelle avec Dieu, elle est l’œuvre du Pneuma divin. Cette « alchimie », façon tripatouillage, est garantie et maintenue par les sacrements et la vigilance de l’Église. Avec Irénée, la pensée chrétienne prend une dimension à la fois théologique, psychologique et sociologique.
        • La Sotériologie [4]. En raison de la chute, tout homme a besoin de rédemption. Donc, le salut pour tous, mais on ne rase pas gratis chez ces gens-là. Il faut montrer patte blanche à l’heure idoine, (Le Coran parle de "Levée) s’il y a un paradis, il y a un enfer : dualisme primaire oblige. Certes, gratuité du Don de Salut, mais il faut se montrer « digne d’un don » .
          L’Eschatologie. Irénée reprend et radicalise l’économie du salut. La lutte entre le Christ et l’anti-Christ (= apostasie, injustice, fausse prophétie, supercherie) dure depuis le commencement et jusqu’à la fin des temps. Donc, le combat contre la bête n’est jamais fini. Loufoquerie de simple d’esprit ? que non ! Il suffit de se rappeler les combats internes et fratricides dans tous les mouvements millénaristes et totalisants. Ce n’est plus l’œil qui était dans la tombe, mais les moustaches de Staline.
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-L’an 200 : la pensée chrétienne manie la défense et l’attaque.

  • La construction du christianisme résulte d’apport de tous le pourtour méditerranéen et des terres avoisinantes. Il est nécessaire de jeter un œil critique sur les Pères qui bâtirent pierre par pierre l’édifice du christianisme dont le catholicisme est la V.O, le sous-titrage est multilingue. La résistance aux persécutions, les combats internes, la distanciation par rapport aux apôtres, la multiplication des interprétations et l’apport méthodologique grec (logos, logique, rhétorique…) favorisèrent la formation d’une pensée rigoureuse, scientifique aux yeux de leur auteurs, de la révélation. Juifs (la bande à Philon) et chrétiens affutèrent leurs outils conceptuels.

-**** Clément d’Alexandrie (150 – 215).

    • Logos.

Son enracinement dans l’univers mental hellénique (Platon, Aristote, Plotin & Cie) par un usage pertinent des citations, de l’étymologie et de l’utilisation appropriée des mots, il met la pensée grecque sur le même pied que l’A.T. Il s’attache à trouver des solutions aux problèmes d’actualité. Il oriente le christianisme vers un moralisme rigoureux, il fonde une théologie prospective en utilisant la philosophie comme instrument au service de la Foi. Comme Irénée, il scrute attentivement les dérives possibles vers la gnose dont les origines grecques sont notoires. Pour lui, c’est l’accord de la foi (Pistis) et de la connaissance (Gnosis) qui fait le parfait chrétien et qui donne le véritable sens à la gnose. La foi est le commencement et le fondement de la philosophie. Clément initie le débat séculaire entre Foi et Science. Les outils de la pensée grecques permettent de lutter contre la sophistique. Une citation : « La foi est plus importante que la science et en est le critère » (Quasten T2 p. 30).

Comme Philon, il édifie un système de pensée (théologie) en se mettant sous le couvert de l’idée de logos qui, chez lui, devient le Créateur du monde. La connaissance de Dieu passe par le logos qui lui seul permet de parler de Dieu, du Bien de l’Un, de l’Esprit… Logos = Raison divine, sans qu’il soit pour autant Dieu. Le Christ devient le Logos incarné. Son sens du concret l’éloigne d’une théologie purement abstraite.

  • Ecclésiologie.
    Au modèle de l’Unicité de Dieu, d’un seul Verbe divin et d’un seul Saint-Esprit, Clément croit à l’existence d’une seule Église qu’il appelle la vierge-mère qui donne à ses enfants le lait du Verbe divin. Élémentaire, mon cher lecteur ! L’Église est notre Mère, notre utérus commun. Sus aux hérésies. L’Église unique participe donc à la nature de l’unique, la morceler c’est la violenter. Triomphe de l’unicité dont les paradoxales mésaventures stirneriennes seront la cerise sur le gâteau.
        • Digression : Ceux qui se moquent de ces lignes obscures et inutiles, doivent projeter leur mental étriqué vers le potentiel inouï de cette conception que la sécularisation et le recyclage sous divers noms : Roi, Absolu, République, Parti… marqueront en profondeur la pensée et l’inconscient du monde occidental et oriental (monothéisme versus islam). Enfin, comment ne pas voir dans la primauté de Rome le transfert de Jérusalem (le Temple) chez le vainqueur : premier pas d’une alliance objective qu’officialisera Constantin (cf. le chapitre suivant). Tout pouvoir génère un centre de gravité. L’Ancien Régime l’avait compris, Versailles est la version française du dispositif. Les monarchies engloutirent des fortunes dans la construction de leur « capital.e ». [5] Bien que « logosien », Clément ne rejette pas le mysterion : logos et mystères sont les deux mamelles du christianisme profond. Par conséquence, les sacrements prennent une dimension qui dépasse les anciens rites et les sacrifices. Le baptême est une nouvelle alliance en l’absence de la circonsision , une régénération. « Étant baptisés, nous sommes illuminés ; illuminés, nous sommes immortels », de quoi passionnés le fan-club des crédules. Encore une fois, la sécularisation aura des heures glorieuses : « Adhère au Parti, Camarade, et tu seras dans la lumière de la Révolution ». L’encartage et la cotisation comme baptême et viatique !!! Le passage à la symbolisation du sacrifice (Eucharistie) franchit une étape importante dans la construction du dogme, après les « mannes » (Ex. 16, 31) la dégustation par analogie du corps et du sang. A remarquer que les deux sont séparés, reprise d’un interdit d’origine biblique, de belles empoignades en perspectives. Clément réagit violemment contre les sectes prônant la chasteté et il promeut de mariage comme sacrement en vue de la pro-création : «  l’état de mariage est saint ».

-**** Origène (185-253)

Il est reconnu comme l’un des théologiens majeurs comme Saint Augustin un siècle plus tard. A la fois érudit, ascète et penseur, il marqua profondément son époque. Il est l’auteur d’une œuvre prolifique. D’abord reconnu comme un exégète de la Bible, il est considéré comme le fondateur de la science biblique. Il tente d’établir un texte critique de l’A.T. en comparant les différentes versions hébraïques et grecques. En tant que théologien, il est l’auteur d’écrits dogmatiques, premiers du genre. « Seul doit être reconnu pour vrai ce qui ne s’écarte pas de la tradition ecclésiastique et apostolique », plus traditionnel, tu meurs. Bien qu’helléniste, il ne place pas le Logos au centre de sa méthode.

    • La Trinité. Le sujet qui fâche et divise la chrétienté. Pour lui le Fils ne procède pas du Père par voie de division, mais par volonté découlant de la raison, par un acte purement spirituel. Tout étant éternel en Dieu, l’acte de création du Fils l’est aussi. (CQFD). Il y a donc unité de substance entre eux. Le Fils et le Saint-Esprit sont des intermédiaires entre le Père et les créatures. On lui reprochera une forme de hiérarchisation dans la Trinité. La vacuité de ce concept permet toutes les folles productions imaginaires. L’énorme littérature sur ce sujet, les tensions qu’il génère ne prête pas à sourire, car, comment ne pas y voir les prémisses de la pensée/méthode dialectique : thèse/Antithèse/synthèse (cf. Hegel la dialectique du maître et de l’esclave). Impossible de hiérarchiser un des trois éléments sans remettre en cause l’équilibre et l’enjeu de la méthode. La dialectique sera le poison trinitaire qui rongera la pensée moderne sans apporter de solution aux problèmes posés. D’une fiction, l’autre.(Cf. infra)
    • Christologie. La nature du Christ autre piège à c…du christianisme. L’incarnation pose des questions redoutables à la théologie : la double-nature du Christ. Dieu et homme à la fois. En tant qu’homme, il avait donc une âme, mais de quelle nature ? Pouvait-il pécher en tant que chair ? Origène introduit des notions grecques pour résoudre les tensions : « l’âme et le corps de Jésus formaient un seul être avec le Logos de Dieu » (Contre Cels., 2, 9), le concept d’oïkonomia permet de résoudre la difficulté par l’idée d’interchangeabilité des attributs (Aristote), par exemple entre un bien et de la monnaie. C’est la circulation interne entre les deux natures qui fait l’équilibre. Origène introduit des concepts grecs fondamentaux : physis, hypostasis, ousia, theanthropos… et surtout une conception dynamique de l’unité. Le mouvement est la réalité de la matière. Si Dieu n’était pas mouvement, il n’y aurait pas eu de création ni de révélation. On voit la puissance des prémices origéniens et des développements possibles qu’elles contiennent.
    • Ecclésiologie. Origène voit dans l’Église le corps mystique du Christ. Comme l’âme habite dans le corps, le Logos vit dans l’Église qui est son corps. Il est le premier à formuler cette notion fondamentale. L’Église est la cité de Dieu sur ici-bas, en tant que telle elle a un caractère œcuménique, donc totalisant. La puissance du Logos opère en elle.
        • Digression. L’Église est le modèle de ce qui deviendra l’État dont la sacralité est induite par son ADN sécularisé. C’est dire que le théologico-politique naît avec le monothéisme version christianisme. Maintenant, La puissance de la Loi mosaïque s’incarne dans une institution sacralisée par la médiation du Fils de l’Homme, donc le pouvoir est intrinsèque à la nature humaine. Il (le pouvoir) est le destin de l’homme dans le monde. La double-nature mène à la double allégeance. Le sacré est le profane et vice et versa Sacré &#x21D4 ; Profane. La boucle de la Domination se ferme. Anars et Libertaires de tous poils, aiguisez vos arguments, le combat sera long, déjà deux millénaires de gamelles et de déroutes cuisantes ! Mettre à la grande-poubelle de l’histoire la « Lutte finale » (sans oublier le tri et de fermer le couvercle). Cours Camarade, l’éternité te colle aux basques !
    • L’Eschatologie. Origène développe une théorie originale (donc origènale !), de l’apocatastase, c’est à dire de la restauration universelle de toutes choses dans leur état premier, heureusement purement spirituel, car sinon gare à la surpopulation et à l’encombrement des coursives. Donc, la damnation éternelle ou le paradis avec ou sans passage par la case purgatoire qui ne peut être éternelle par définition. Position logiquement déduite du fait que le Créateur est à l’origine de tout, rien ne lui étant préexistant. Dieu est et sera tout en tous signifie qu’il est et sera tout en chacun  : élémentaire mon lecteur ! Pour Origène et bien d’autres théologiens, la fin renouvelle le commencement, du moins revient au commencement. L’eschatologie restitue l’état primitif d’avant la chute, celui de la nature raisonnable qui n’avait pas besoin de manger à l’arbre de la science du bien et du mal. Comme Platon, Origène enseignait l’existence d’autres mondes avant l’arrivée à l’être de celui-ci et une succession illimitée de mondes encore après-lui. La fin d’un monde ne peut être la fin de tous les mondes, ce qui serait un suicide du Créateur, du moins un non-sens remettant en cause un des fondements du monothéisme. Origène, auteur de SF, qui l’eut cru ? Attention, pas d’uchronie chez le saint Père. Le retrait et le retour de Dieu se suivent sans fin. Comme Dieu, la création d’un/du monde est un acte éternel.
    • La préexistence de âmes. La redoutable question de l’âme hante le monothéisme, le christianisme en fit un cheval de batailles et de discordes. Origène l’inclus dans sa théorie de la restauration universelle et en toute logique les âmes préexistent comme des esprits « déchus de la société divine durant le monde précédent ». Elles sont condamnées à se retrouver dans un corps matériel : la métempsychose (Platon, Kabbale, chiisme druze, yézidisme, Pierre Leroux). Référence au Psaume 114, 7 : «  Reviens, ô mon âme, en ton repos », donc se démettre d’un corps faillible. Le mot âme (nèfèsh en hébreu) revient 755 fois dans l’A.T, ce n’est donc pas une inclusion externe ou grecque. Son sens est multiple (voir le Dict. de Théologie p. 31-40), mais ne se confond pas avec l’esprit, les théologiens traitent de la relation âme-corps-esprit (parfois cœur). La philosophie contemporaine perpétue cette réflexion : Husserl, M. Henry, J.L. Marion et bien sûr le maître en la matière, Descartes.

Origène développe aussi une doctrine cohérente dont voici quelques éléments complétant sa théologie :

    • La Bible est la Parole de Dieu. L’N.T. complète l’A.T, pas de coupure épistémologique entre les deux textes, pas d’antijudaïsme primaire. L’ensemble de l’Écriture a trois dimensions : historique, mystique et morale. « Le sens mystique représente la signification collective du mystère, le sens moral, sa signification intérieure et individuelle. » (Quasten T.2 p. 113). Ici, comment ne pas voir une origine du recyclage dans le « mystère » de l’État, l’énigme théologico-politique par excellence. A noter aussi que la mystique est collective et que la morale est individuelle. Origène défend l’inspiration de l’Écriture « tout a un sens spirituel, mais tout n’a pas un sens littéral  », (influence de Philon), donc ne pas lire à la lettre !!!
    • – Origène compte parmi les grands mystiques comme saint Bernard de Clairvaux ou sainte Thérèse d’Avila. Il développe une conception élitiste de la perfection. L’imitation du Christ impose une parfaite connaissance de soi « c’est un si grand danger pour l’âme de négliger de se connaître et de se comprendre », le « Connais-toi toi-même » de Socrate n’est pas loin. Cette connaissance de soi repose sur une lutte sans merci contre les passions (apathie avant ataraxie), la mortification perpétuelle de la chair, le célibat, la chasteté d’ou la formule : Christ égale chasteté du monde. L’ascétisme de rigueur ouvre le chemin à l’ascension intérieure par la fuite du monde. La vie terrestre est transitoire (thème récurrent).
      – Origène envisage l’union mystique avec le Logos comme un mariage spirituel. En cela, il eut un rôle déterminant dans la création des ordres religieux monastiques.

A côté de l’école d’Alexandrie, les écrivains d’Asie Mineure, de Syrie et de Palestine ne chôment pas. Partisans et adversaires d’Origène s’affrontent.
L’école de Césarée poursuit l’œuvre du maître : Grégoire le Thaumaturge fut un homme d’action tourné vers le prosélytisme et l’éducation des convertis.

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L’École d’Antioche et les adversaires d’Origène.

    • Méthode réfute la préexistence des âmes et ses conséquences. Très influencé par Platon, il reprend la forme du dialogue. Pour lui au commencement, l’homme était immortel dans son âme comme dans son corps. C’est la jalousie du Démon est la cause de la séparation de l’âme et du corps. La Rédemption est donc l’unification de ce qui fut divisé. Il faut remodeler l’homme comme on refond une statue : thème bien connu de l’ « homme nouveau »
    • Lucien d’Antioche s’oppose à la lecture allégorique de l’Écriture au profit d’une lecture « à la lettre ». On l’accuse d’être l’inspirateur d’Arius.
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Rome déjà le Nouveau Centre du monde : à-dieu Jérusalem !

La capitale de l’Empire connut, malgré les persécutions et sa primauté symbolique, une activité intellectuelle, certes moindre que les autres rives de la Méditerranée. Lentement, le latin prend le relais du grec, impérialisme politique et linguistique obligent. Les papes Corneille (décédé en 253), et Étienne (décapité en 257) rédigent en latin. La traduction latine de la Bible a débuté dès le IIème siècles, c’est dire l’ardeur de la nouvelle religion et sa volonté de toucher le plus grand nombre. Minucius Félix rédige une apologie du christianisme dans laquelle il attaque vigoureusement le polythéisme romain, les spécialistes reconnaissent l’influence de Cicéron et de Sénèque dans sa prose très littéraire. Il est le contemporain de Tertullien.

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Hippolyte de Rome

Contemporain d’Origène, il écouta ses sermons lors de son passage à Rome écrit en grec. Il consacre beaucoup de textes à la Réfutation de toutes les hérésies, surtout gnostiques, ce qui est une source importante pour leur connaissance. A sa lecture, (à la suite d’Irénée) on découvre la prolifération des « hérésies », témoins de la multiplicité des interprétations et de débats orageux. C’est par le mécanisme d’exclusion, de rejet (bien connu de tous les milieux théologico-politiques (cf. l’Internationale Situationniste), après bien des purges et règlements de compte sanglants dans les Églises et les partis politiques traditionnels) que l’orthodoxie se modèle. Elle est la somme négative de toutes les expulsions, la théologie apophatique (par la négation) prend son essor. L’orthodoxie est d’abord ce qu’elle n’est pas, en terme pompier des milieux branchés, c’est le non-être qui détermine l’être. Étrange aventure de l’esprit que nous trimballerons comme un péché d’origine. Ève voulait savoir, croquer la pomme, les théologiens échaudés se rassurent en développant une hérésiologie savante afin d’élaborer une « ortho » qui devient dogmatique. Que l’on se remémore les méandres de la « ligne politique ». La pensée juste est une médiane, une résultante des forces en présence, une droite de régression, une « courbe droite » chère à nos analystes gestionnaires de nos destinées. Il se lança dans une série de traités chronologiques se voulant une histoire du monde dont il date la création il y a 5738 ans pour se terminer à l’an 6000, il y a donc urgence à suivre la bonne voie, celle du Christ naturellement !

    • On doit à Hippolyte une Démonstration contre les juifs auxquels il impute leur condition misérable et malheureuse en raison de leurs crimes de lèse-majesté contre le Messie. L’antijudaïsme a déjà des relents douteux. Sa christologie et sa sotériologie suivent la ligne de ses prédécesseurs. L’influence grecque perdure, le Logos est le Fils parfait. Création et incarnation sont accomplis avec le Logos. Son œuvre abondante couvre les principaux sujets et enjeux théologiques de son époque.
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Novatien (220-258)

Personnage controversé de Rome, lors du sacre du pape Corneille, il réussit à se faire introniser à son tour comme pape, le premier Antipape du christianisme, donc ! Son œuvre principale, en langue latine, traite de la Trinité, la pilule amère et la pomme de discorde qui n’en finira pas de faire couler de l’encre (souvent rouge-sang). Son traité élabore la Trinité comme dogme de la Création à l’Église, épouse du Christ. La question de la double nature du Messie (homme et Fils de Dieu) occupe une place importante dans son exposé, résumons : le fait que le fils de Dieu soit devenu le fils de l’homme, et le fils de l’homme fils de Dieu, permet au genre humain de parvenir au salut éternel. Au passage, il égratigne les juifs qui ont méprisé la Loi. D’ailleurs, il produisit trois écrits contre les Juifs (sur la circoncision, sur le Sabbat et sur l’alimentation). Pour lui, les Juifs sont « pervers et éloigné de l’intelligence de leur Loi ». Ils ignorent la vraie circoncision et le véritable Sabbat qui sont des actes « spirituels » et non rituels.

  • Il reprend Paul (Rom. 7, 14). Appeler certains animaux purs et d’autres impurs signifierait que le Créateur divin se serait planté lors de la Création, inacceptable. Donc, les règles alimentaires sont uniquement spirituelles. La déferlente végétaro-véganiste trouvera sa pitance dans « le Traité sur l’alimentation des Juifs », quelques brèves citations :
      • « Pour partir de l’origine des choses, par où il convient que je commence, les fruits et les produits des arbres étaient la seule nourriture des premiers hommes. (Les cueilleurs de la préhistoire et le Jaïnisme indien). Par la suite, en effet, le péché transporta le désir de l’homme des fruits aux produits de la terre, quand l’attitude même de son corps attesta la condition de sa conscience. (Sédentarisation, culture, domestication des plantes et des animaux).

Bref, l’innocence d’Éden élevait les hommes vers le ciel donc les fruits et non pas les tubercules, rappelons que la patate-douce fut une révolution et cause de surpopulation dans les contrées concernées). Après le bannissement du Jardin, après la consommation du fruit interdit, toxique de la connaissance, l’homme dut labourer à la sueur de son front, donc consommer des aliments plus reconstituants. (CQFD).

« Ce sont les caractères, les actes et les volontés des hommes qui trouvent leurs symboles dans ces animaux » (purs ou impurs). Ils sont purs, s’ils ruminent, c’est-à-dire s’ils ont toujours à la bouche pour nourritures les préceptes divins…La Loi forme ainsi dans les animaux comme un miroir de la vie humaine. L’homme peut y considérer l’image comme un miroir des divers châtiments. »

La Loi interdit de manger la chair du porc, pourtant créature de Dieu, comme tout un chacun. Pas de mystère et boule de gomme, nos saints pères ont réponse à tout ce qui est le propre d’une pensée totalisante. De l’orthopraxie à l’orthodoxie en quelques évidences, mais il fallait y penser ! La pauvre bête, « à l’insu de son plein gré » se retrouve dans l’im-monde de la voracité et de l’obscénité, la truie-cochonnière étant réputé jouir pendant l’accouplement paie le prix fort pour sa luxure. De même que la belette symbolise le vol, le vautour et ses confrères incarnent le pillage et les violents qui vivent des crimes. Le moineau figure l’intempérance, le pauvre condamner à picorer de-ci de-là. Le hibou fuit la lumière de la vérité (les lunettes de soleil sont restées dans la besace du Créateur. Le pauvre cygne, emmanché d’un long cou dresse la tête comme un orgueilleux, tandis que la pauvre pipistrelle (chauve-souris) se délecte de la nuit donc de l’erreur . Novatien affirme :

    • « Pour autant qu’elle appartienne à la création divine, toute création divine est pure. Mais lorsqu’elle a été offerte au démon, elle est souillée aussi longtemps qu’elle est offerte aux idoles »

Les pauvres créatures sont rayées de l’inventaire divin, sans droit de retour, pas d’alya dans le jardin d’Éden. Mais Zorro est arrivé :

    • « Mais aujourd’hui, le Christ, le terme de la Loi, est arrivé, dévoilant toutes les obscurités de la loi… « L’Ordonnateur de la vérité parfaite » abroge l’ancienne loi et déclare : « Pour le pur, toutes choses sont pures  ».

La nourriture sainte et véritable doit être comprise dorénavant dans un sens allégorique, comme la vraie foi, une conscience sans tache et une âme innocente. Donc manger du « Jésus pur porc » n’est pas interdit, mais, au contraire, une adoration divine via une manducation cochonnesque. D’autre part, « au Pur » tout est permis, est tombé dans les oreilles des praticiens du glaive et de la rapière. De l’alimentation saine à la guerre sainte, le pas est vite franchi.

Le petit Père Novatien condamne aussi les spectacles, portes ouvertes à l’idolâtrie. Un seul spectacle légitime, celui de la Création et des Écritures. Le chrétien « a la beauté du monde à observer et admirer » et « qu’il se consacre à la Sainte-Écriture, il y trouvera des spectacles dignes de sa foi ».
La théologie de Novatien fixe le vocabulaire latin de la problématique de la Trinité. L’Antipape fonde une Église de Purs, communauté de ceux qui ont été sauvés sous la conduite du Saint Esprit. Le schisme survécut quelques décennies à la mort de son fondateur.

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Tertullien (155-220) est un berbère de Carthage.

Comme son auguste successeur de d’Hippone (Annaba d’aujourd’hui), il eut une jeunesse dissipée avant de se convertir. De langue latine, il maîtrise aussi le grec. Auteur d’une œuvre importante, il est représentatif du christianisme de son époque par les sujets qu’il aborde et les discussions qu’il suscite. Avant d’étudier sa théologie, quelques mots sur certains opus qui feront date.

    • Contre les Juifs . Le sujet qui blesse et qui divise. Le traité prend la forme d’une discussion entre un chrétien et un juif prosélyte. (Dialogue de sourds et/ou pugilat théologique du genre la mienne est plus longue). Quelques arguments-clé échangés :
        • – Israël s’étant séparé du Seigneur et ayant rejeté sa grâce, l’A.T. a perdu de sa force et nécessite une interprétation spirituelle.
        • La Loi existait avant Moïse : celle que Dieu donna à toutes les nations par l’intermédiaire d’Adam et Ève. Loi non écrite et matrice de tous les préceptes divins, c’est la loi de la nature, œuvre du Créateur. Les tables de pierre sont très antérieures et n’ont donc pas de valence (valeur négative, car simple transcription imparfaite de la tradition rendue possible par l’écriture, invention purement humaine liée à la soif de savoir initiée par Ève).
        • – Le point précédent abolit la circoncision, le sabbat et les anciens sacrifices.
        • – La Loi mosaïque n’est pas nécessaire au salut.
        • – La loi du Talion cède la place à la loi d’amour.
        • – Le christ est le messie annoncé et le roi qui doit régner sans fin sur un royaume universel. La ruine de Jérusalem est annoncée dans Daniel.
    • Apologie, œuvre centrale de Tertullien, nous met au cœur du christianisme ancien. Ici, il tente d’explique la haine et les persécutions subies. Pour lui, l’ignorance explique l’état de fait. Il considère que le christianisme n’est pas connu et il se fait fort de le faire connaître.
        • D’abord, les persécutions vont contre la procédure judiciaire et les principes de justice. Les païens n’ont aucune raison de nous persécuter. Leur haine est sans fondement.
        • – La valeur de toute loi humaine dépend de sa moralité et de son but. De ce fait la religion chrétienne ne peut être contraire aux décrets de l’état. Les persécuteurs sont donc injustes, infâmes, impies.
        • – « Seule la rumeur, depuis longtemps, atteste les crimes des chrétiens » (Pas besoin de #BalanceLesChrétiens, la tradition de la délation est hors technicité, donc intemporelle). En juriste, Tertullien fait un plaidoyer brillant et retourne les accusations de crimes publics : infanticide, d’athéisme, de mépris pour les dieux locaux… « Car nous autres, nous invoquons pour le salut des empereurs le Dieu éternel, le Dieu véritable, le Dieu vivant… ». « L’empereur est ce qu’il est par celui qui l’a fait homme avant de le faire empereur ; son pouvoir a la même source que le souffle qui l’anime ». Thèse paulinienne dont les conséquences n’en finissent pas de dérouler le tapis rouge de la Domination.
        • – Tertullien vante les chrétiens qui assiègent Dieu de leurs prières. « Voyez comme ils s’aiment les uns les autres ; voyez comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres ».
      • – Enfin, le Carthaginois affirme que le christianisme n’est pas une philosophie, ni une spéculation, mais une Révélation divine, une vérité énoncée par Dieu. Par conséquent, « vos persécutions ne servent à rien ni mêmes vos cruautés les plus raffinées. Elles sont plutôt un attrait pour notre secte. Nous devenons plus nombreux et plus forts chaque fois que vous nous moissonnez : c’est une semence que le sang des chrétiens ! ». (Plus moderne, tu meurs ! )
      • Tertullien a produit plusieurs traités réfutant les hérétiques, nous reviendrons sur son Contre Marcion en conclusion. D’autre part, le christianisme bien qu’orthodoxique ne rejet pas l’orthopraxie, en affirmant que le christianisme est aussi une manière de vivre au quotidien. Donc, les femmes doivent se vêtir modestement, il n’est pas sans leur rappeler que le péché est rentré dans le monde par les femmes. Les filles d’Ève doivent porter la vêture de la pénitence. Les parures et les colifichets sont les atouts du diable. Pas de teinture des vêtements qui fait offense à la nature. « Dieu ne se complaît pas dans ce qu’il n’a pas fait… » : pas de mouton bleu ou rouge sous le ciel du créateur, qu’on se le dise ! Une lecture contre la technique et la modernité est possible. Bien évidemment, l’auteur écrivit sur le mariage, la monogamie, les sacrements, la patience…

Clément d’Alexandrie n’hésita pas à comparer les penseurs grecs au rôle de la Loi chez les Juifs. Tertullien tenta de démontrer l’incompatibilité entre la philosophie et la foi. Athènes et Jérusalem sont bien les deux mamelles du monothéisme vs christianisme comme matrice ou comme repoussoir. Première version théologique de « je t’aime moi non plus ». La « sagesse humaine » n’a pas sa place dans l’Église, Socrate est bien « un corrupteur de la jeunesse », comme le « misérable Aristote ». Toutefois, les Stoïciens et Sénèque l’influencèrent dans sa conception de Dieu, de l’âme et des préceptes moraux, mais attention les philosophes ont pillé l’A.T et la révélation, ils déforment les vérités données par Dieu. En conséquence, Tertullien se garda bien de développer une théologie systématique. « En juriste qu’il était, Tertullien accordait plus de valeurs aux arguments juridiques qu’aux preuves philosophiques » (Quasten T.2 p. 382). Dieu est l’auteur de la Loi, le juge ne fait qu’appliquer. « L’Évangile est la loi des chrétiens »(sic). Le péché est une faute contre la loi. « La crainte de Dieu, législateur et juge, est le commencement du salut ». Son vocabulaire est nettement juridique : prescriptions, dette, culpabilité, compensation…Cette conception influencera fondamentalement la construction du système juridique moderne, la sécularisation, comme toujours, opacifiera le lien avec l’origine religieuse du droit.

Tertullien applique la même mécanique infernale à la foi dont les règles forment une loi de la foi, le crédo du croyant : « Il n’y a qu’un seul Dieu ; il n’y en a pas d’autre que le Créateur du monde… » ensuite suit la généalogie divine du Fils, né sous X d’une vierge, crucifié par Ponce Pilate etc. (Ici les Juifs ne sont pas accusés du crime de lèse-majesté). Quelques siècles plus tard, en Arabie, un prophète reprendra ces arguments juridiques et ces formules réductrices (Il n’y a de dieu que Dieu). L’islam (surtout sunnite) se positionnera comme une traduction de la Loi dans le monde des oasis, des ergs et des regs. Donc « loi et foi, même combat ! ».

Tertullien fixe les grandes lignes de la christologie en l’articulant avec la Trinité. « Il explique la compatibilité entre l’unité et la trinité de Dieu, en faisant ressortit l’unicité des trois dans leur substance et leur origine ». Attachez vos ceintures, ça décoiffe : « Le Fils est de la substance du Père  » ; « l’Esprit est du Père par le Fils » ; « J’affirme qu’il y a une seule substance dans les trois réunis ». De plus, Tertullien est le premier à utiliser le terme de personna qui deviendra un classique de la pensée juridique et théologique. Le Saint Esprit devient la « Troisième Personne ». La rhétorique vaut son pesant de pistaches : « Si la pluralité vous offense encore dans la Trinité, comme si celle-ci n’était pas reliée dans la simplicité de l’unité, je vous demande comment il est possible à un être qui est purement et absolument un et singulier, de s’exprimer au pluriel et de dire : « Faisons l’homme à notre image et notre ressemblance ». Tertullien tripatouille le Texte comme l’avocat du diable, le « nous » de « Faisons » n’est pas une formule de politesse, mais l’expression de l’unité dans la Trinité. Pas de « Je », un « Nous », la grammaire divine n’est pas fortuite. Le poids des mots, le choc du propos. Tertullien garde un relent de subordination dans la Trinité. La métaphore de la rivière sert à éclaircir la démonstration : « la source et la rivière sont deux manifestations, mais indivisées. Tout ce qui procède de quelque chose doit nécessairement être second par rapport à ce dont il procède, sans forcément être séparer ». Ça coule de source et ça « bas de soie ».

La christologie sous la plume de Tertullien devient une science, d’ailleurs, il anticipe le premier Concile de Nicée, un siècle plus tard et celui de Chalcédoine (451). Deux substances en une même personne, Dieu et homme à la fois, Christ redore le blason de l’ « image du Père » écornée par Ève, ses copulateurs et leur progéniture.

En parallèle, Tertullien inaugure une Mariologie indispensable à sa christologie. L’humanité du rejeton ne pouvait que sortir du ventre d’une humaine. « Bien qu’elle fût vierge lorsqu’elle conçut, elle était femme lorsqu’elle enfanta » (sic). Il entre en conflit avec Origène qui écrivit : « Marie conçut et enfanta en demeurant vierge ». Marie est la seconde Ève, qui ne succomba pas à la tentation du savoir, elle assuma son destin de mère-porteuse sans rechigner.

Tertullien est le premier à utiliser le mot mère pour désigner l’Église (Domina mater ecclesia), réceptacle de la foi et gardienne de la révélation. Elle est la garante de l’Écriture contre les falsificateurs et les hérétiques. Elle en a donc le monopole de la diffusion et de l’interprétation. « Là où sont les trois, Père, Fils et Saint-Esprit, là aussi se trouve l’Église qui est le corps de trois ». Sans rentrer dans les longues querelles théologiques, il faut souligner l’important devenir de cette conception. De l’Église « corps mystique » sécularisée en État, le pas sera vite franchi par les praticiens de la domination. Ce thème sera approfondi dans la partie suivante centrée sur le théologico-politique.

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Violence : antijudaïsme avant Constantin.

Ce parcours rapide (fastidieux pour certains) nous a permis d’identifier les prémisses de ce qui deviendra la modernité : État, dialectique, sécularisation, excommunications, hérésies, dogme, l’orthodoxie (au sens premier de penser juste) comme pensée unique, théologico-politique, mystique, pouvoir, représentation sont au rendez-vous. Le thème de la violence est rarement présent de façon directe, mais il est sous-jacent et s’exprime à travers les débats théologiques, d’où l’utilité de les connaître sans les balayer d’un revers de main.

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Christianisme et violence.

Avant même les grandes vagues de paroxysme de la violence dans la sphère chrétienne : croisades, guerres de religions, expansionnisme chrétien et / ou musulman dans le monde avec au programme : esclavagisme, génocide, domination religieuse (conversion = goupillon) et politique (le glaive), conflits internes, Inquisitions…, le christianisme abrite en son sein une tension prête à exploser. Il s’agit bien sûr de la violence de masse. Le déclin du christianisme en Europe cache les recyclages successifs et la sérialisation ou l’arborescence de cette problématique. Un bref retour aux sources remettra les idées en place et éclairera la compréhension des manifestations actuelles. Par exemple, le terrorisme possède un aspect symbolique manifeste qui mime les rites religieux des grandes consœurs monothéistes ou hénothéistes.

D’autre part, le christianisme s’est constitué en système ou dogme, la violence entre donc dans sa généalogie. Il fournit une matrice symbolique (Claude Lefort). Notons toutefois que Byzance ne connut pas de guerre sainte, ce qui n’exclut pas les batailles internes incessantes et la dépravation comme orthopraxie.

Comme nous l’avons maintes fois indiqué, le christianisme induit la sécularisation, nous le verrons avec la fusion Empire + Église déterminant dans le processus. Les principes religieux se sont transformés en idées et en idéologies tout en gardant les schèmes identiques de fonctionnement. Les remarques de Blumenberg sur les limites de la sécularisation ne remettent pas en cause radicalement son fonctionnement, ni les connections entre le religieux et le politique. La violence sert ici de relais entre les deux pôles. La continuité passe par des ruptures brutales et l’émergence de nouvelles formes : réforme grégorienne, réforme luthérienne, Révolution française (Cf. Edgar Quinet, Tocqueville…). Si la religion sert de colonne vertébrale à l’identité politique nationale, la rétroaction met en évidence J.J. Rousseau et avant Rome ou plus tardivement la « religion politique » (fascisme, nazisme, communisme soviétique et affidés avec chacune ses croyances, ses liturgies).
Attention, le christianisme (comme le monothéisme) n’est pas à l’origine de la violence. Nous le savons, il sacralise ce qui existe déjà, lui confère une dimension nouvelle et une honorabilité équivoque. Nous verrons plus loin les conséquences de cette sacralisation tout le long du développement du monothéisme dans ces deux versions tardives, revenons à la période pré-constantine.

        • Marcion et Tertullien représentent le conflit généalogique de l’époque et, hélas, de tous les temps. L’un rejette catégoriquement une relation avec le judaïsme avec des propos virulents, on peut parler d’un antijudaïsme radical. L’autre revendique une filiation naturelle entre les deux pôles du monothéisme, son antijudaïsme est argumenté, mais sans anathème.
          En séparant la Loi de l’Évangile, Marcion démontre que le Dieu de la Loi (le Seigneur des armées) ne peut être le même que le Père de Jésus-Christ. Il y a incompatibilité et donc contresens à voir un lien entre judaïsme et christianisme. Le Dieu du christianisme est bon, généreux, sauveur ; l’autre est vengeur, coléreux, vindicatif. Il se comporte en despote inconstant. Sa Création en tant que démiurge est faite à partir d’une matière préexistante, principe du mal. Le vrai Dieu se manifeste par son Fils et l’Évangile, par sa bonté, il vient libérer l’homme du pouvoir Créateur et apporter le salut. Il édifie un système dualiste cohérent (en lien direct avec la gnose) : le dithéisme. Sa christologie appartient à la tradition docète pour laquelle le Christ n’a de corps qu’ « apparent », c’est un être spirituel ne pouvant pas être venu dans la « chair », mais seulement comme esprit dans une apparence charnel. Sinon, ce serait nier la transcendance. Marcion va jusqu’à supprimer toute naissance et croissance de J.C. . Il ne peut être que supérieur, une illusion de chair putative. Cela implique une conception négative à l’égard de la résurrection : tout corps humain de chair et d’os ne pouvait être sauvé ni racheté : seule l’âme sera sauvée à condition de remplir les conditions idoines. L’incarnation est aussi mise à mal. De quoi déclencher les foudres des confères, d’autant que l’irrévérencieux prône une morale à décoiffer : mise en avant des « béatitudes » opposées à la Loi judaïque, il faut détacher l’homme de l’emprise de la « chair » foncièrement mauvaise, refus de perpétuer le monde du Créateur par des pratiques ascétiques, l’encratisme (d’enkratès = continent) : pas de mariage ni de procréation, ascétisme, végétarisme et martyre. Bref, détruire la création par extinction de l’animal défectueux qu’est l’homme. Programme insoutenable pour les augustes Pères confis dans l’universalisme prosélyte. Il refuse toute exégèse et se cantonne à une lecture littéraliste des Écritures. Le marcionisme perdura en Orient où il se fondit avec le manichéisme.

Certains commentateurs voient encore dans Marcion un paulinien (opposition de la foi et de la loi) exacerbé, dont la doctrine serait le vrai christianisme, ses opposants auraient fabriqué de toute pièce une tradition apostolique pour le contrer. Marcion soulève de véritables questions fondamentales. Il rejette le théologico-politique et toute nécessité d’une Église structurée, corps mystique et Mère de la Foi. Tendance profonde du christianisme que les prélats combattront sans cesse, d’autant que cela s’exprime souvent par un repli communautariste avec le refus caractéristique de la propriété privée, gnostique et élitiste (les Bogomiles au Xème siècles, puis les Cathares au XIIème siècles).
Les réponses de l’ « ecclésiarchie » furent rapides devant le péril en la demeure. D’abord, contrôler l’anarchie cénobitique et l’anachorèse : prolifération des anachorètes isolés dans le désert ou regroupés en petite communauté autonome risquant de dévier vers l’hérésie en raison de l’éloignement de la société et de la priorité à la vie consacrée exclusivement à Dieu avec des règles strictes de célibat (théorique ?). Le monachisme n’est pas une création purement chrétienne, les Esséniens, les sectes de Qumrân préexistent à l’essor du christianisme. L’imitation de Jésus en est la motivation principale, une sorte de lecture à la lettre des Évangiles « les cœurs purs qui verront Dieu ». L’institution des vœux notamment d’obéissance et de pauvreté recadra les « fous de Dieu  ». Dans la Torah et le premier judaïsme, le mariage est une alliance sans intervention d’une autorité sacerdotale, on peut parler d’un adoubement sociétal, relevant du contrat civil avec le consentement des époux attesté par de nombreux textes deutéronomiques. Le christianisme premier reprend les grandes lignes du judaïsme et lutte contre l’encratisme latent (condamnation du mariage). Les textes pauliniens valorise déjà le mariage « il faut mieux se marier que de brûler  » (dans l’enfer du péché ;1, Co 7, 9). Tertullien écrit trois traités sur le mariage, on y lit des phrases significatives : « qu’il est doux le joug qui unit deux fidèles dans la même espérance, dans la même loi, dans le même service … Ils sont deux dans une seule chair ; et là où la chair est une, l’esprit est un ». C’est l’Église qui unit, sa bénédiction consacre, les anges enregistrent et Dieu ratifie.

Tertullien encourage la monogamie, le non remariage des veuves et le port du voile pour les jeunes filles. Il ouvre la voie à la sacralisation du mariage qui deviendra un sacrement au moment du concile de Trente (1534-1539) avec l’impossibilité de séparer le « contrat » du « sacrement ». Du côté byzantin, la formalisation du mariage par un évêque ou un prêtre commence au début du Xème siècles sous l’empereur byzantin Léon VI.

L’antijudaïsme de Tertullien est d’abord une condamnation radicale du marcionisme. Tous les arguments déjà évoqués démontrent, à travers la critique théologique, la filiation directe entre le judaïsme et le christianisme. Ses critiques se révèlent des preuves d’enracinement et une volonté de dépasser les blocages internes perçus par les contemporains de Jésus. Parler du christianisme c’est évoquer le judaïsme, car les deux partagent les « trésors de l’Écriture ». Il n’y a pas d’enfants sans parents, encore et toujours la métaphore organique. Tertullien constate que le christianisme ne fait qu’appliquer les bannissements annoncés par les prophètes en raison des manquements du peuple élu. Le christianisme se positionne comme une extension du judaïsme et une purification. La fidélité à Dieu passe par une reconnaissance d’Abraham, Isaac, Jacob et toute la fratrie évoquée dans la Torah. La nouveauté résulte d’une plus grande fidélité à la vérité originelle. Dans sa lutte acharnée contre Marcion, Tertullien fait la promotion de «  la nouveauté contenue dans l’ancienneté ». Le changement est le garant de l’authenticité car lui seul déploiement dans le temps, car la Révélation est progressive dans le temps ne serait-ce qu’elle doit se transmettre de génération en génération. Bref, « l’Évangile est forme de la Loi mosaïque, comme celle-ci est matrice de l’Évangile  » (p. 36). Tertullien reconnaît que « la loi primordiale a été donnée à Adam et Ève au paradis comme matrice de tous les préceptes de Dieu » (Contre les Juifs 2, 2). En appelant cette loi première « loi naturelle », Tertullien inaugure une vision juridique qui prospérera des siècles, sous le nom de « droit naturel ». A travers le peuple juif, Dieu communique avec les hommes de toutes les nations : première manifestation de l’universalisme monothéiste, passage du peuple élu au genre humain (antichambre des droits de l’Homme avec l’écueil générique que l’individualisme corrigera par la multiplication des droits particuliers chers à nos sociétés). Dans le cadre de la théologie de la Création, ce droit dit naturel établit la dépendance de la créature par rapport à son Créateur. La bonté du Créateur manifestée lors de la Création s’avère plus fondamentale que la Révélation même, ce quil rappelle en centrant son prêche sur le commandement de l’amour de Dieu. La Révélation devient une réparation de l’oubli d’Adam et Ève, une sorte de séance de rattrapage. Le christianisme se veut une spiritualisation du judaïsme, l’accomplissement spirituel de la Loi. Il n’abroge pas, il succède, il incorpore l’ancienneté dans la nouveauté inconcevable sans sa racine. « Sans Israël, c’est tout l’édifice de la disposition divine qui est démoli, car, dans le dessein de création de Dieu et de salut de Dieu, tout ce qui a été sera  »(p. 42). Le passé (ancienneté) est l’histoire et la matrice de la Providence dans le temps. L’Histoire est Dieu qui s’incarne en permanence, puisqu’éternel. Encore une idée qui permettra de développer une philosophie de l’histoire. La Foi, la Révélation sont inclusives et non exclusives : prosélytisme double vers le passé et le présent pour garantir le futur.

Ce changement de registre s’effectue avec Jean-Baptiste. Le Messie inaugure les temps nouveaux (lire modernes avant l’heure et l’heur pour notre malheur !). La disparition du Temple signe la fin d’un monde et ouvre celui du Temple intérieur (thème développé par les mystiques) et bien sûr à l’Église comme corps mystique, incarnation matérielle et nécessaire à la diffusion du message christique. Tertullien ne vise pas le rejet d’Israël, mais l’accomplissement chrétien d’Israël. Autrement dit, les Gentils sont désormais le « vrai Israël  », Ily a donc un antijudaïsme par substitution et non par rejet systématique, assimiler, c’est faire sien en transformant comme les aliments deviennent chair, sang, énergie…

Le christianisme fut aussi un dépassement de la crise interne du judaïsme, doublée d’une défaite retentissante contre les armées romaines de Titus. La destruction du temple et le siège de Massada réduisirent au silence de l’exil (nouvel exode ou diaspora) les rescapés. Nous l’avons déjà dit, à cette occasion, le judaïsme muta, il devint la première grande religion sans clergé, sans territoire ni état donc sans exercice direct d’un quelconque pouvoir théologico-politique. La destruction du temple fut, en quelque sorte, sa survie ; on rêve (éveillé) d’une destruction du Vatican et de la Kaaba. La rabbinisation opéra une mutation fondamentale dont l’exemplarité suscita de nombreuses jalousies. Certains historiens y voient une des causes de l’antijudaïsme couplé à un antisémitisme obligé. « Si les juifs n’avaient pas existé, il aurait fallu les inventer » avoua, par mégarde et sincérité, un certain moustachu autrichien de naissance.


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