Mauthausen
Comme beaucoup de Français, dont mon père Georges Bernard, René Gille est transféré dans le commando annexe de Melk, puis, quelques semaines avant la fin de la guerre, dans le camp d’Ebensee, d’où il est libéré en mai 1945.
Après la guerre, survivant, il écrit ses souvenirs du Camp dans une brochure (que je n’ai pas réussi à me procurer) : Au-delà de l’inhumain.
J’ai retrouvé également sur le site de l’amicale de Mauthausen quatre textes signés de sa main :
Dans un témoignage de Georges Bernard et René Gille sur
LES ÉVADÉS DU 6 AVRIL 1944
…
Quelques lignes extraites du livre de René Gilles, « Au delà de l’inhumain ».
« …Une heure du matin, une vive fusillade éclate. Dans certains wagons, il y a eu des tentatives d’évasion. Auront-elles réussi ? Des vociférations, des ordres hurlés dans la nuit au milieu du crépitement des armes. Un temps, le train repart et s’arrête un peu plus loin. Aussitôt les portes sont ouvertes : « alles… raus ! » et la schlague fait accélérer le mouvement.
Tous dehors devant les wagons.
Nous apercevons les camarades qui ont commencé à se déshabiller. Nous comprenons et nous exécutons. En moins d’une minute, nous sommes nus comme des vers, sans chaussures, et au pas de course, tous ensemble, nous partons jeter nos vêtements dans le wagon de tête.
Aussi vite, nous venons prendre notre place, en rangs par cinq, devant notre wagon. Belle nuit d’avril, avec une pleine lune de Pâques et une gelée blanche épaisse comme le doigt. Nous grelottons dans la lumière crue de la gare au milieu de laquelle nos nudités, la nudité de 1600 hommes, font une énorme tache claire.
Nous sommes rangés le long d’un train de voyageurs où femmes, enfants, nous regardent curieusement…
Je jette un rapide coup d’œil vers le hall « Neubourg » (Noveant en français), c’est la nouvelle frontière. Nous sommes chez eux.
Des ordres sont beuglés, des schlagues s’abattent sur les dos, les fesses, les jambes. Rapidement il faut remonter en wagon. On nous fait serrer, les 105, tous dans une moitié. Va-t-on en mettre autant de l’autre côté ?
On veut simplement nous compter et l’on nous fait passer à coups de schlague à l’autre bout du wagon qui vient d’être minutieusement fouillé par les boches. La porte se referme. Cette scène nous a démoralisés, nous nous taisons et de peur d’attirer l’attention et de peur aussi de voir doubler notre nombre… Et la vie continuera ainsi dans ce sinistre train, pendant deux nuits et deux longues journées, jusqu’à Mauthausen. [1]
Un autre texte de Gille est une chronique du livre de Christian Bernadac :
les 186 marches
Cent quatre-vingt-une
Cent quatre-vingt-deux
Cent quatre-vingt-trois
Cent quatre-vingt-quatre
Cent quatre-vingt-cinq
Cent quatre-vingt-six !
Enfin en haut. Ce n’est pas encore pour cette fois.
Nous les avons gravies, ces sinistres marches, nous l’avons escaladé ce calvaire, ahanant, dans un effort incessant qui nous dépassait, mais que nous surmontions. Combien étions-nous en ce radieux jour d’avril 1944, sans doute les 1 600 du convoi de Pâque, certainement, en bloc, plus de mille. Mille hommes, ensemble peut-être, mais mille hommes seuls, seuls avec eux-mêmes, avec leur courage et leur peur, leurs fatigues, leurs souffrances, leur ventre creux, leurs hardes infamantes, leur obstination, car il fallait arriver en haut ! Mille hommes seuls avec leur pierre, un regard furtif pour la haie de bourreaux aboyant et schlaguant, à gauche, un autre regard pour l’abîme, à droite, où ils auraient été impitoyablement précipités à la moindre défaillance. La chiourme gravissait la pente inégale, à vitesse accélérée, dans le claquement des galoches, les hurlements des brutes, les gémissements des hommes meurtris. Oui, nous étions désespérément seuls, toi, toi, toi et moi. Dans un chacun-pour-soi de détresse, sans possibilité d’aider, d’être aidé, « sans un regard du ciel ni une main de la terre ». Et nous y sommes arrivés, et sept fois, nous avons fait l’hallucinant voyage, et sept fois monté et descendu les 186 marches, interminables, comme la mer, toujours recommencée, pour une mise au pas atterrante, balayant les dernières illusions. Là nous est apparu notre avenir concentrationnaire. Vous vous souvenez de cela, mes frères « 62 000 », vous avez encore dans l’esprit et dans la chair, comme marquée au fer rouge, l’empreinte indélébile du terrible escalier. Et j’étais parmi vous, mais nous n’avons pas eu le privilège d’être les seuls. Plus de deux cent mille hommes sont passés par MAUTHAUSEN. 200.000 hommes et femmes qui ont aussi connu la carrière et ses degrés meurtriers, et dont beaucoup ont terminé là leur pauvre existence. Quelquefois le premier jour.
On vous a dit les atrocités sans nombre qui y ont été commises, on vous a dit le sort effroyable des Juifs qui y furent massacrés en de dantesques hécatombes, on vous a parlé de la « Strafkompanie
où la mort était la seule issue dans d’effroyables souffrances. Et le froid, et la pluie, et la neige, et les coups incessants. Nous, nous y sommes allés sous un soleil de printemps.
La carrière et le camp, avec ses tragédies, un homme qui n’a rien vécu de tout cela, a entrepris de les raconter trente ans après, pour que ça se sache — car on l’ignore encore — pour qu’on ne l’oublie pas, pour servir à l’histoire du monde, et pour rendre hommage à son père, déporté lui aussi.
Quel titre plus évocateur, et plus pesant que « Les 186 Marches », pouvait-il donner à son livre ?
René GILLE Mle 62 451 Mauthausen, Melk, Ebensee
P.S. J’ai écrit ces lignes le jour de Noël, trente ans après notre Noël de Melk, avec son sapin illuminé sur la place d’appel, gigantesque, avec un lièvre empaillé au pied. Deux « détenus habillés de blanc, des ampoules électriques au front, avaient esquissé de grotesques pas de danse. Ils furent, paraît-il, exécutés peu après. Bouffonnerie et frénésie de meurtre, c’était bien là la marque démoniaque de notre monde d’aliénés.
[2]
Matricule 62451 Au-delà de l’inhumain.
René Gille, 1948, Manuscrit inédit.
L’usine souterraine de Roggensdorf, en pleine construction, nécessite de plus en plus de main-d’œuvre. Bientôt sept mille hommes au moins se succèderont de zéro à vingt-quatre heures, en quatre équipes de mille cinq cents à deux mille hommes chacune. Amener les forçats sur le chantier par camion exige trop de matériel. Les faire venir à pied présente au moins l’inconvénient de faire perdre du temps, la question de la fatigue n’entrant pas en ligne de compte. Or, Roggensdorf se trouve sur la grande ligne des Mitteleuropa, chemins de fer allemands et le transport par chemin de fer se présentant comme le plus pratique, nos maîtres en viendront à construire des quais d’embarquement et de débarquement de la chiourme, l’un à proximité de la gare de Melk, l’autre à Roggensdorf même, à proximité de l’usine.
Un train de « quarante hommes — huit chevaux » circulera sur cette portion de ligne de mai 1944 à avril 1945, toujours le même qui, entre les services, est stoppé sur une voie de garage à Loosdorf. Les forçats feront donc le trajet en quelques minutes, debout et au moins pendant ce temps à l’abri des intempéries. Le ballast étant en remblai et haut de quelques 5 ou 6 mètres, par rapport à la plaine, il s’agira de construire de chaque côté de la voie un quai d’embarquement, soit deux près de Melk et deux à Roggensdorf. Ils auront 250 mètres de long chacun, sur 6 ou 7 mètres de large, construits entièrement en bois. Travail qui nous semblait gigantesque et cependant nous achèverons plus de 900 mètres de quais en moins d’un mois, alors que nous ne serons jamais plus de trente en équipe, en travaillant seulement le jour.
le Wagon noir :
Notre ami René GILLES, ancien de Mauthausen, nous transmet un écho paru dans un journal d’Alger, Dimanche-Matin, du 7-9-1958, ainsi que l’article qu’il a fait paraître à la suite, dans ce même journal, le 21-9-1958.
Les Américains viennent d’avoir une idée tout à fait jolie. Dans leur collection de souvenirs de guerre réunis dans un de leurs principaux musées, ils ont ajouté un wagon. Non pas une réplique du wagon de l’armistice, brûlé par les Allemands, le wagon avec salon, fumoir, cuisines, fauteuils. Mais un humble wagon noir portant cette inscription : Hommes : 40. Chevaux : 8.
Ce wagon n’est-il pas, en effet, toute la guerre ? Son inscription d’abord indique à quel point furent confondus dans la tourmente les destins des hommes et des bêtes.
Les wagons noirs.
Ces wagons sur lesquels nous avons commencé à griffonner « A Berlin ! » puis « On les aura », ont porté toutes les illusions et tous les bourrages de crânes. De Verdun à l’Yser, roulant dans les plaines désolées de la Champagne pouilleuse, où sous les sapins de l’Alsace reconquise nous les verrons toujours, avec une grappe de poilus dans le gouffre de leurs portes ouvertes. Nous les entendrons toujours rouler par les nuits sans lune comme de lourds corbillards vers les cimetières des champs de bataille. Oui, c’est une touchante pensée d’avoir voulu le sauver de l’oubli cet humble compagnon de nos misères et de nos joies.
Car le wagon noir fut aussi le wagon des permissionnaires qui gagnaient les gares régulatrices, en jetant des bouquets de chansons le long de la route. Ces wagons ont connu La Madelon.
Certes on peut comprendre qu’on ait fait au lendemain de 1918 un reposoir du wagon de l’armistice où fut signé le recours en grâce de millions d’hommes. Mais ce wagon n’avait été possible que parce qu’il avait été précédé par des milliers et des milliers de wagons noirs où toute l’histoire de la guerre est inscrite dans ces mots : Hommes : 40. Chevaux : 8.
A. KLEPPING.
A PROPOS DU « WAGON NOIR »
A la suite de la publication de la tête d’échos parue dans notre numéro du 7 septembre, nous avons reçu d’un de nos lecteurs la lettre que nous reproduisons ci-dessous. Elle apporte un témoignage poignant au drame que les Français ont traversé pendant les douloureuses années de la guerre. Nous pensons que tous nos lecteurs la liront avec émotion.
Dans Dimanche-Matin du 7 septembre, sous le titre « Le wagon noir » vous faite une touchante et émouvante évocation de l’utilisation à des fins guerrières de l’humble wagon de marchandises qui, depuis de nombreuses décades, sillonne les voies ferrées de France et d’Europe, comme d’Afrique du Nord, avec l’immanquable inscription : « Hommes : ; chevaux (en long) 8. »
Vous limitez cette utilisation à la seule guerre de 1914-1918. J’étais très jeune alors, mais je l’ai déjà connu, ce wagon, dans son emploi d’auxiliaire de guerre. Lors de celle de 39-45, quelques millions de soldats français, les jeunes de 14 en état cette fois de porter les armes, les ont connus à leur tour, en tant qu’utilisateurs.
A la mobilisation, ils ont joué à plein leur rôle. Ils l’ont joué pendant toute la drôle de guerre. Ils l’ont à nouveau joué à partir de 1942, roulant pour le Reich et vers le Reich, parfois au-delà, jusqu’à la lointaine Pologne, constituant ces sinistres trains de la déportation, ces « transports » en marche vers les camps de la mort, pour les voyages sans retour.
Tous les juifs d’Allemagne et d’Europe centrale et orientale réfugiés en France (France « libre » et France occupée) ramassés en août 42, y ont été entassés par familles entières avec leurs biens. Ils furent rapidement acheminés sur Auschwitz, Lublin, Maïdanec, en Pologne, et tous, sans exception, y furent exterminés dans les premiers jours.
Puis ce furent 1943 et 1944. Nous sommes 230 000 Françaises et Français à les avoir utilisés par force. 230 000 dont 35 000 environ, seulement, sont revenus et dont 15 000 sont morts depuis leur retour.
Des chevaux, ils n’en transportaient aucun, mais si l’inscription n’en a jamais été effacée, ce n’étaient pas 40, mais 120, 150, 200 (je dis deux cents) hommes ou femmes que l’on y entassait avec quelque bagage.
Portes verrouillées et plombées, les petites fenêtres des extrémités grillagées avec du barbelé, et de Compiègne, de Nancy, de Lyon, commençait le voyage au bout de la nuit pour des convois de 1500 à 2000 hommes, plus une escorte puissamment armée pour éviter toute tentative d’évasion. Wagon plate-forme avec mitrailleuses à l’avant, au centre, à l’arrière du train.
Dès l’approche de la frontière, vers 2 heures du matin, les portes étaient ouvertes, tout le monde chassé dehors à coups de cravache. En quelques instants, se faisait le déshabillage intégral de tout le convoi, sur le quai de la gare. Et 125, 150 ou 200 hommes ou femmes remontaient et se réentassaient nus dans la grande caisse roulante, refermée hermétiquement.
Elle roulait à nouveau, s’arrêtant souvent, pendant deux ou trois jours, deux ou trois nuits, sans qu’une goutte d’eau ni la moindre nourriture fût donnée aux déportés, léchant sur les parois de leur prison la vapeur condensée des corps serrés qui transpiraient.
Quand le wagon était bien plein, les morts — il y en avait toujours —arrivaient debout à destination, personne ne pouvant ni s’asseoir, ni surtout se coucher. Et le train de la mort du 2 juillet 44 qui, parti de la centrale d’Eysses, en Lot-et-Garonne. avec 1700 détenus, arriva à destination avec 902 morts, étouffés par une chaleur torride ! ,
Et les wagons garés sur des voies perdues, dans la campagne d’Auschwitz avec des milliers de juifs enfermés pendant des jours sur un tapis de chaux vive, que l’on laissait crever lamentablement, les poumons et les yeux brûlés ?
Et l’évacuation des camps, lors de l’avance alliée, russe d’abord, en plein hiver, d’Auschwitz vers l’intérieur, avec ses cargaisons de morts, souvent dans des wagons à charbon, non couverts, par des températures sibériennes ?
Les cris de terreur, les râles de mort, que les « 32-40 hommes -8 chevaux » ont entendus, les drames atroces qui s’y sont déroulés, sans autres témoins que des agonisants immanquablement condamnés, avaient d’autres accents que la Madelon.
Les « hommes 40 - chevaux 8 », ont aussi leur place dans l’horreur des camps de concentration et pour tous ceux qui sont revenus de ces bagnes infernaux, qui y ont vécu et résisté au-delà de l’inhumain concevable, qui ont fait dans ces sinistres wagons noirs le premier apprentissage de la vie concentrationnaire, il est bien exact que « toute l’histoire de la guerre est inscrite dans ces mots : « Hommes 40 - chevaux 8 », sauf à changer le premier nombre.
Avec, pour eux, un indélébile souvenir, plus ancré dans leur chair que dans leur esprit, de souffrances, de deuils et de crimes, mais aussi de solidarité, de fraternité, d’humanité, trois belles notions sans lesquelles aucun d’entre eux ne serait plus là, et sans lesquelles aussi la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue.
R. GILLES
(Source : https://campmauthausen.org/1959/01/bulletin-n74/)

