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Les procès, un témoignage et des sources…
  Sommaire  

 Les procès

La déposition du commissaire René Gille va alors prendre un chemin tortueux mais opiniâtre : elle est citée dans le journal Vérité et Liberté de Pierre Vidal-Naquet en juin/juillet 1962, en 1974 dans le quotidien trotskiste Rouge, puis au début des années 1980 par Libération et en 84 par le Canard enchaîné. Elle passe ensuite à l’émission l’heure de vérité. Et cette accusation de tortionnaire va entrainer des plaintes de Le Pen pour diffamation contre Rouge, le Canard enchaîné et Libération qu’il va d’abord gagner en 1974 puis perdre à la fin des années 1990. Tous ces procès à chaque fois avec comme une des preuves citées par les journalistes : La déposition de Mr Yahiaoui enregistrée par le commissaire René Gille.

Le Pen contre la diffamation
Extrait du journal le Monde du 23 mars 1985
M. Yahiaoui était un témoin particulièrement important. C’est, en effet, de lui que parle le rapport établi le 1er avril 1957 par le commissaire René Gilles, rapport où furent mentionnées, dès cette époque, ses déclarations avec une mise en cause de M. Le Pen. M. Yahiaoui, qui confirme bien avoir été arrêté le 10 mars 1957 et détenu jusqu’au 31, maintient avoir été torturé pendant une dizaine de jours. Il montre même une cicatrice, parle de pinces qui lui furent fixées aux lobes des oreilles, va dire qu’il n’a jamais connu le commissaire Gilles. Il aurait seulement parlé à M. Paul Teitgen, alors secrétaire général à la préfecture d’Alger, et qui, lui, a toujours déclaré avoir été informé du sort de M. Yahiaoui par le rapport du commissaire Gilles.

 Un témoignage

Je voudrais terminer cette évocation par le témoignage d’une des victimes de Le Pen.
 [1]

Le témoignage de sa petite fille : /
Abdenour Yahiaoui : L’une des nombreuses victimes de Jean-Marie Le Pen, mais avant tout, mon grand-père
Publié le 9 janvier 2025. En hommage à Monsieur Abdenour Yahiaoui, né le 2 juillet 1938 à Alger, kidnappé puis torturé par Jean-Marie Le Pen en mars 1957 pendant la bataille d’Alger. Ryane dresse aujourd’hui le portrait de son grand-père, afin d’honorer sa mémoire.
Mon grand-père s’appelle Abdenour YAHIAOUI. Il est né le 2 juillet 1938, à Alger, en pleine colonisation française. Un temps où la culture et l’identité algériennes étaient marginalisées et contrôlées. Un temps où les natifs du sol algérien, du fait de leur simple identité, se voyaient restreints à un statut ne leur permettant souvent qu’une vie dans une pauvreté abominable et une précarité indescriptible.
En 1957, en pleine bataille d’Alger, la violence est à son comble. Le pouvoir colonial n’a qu’une consigne : « rétablir l’ordre ». Le général Massu et sa 10e division parachutiste sont alors envoyés à Alger et se voient accordés les pleins pouvoirs. Pour la France, tous les moyens sont bons pour éliminer les rebelles algériens. Les opérations de « pacification » deviennent des arrestations arbitraires, des interrogatoires violents, des exactions sommaires, des kidnappings soudains. Des milliers d’hommes et de femmes enlevés, interrogés, torturés. De nombreux disparus, au sort inconnu. Mais mon grand-père a fait partie de ceux qui sont réapparus.
En mars 1957, Yahiaoui Adenour se trouvait à Notre-Dame d’Afrique, chez sa famille. Les revendications nationalistes se multiplient, il n’est pas question de renoncer le combat pour l’indépendance totale du peuple algérien. Yahiaoui Abdenour aide donc son cousin Aziouez à rejoindre le maquis. Mais le 8 mars 1957, il disparait. Le jeune Abdenour est enlevé par le 1er REP (Premier Régiment Parachutiste), dont Jean-Marie Le Pen était lieutenant.
« C’est le lieutenant qui menait les interrogatoires. Il leur ordonnait de continuer les tortures ou de les arrêter. A l’époque, les moyens qu’il utilisait étaient connus. Il y avait la gégène, le tuyau d’eau et la baignoire (…) »
La torture de YAHIAOUI Abdenour débuta dès son transfert à la villa des Roses, dans la voiture. Puis il fut mis au tombeau, torturé par ingestion forcée d’eau, soumis à la gégène, et fouetté avec un nerf de bœuf. Les séquelles de ces tortures le marquèrent toute sa vie. À cause des coups reçus avec le nerf de bœuf, il boitait. À cause de la torture à l’eau, il fut atteint d’une pleurésie qui fragilisa ses poumons à vie. « Le Pen assistait à tous les interrogatoires. Ça se passait dans une buanderie, une chambre, il y avait une chaise métallique, sur laquelle on était attachés, deux projecteurs et une machine à écrire. (…) Sur le banc, on était attachés : soit, on vous mettait au tuyau directement, soit on vous amenait vers la baignoire. Alors là, on vous attachait les jambes et les pieds en même temps, et on vous faisait basculer la tête dans la baignoire. »
À sa libération, mon grand-père déposa plainte contre Jean-Marie Le Pen, mais aucune suite judiciaire ne fut donnée. Quelques années plus tard, Yahiaoui Abdenour, avec d’autres victimes de Jean-Marie Le Pen, porta à nouveau plainte, mais là encore, aucune poursuite ne fut engagée.
Jean-Marie Le Pen torturait chaque soir des hommes et des femmes. Il alla jusqu’à inviter ses victimes à demander après lui s’ils passaient par Paris. Jean-Marie Le Pen est un criminel de guerre impuni, torturant sans état d’âme et avec plaisir, justifiant ses actes par le mot « guerre ».
Mon grand-père, Yahiaoui Abdenour a toujours été un homme humble, intègre et empathique. Il est décédé le 4 août 2020, sans reconnaissance ni justice. Ce texte est un hommage pour lui, pour ce héros qu’il est à mes yeux, car il n’abdiqua pas face aux tortures. Puisse-t-il reposer en paix, lui et toutes les victimes de Jean-Marie Le Pen.

On peut voir sur ce sujet un échange très important entre Fabrice Riceputi et Malika Rahal ici : https://www.youtube.com/watch?v=1m0iMwLau3E

Et le film de José Bougarel :
La question : Le Pen et la torture ici : https://www.youtube.com/live/HjeN9QONaMo?si=54dHGtpzdB-UuqIB