Stasis.
Mettre sur le même plan polémos et stasis peut étonner. Cela mérite une mise au point et annonce une réflexion théorique fondamentale sur la primauté de la guerre civile, soit Stasis comme présupposé de Polémos.
Définition et amnésie.
Paradoxalement Stasis signifie le repos, la continuité, l’immobilité, bref ce qui est éternel, intangible. Stasis s’oppose à Kinêsis, le mouvement. Toutefois, appliqué à la Cité, on constate que les penseurs "oublient" le sens premier qu’ils transforment en fantasme. C’est cette amnésie, cette disparition qu’il faut interroger. (Cf Ninon Grangé Oublier la guerre civile ?)
Dans la cité, lieu privilégié de la grécitude, règne la politique à l’ombre du mode de production esclavagiste et des gynécées. En somme, la politique est depuis lors une mâlitude béate. Mais intra-muros, la Stasis subit les outrages de l’oubli et de la transgression. C’est le lieu officiel de la divergence, de la dispute, de l’affrontement entre factions.
Bref, la guerre de tous contre tous ou des groupes les uns contre les autres.
La lutte intestine au coeur de l’organe nourricier de la vie des "communs" réservés à une élite rappelle la sortie de l’Eden. Nous sommes bien dans un syndrome méditerranéen, un universel génétique, devenu schème de la pensée politique occidentale. Le théâtre grec met en évidence la Cité comme le lieu de l’invective, de l’exclusion. Les joutes oratoires, l’interprétations de oracles, des mythes et des dits philosophique dérivent souvent vers des troubles internes violents. Socrate dut boire la ciguë pour un délit de détournement de la jeunesse avec des idées inadmissibles par la bien-pensance de la Cité.
A la guerre interne dans la Polis ( Politia, l’état idéal, chez Aristote) correspond la guerre intérieur intime. Thème que l’on retrouve en islam sous la notion de djihad intérieur et de djihad de l’épée. Les dérives externes et internes forment une seule et même problématique. La guerre civile " in situ " se trouve au fondement même de toute démarche authentique, mais les " chemins qui mènent nulle part " risquent de mener à des catastrophes. L’excellence de la pensée n’épargne pas les pièges du réel.
L’oubli de la Stasis est plus guerre que Polémos, car elle met en péril le citoyen et la Cité ; c’est la peste intérieure.
Retour au présent.
Aujourd’hui, de nouvelles sources d’" oubli de la Stasis et de la Politia " prennent le relais. Les partis politiques remplacent les factions, les contradictions de la société civile incarnées par les syndicats, les proliférations associatives, les communautarismes et le culte de l’identité s’ajoutent au rififi entre citoyens policés. A l’ère de la totalisation, il n’y a pas d’îles désertes ni de havre de paix.
Les techniques modernes perfectionnent les mécanismes de la discorde. La stasis (transcendance) se retire au profit d’une immanence de plus en plus plurielle. Les mécanismes d’individuation, mis en évidence par Tocqueville, mènent un combat farouche contre les pulsion holistes. Le sociétal tente de redorer le blason d’une stasis utopique. La multiplication des conflits ( ville/campagne, jeune/vieux, exploités/exploiteurs, Nord/Sud…) se déroulent partout. Les médias ajoutent par la répétition la peur à la peur et encouragent les replis identitaires ou les individualistes atomisés, customisés. Hors de la sphère occidentale, le tribalisme, les manipulations des grandes puissances montrent aussi que la Stasis n’est même plus un souvenir.
Avec 1914-18, Polémos se délocalise mondialement et le refoulement de la Stasis engendre la guerre civile interne comme schéma directeur du fonctionnement de l’être-au-monde-politique. La décolonisation perpétue le modèle des guerres coloniales et imposent les conceptions fondamentales de l’occident : territoire (sédentarisation), nations aux frontières ineptes, dislocation des empires par fragmentation manipulée…
La puissance des techniques développe les nouvelles guerres : climats, espace, droit international à la dérive, déclin des institutions nées de la chute du IIIème Reich, guerre économique, guerre de classes, guerre de propagande qui devient " réseaux sociaux ". Les armes de la cyberwarfare ou cyberguerre annoncent des stratégies nouvelles effaçant les frontières artificielles entre les civils et militaires. Nous sommes tous des guerriers et des cadavres en sursis. Quelques exemples :
- Attaque du réseau électrique national : l’énergie étant le nerf de la guerre , l’objectif est évident.
- Hyperinflation : une économie hors contrôle où les prix augmentent rapidement et la monnaie perd rapidement sa valeur, situation déjà connue.
- Probabilité d’effondrement économique au profit d’une économie de guerre totale.
- Troubles civils et la violence conduisant à la loi martiale et d’autres hypercontrôles. Le capitalisme de surveillance prépare le terrain.
Les institutions internationales issues de 1945 reflètent l’oubli de la stasis en se fonctionnarisent comme bonne conscience. Le "Machin" (ONU) pompe le fric comme nos Shadocks. Les bons sentiments se réduisent à du verbiage policé. Le fantasme de paix (droit, ONU) favorise les néo-guerres : guérillas, conflits délocalisés permettant de maintenir des forces armées professionnalisées. Par ailleurs, le grand rêve de la guerre propre par machines interposées permet de revenir à des budgets militaires parés de vertus humanistes. Le combat de drones serait le retour aux joutes d’antant. L’IA comme effectuation de la Paix par la domestication généralisée.
Le néoTotalitarisme avance ses pions. Ne ratons pas le train de l’histoire. Cours, camarade, le temps est décompté !
INCLUSION : Et Nous…et Nous… dans la guerre civile permanente.
La transformation radicale de la mondénaïté entraîne de lourdes conséquences, trop souvent refoulées dans les miasmes des luttes anciennes.
C’est bien connu, c’était mieux avant, thèse conservatrice largement répandue y compris dans les milieux d’avant-garde. N’oublions pas que le capitalisme se nourrit des tensions qu’il génère. Les luttes coutumières sont maintenant des rites pavloviens, des instruments de la Machination.Tout est devenu Marchandise monnayable ou symbolique.
La disparition de la conscription prive l’antimilitarisme de son mode d’expression favori, et encore combien d’insoumis, d’objecteurs de conscience, d’apostat du patriotisme ? Les chiffres font honte. A nos dépends, nous savons maintenant que le soutien inconditionné aux guerres de libération dissimule un penchant à la facilité et un aveuglement sur les enjeux cachés, mais réels des conflits. La factualité anesthésie la comprenette. L’actualité capte nos énergies, mais voile, de fait, l’essentiel.
Reste qu’il faut à nouveau se pencher sérieusement sur la question de la collaboration passive, et élaborer " un art opératif " capable de relier une pensée nouvelle adaptée (stratégie) au capitalisme de surveillance et d’intégration à des tactiques aptes à s’adapter aux contre-mesures de la Machination et d’innover sans cesse en sortant de son passéisme moribond.
Lutter contre la violence et ses formes paroxysmiques implique aussi de passer au crible les fondements et les dérives des Droits, de la désobéissance civile devenue un prêt-penser. La non-violence, elle-aussi, doit aussi s’interroger sur elle-même. Nombres de pratiques actuelles se revendiquant d’elle, offrent un triste spectacle de réification de bien-pensance et de bienveillance troublante imbibée des miasmes religieux souvent exotiques.
Éthique et anarchie : deux thèmes qui nous attendent au coin de la rue.
Questions finales :
Interrogations sans solution finale, oserais-je dire !
Le consentement meurtrier.
Force est de constater que l’invariant meurtrier n’a pas disparu. Après les fous de Dieu, Torquemada, les délires nazis, les folies de la libération / révolution à marche forcée (Lénine, Mao…), la casuistique du sang versé fonctionne sans complexe. Adieux les belles envolées lyriques, place à une anthropologie de la néantisation du soi et du monde. On peut comprendre les causes de la guerre, mais cela ne valide pas une participation active. Dès qu’une révolte se militarise, elle perd son être. Trop de "Républicains " en firent l’expérience.
La fascination du néant et les vertiges de l’idéologie effacent la douloureuse nécessité de faire un pas de côté. Certains voient dans cette démarche une faiblesse voire une trahison, mais ceux sont toujours des mains qui appuient sur la gâchette ou presse le bouton " Go ". Pourquoi mes mains ? Il faut refuser de voir dans la guerre une expérience existentielle (Jünger), sous peine d’effondrement intérieur propice à toutes les pires facilités.
Il y aura toujours un moment où il faudra se regarder dans la glace.Miroir que vois-tu ?
Qu’est-ce qui fait que l’on tue encore malgré les crédos et les " plus-jamais-ça."
Lecture salutaire :
« On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face, et moi j’ai peur qu’elles ne finissent par être trop invariablement fixées dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes mœurs, de telle sorte que le genre humain s’arrête et se borne ; que l’esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire d’idées nouvelles ; que l’homme s’épuise en petits mouvements solitaires et stériles ; et que, tout en se remuant sans cesse, l’humanité n’avance plus. » Tocqueville. [1]
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